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Quinze ans après, les Libanais n’attendent plus rien du verdict sur l’assassinat de Rafiq Hariri 

Arrivé au terme d’une enquête interminable aux multiples rebondissements, le Tribunal spécial pour le Liban s’apprête ce mardi à rendre son jugement sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri
Une copie du texte instaurant le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) exposée dans le sanctuaire consacré à Rafiq Hariri dans le centre-ville de Beyrouth, le 12 janvier 2011 (AFP)

C’était un grand rectangle noir qu’on ne pouvait pas manquer au croisement de deux artères de Beyrouth, près du quartier des grands hôtels. Un panneau avec le visage de Rafiq Hariri, un compteur indiquant en chiffres rouges le nombre de jours écoulés depuis son assassinat et le slogan : « La vérité pour le Liban ».

Il avait été planté à moins de 500 mètres du lieu où à 12 h 56 le 14 février 2005, le convoi de l’ancien Premier ministre avait été pulvérisé par une camionnette bourrée d’explosifs.

Au bout de plusieurs années, le compteur du panneau s’est arrêté de fonctionner, puis il a disparu, sans que personne n’y prête véritablement attention.

Désintérêt pour un verdict qui risque d’être instrumentalisé

Le souvenir de l’ancien Premier ministre apparaît bien lointain, quinze ans après son assassinat, et l’annonce du jugement du Tribunal spécial pour le Liban ce mardi semble presque incongrue après tant d’attente – et à peine deux semaines après la puissante déflagration qui a ravagé Beyrouth le 4 août dernier, faisant selon un bilan provisoire 171 morts et plus de 6 500 blessés.

« Ce verdict intéressera peu de Libanais. Après l’explosion au port de Beyrouth, des centaines de milliers d’entre eux se retrouvent sans-abri et beaucoup tentent simplement de survivre à la terrible crise économique »

- Imad Salamey, universitaire 

« Ce verdict intéressera peu de Libanais. Après l’explosion au port de Beyrouth, des centaines de milliers d’entre eux se retrouvent sans-abri et beaucoup tentent simplement de survivre à la terrible crise économique qui frappe le pays », explique à Middle East Eye Imad Salamey, maître de conférences en sciences politiques à la Lebanese American University.

« Ils savent aussi que le verdict ne sera qu’une déclaration de principes. Rien ne va changer après la décision du tribunal, le Hezbollah restera en position de force dans le pays, même si des membres du mouvement sont reconnus coupables. »

La coïncidence est presque troublante : à quinze ans d’écart, deux des explosions les plus fortes de l’histoire du Liban se sont déroulées à quelques centaines de mètres l’une de l’autre.

Cratère causé par l’explosion qui a tué l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri à Beyrouth le 14 février 2005 (AFP)
Cratère causé par l’explosion qui a tué l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri à Beyrouth le 14 février 2005 (AFP)

Mais le contexte a bien changé. « Les circonstances politiques sont tout à fait différentes. Il existe un risque réel que le jugement soit instrumentalisé, pour des raisons qui ont plus trait à la géopolitique qu’à une exigence de justice », affirme Karim Bitar, directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).

« [Le verdict] pourrait être utilisé par l’administration Trump dans le cadre de sa politique de ‘’pression maximale’’ sur l’Iran, et intervient dans un contexte très polarisé et tendu », poursuit celui qui est aussi professeur de relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Des débuts tumultueux

La durée de l’enquête sur l’assassinat de Rafiq Hariri a été particulièrement longue, par rapport à d’autres tribunaux internationaux, comme le Tribunal pénal pour le Rwanda (TPIR) ou celui pour l’ex-Yougloslavie (TPIY), dont le mandat a duré respectivement 21 et 24 ans, mais pour juger de crimes d’une ampleur incomparable. 

Pourtant, l’enquête sur l’assassinat de Rafiq Hariri avait démarré sur les chapeaux de roues : le lendemain de l’attentat, le secrétaire général des Nations unies envoie à Beyrouth une mission d’enquête. Un mois et demi plus tard, le Conseil de sécurité de l’ONU crée la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies (UNIIC).

Dès octobre 2005, le magistrat Detlev Mehlis publie un premier rapport d’enquête tonitruant, mettant en cause de « hauts responsables syriens de la sécurité » et affirmant que l’assassinat n’aurait pu être « organisé sans la connivence de leurs homologues des services se sécurité libanais ».

Les avocats de la défense François Roux, Alia Aoun, Heleyn Unac et Katherine Iliopoulos participent à une session extraordinaire du Tribunal spécial pour le Liban à Leidschendam (Pays-Bas) le 11 novembre 2011 (AFP)
Les avocats de la défense François Roux, Alia Aoun, Heleyn Unac et Katherine Iliopoulos (g à d) participent à une session extraordinaire du TSL à Leidschendam (Pays-Bas) le 11 novembre 2011 (AFP)

Deux mois plus tôt, sur les recommandations du magistrat, les autorités libanaises avaient mis en prison quatre anciens hauts responsables libanais de la sécurité proches de Damas.

« L’enquête a démarré en trombe, tout le pays était pendu aux lèvres de Mehlis, puis le juge belge Serge Brammetz a été nommé, et le dossier a été mis au frigo », explique Karim Bitar à Middle East Eye.

Ce n’est que quatre ans après l’assassinat de Hariri que le Tribunal spécial pour le Liban est inauguré, le 1er mars 2009.  Ses premières décisions prennent une direction opposée de l’enquête menée jusque-là : les quatre généraux libanais sont libérés en avril 2009 et, quelques jours plus tard, des premières révélations médiatiques font état d’une autre piste explorée par le TSL : celle du Hezbollah, à la surprise générale.

Une enquête politisée

Dans les années précédant sa création, le tribunal est politisé à outrance, ce qui va nuire au bon déroulement de l’enquête. Il est instrumentalisé dès 2006 par les différents camps politiques qui s’affrontent au Liban, « l’Alliance du 14 mars », la coalition antisyrienne menée par Saad Hariri, et celle du « 8 mars », soutenue par le Hezbollah, proche de Damas, et le général Michel Aoun.

« Beaucoup ont fait remarquer qu’il s’agissait d’une justice politisée et sélective, alors que d’autres meurtres n’avaient jamais attiré l’attention de la communauté internationale »

- Karim Bitar, IRIS

Le TSL hérite en effet de l’enquête de l’UNIIC, qui se fonde principalement sur de faux témoignages, notamment celui de Zouheir Assadiq, un membre des services de sécurité syriens recruté par le clan Hariri, qui a fait de fausses déclarations afin de mettre en cause Damas et les officiers libanais proches du régime syrien.

De son côté, le Hezbollah fait tout son possible pour bloquer la création de la juridiction internationale : son allié, le parti chiite Amal, dont le leader, Nabih Berri, est le chef du Parlement, refuse de convoquer les députés en séance plénière pour voter l’accord instaurant le TSL, signé début 2007 entre le gouvernement libanais et l’ONU. Après quatre mois d’impasse, le Conseil de sécurité finit par imposer la création du tribunal par la résolution 1757.

Les partisans de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri manifestent dans sa ville natale de Sidon, le 14 février 2004 (AFP)
Des partisans de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri manifestent dans sa ville natale de Sidon, le 14 février 2004 (AFP)

Dès son départ, celui-ci souffre donc d’un manque de légitimité démocratique que le Hezbollah saura exploiter habilement. Le « parti de Dieu » dénonce très rapidement un complot israélien et américain pour le fragiliser.  

« Beaucoup ont aussi fait remarquer qu’il s’agissait d’une justice politisée et sélective, alors que d’autres meurtres n’avaient jamais attiré l’attention de la communauté internationale, comme par exemple l’assassinat du Premier ministre en exercice Rachid Karamé en 1987 », note Karim Bitar.

« Le tribunal est aussi créé à la même période que la guerre sanglante de 2006 entre Hezbollah et Israël, qui a tué plus d’un millier de Libanais, mais qui n’a fait l’objet d’aucune enquête internationale », ajoute-t-il.

Le TSL objet d’attaques

Entre 2005 et 2008, les années précédant l’inauguration du TSL en 2009, six attentats à la voiture piégée visent des personnalités anti-syriennes et des proches de l’enquête, comme celui qui a tué l’officier Wissam Eid, dirigeant du service des écoutes des Forces de sécurité intérieure (FSI), qui avait recueilli des informations précieuses liées à l’assassinat de Rafiq Hariri.

« Le tribunal n’a pas su s’imposer, et cela s’est clairement ressenti dans l’acte d’accusation : il n’est pas allé au bout de la recherche de la vérité, en jugeant les exécutants mais pas les commanditaires »

- Joël Hubrecht, Institut des hautes études sur la justice

En 2010, des enquêteurs du TSL sont attaqués. En 2013, le président de la chambre de première instance du tribunal, Robert Roth, démissionne. Il expliquera en 2018 qu’après l’accusation de « sionisme » lancée par un journal libanais contre le greffier du tribunal, dont l’ex-femme est juive, il se sent visé – sa femme étant également juive. Peu soutenu par le tribunal et s’estimant « discriminé par étiquetage », il claque la porte.

« Tout au long de son mandat, on a senti le tribunal sur la défensive, paralysé par les fractures confessionnelles et sectaires, par une histoire, un contexte qui le dépassaient », affirme Joël Hubrecht, responsable du programme justice pénale internationale et justice transitionnelle à l’Institut des hautes études sur la justice.

« Le tribunal n’a pas su s’imposer, et cela s’est clairement ressenti dans l’acte d’accusation : il n’est pas allé au bout de la recherche de la vérité, en jugeant les exécutants mais pas les commanditaires. Il est peu probable qu’un attentat aussi important ait été planifié par la seule aile militaire du Hezbollah, sans que le parti chiite ni ses alliés iraniens et syriens n’aient été au courant. »

De gros moyens pour peu de résultats

Le plus haut responsable mis en cause par le TSL, Mustapha Badreddine, considéré comme le « cerveau de l’attentat », figure historique du Hezbollah et commandant des opérations du parti en Syrie, a été tué en mai 2016 près de Damas dans une explosion planifiée, selon le Hezbollah, par des « groupes takfiris ».

Les autres accusés pointés du doigt ne sont, eux, que des seconds couteaux. Mais ils courent toujours dans la nature.

En outre, le procès s’est déroulé in absentia, une première pour un tribunal international. Le TSL ne dispose en effet pas des pouvoirs nécessaires pour arrêter ou rechercher les suspects et dépend du bon vouloir des autorités libanaises.

« Depuis l’émission de mandats d’arrêt, les autorités [libanaises] envoient des rapports à la présidence du Tribunal sur l’avancée des recherches », explique Wajed Ramadan, la porte-parole du TSL.

Mais puisque ces rapports sont « confidentiels », on peut imaginer que la juridiction internationale n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent.

« Certains exécutants n’ont toujours pas été identifiés, on se retrouve dans un procès très technique qui ne repose sur aucune preuve directe, sans insider, et qui est essentiellement basé sur l’analyse complexe de réseaux téléphoniques », précise Joël Hubrecht.

La portée du jugement risque d’être faible, malgré le budget considérable du tribunal sur dix ans – environ 640 millions de dollars, dont 49 % ont été payés par le gouvernement libanais ; sans compter le budget de l’UNIIC – et un personnel conséquent (400 employés travaillant actuellement au siège du TSL à la Haye), selon sa porte-parole.   

La fin de l’impunité au pays du Cèdre ?

Le verdict pourrait-il toutefois mettre fin à l’impunité au Liban, qui a pour tradition de régler ses comptes politiques à coups d’assassinats sanglants ?

« C’était l’espoir qu’avait fait naître ce tribunal, et même si les assassinats se sont poursuivis jusqu’en 2013, leur rythme a considérablement diminué depuis dix ans », veut croire Imad Salamey.

« Il n’y a pas eu d’effet cathartique pour la société libanaise, qui s’est encore plus polarisée avec ce tribunal. Chaque camp possède déjà sa vérité depuis longtemps, et le verdict n’y changera rien »

 - Joël Hubrecht, Institut des hautes études sur la justice

Joël Hubrecht se montre plus pessimiste. « Il n’y a pas eu d’effet cathartique pour la société libanaise, qui s’est encore plus polarisée avec ce tribunal. Chaque camp possède déjà sa vérité depuis longtemps, et le verdict n’y changera rien. »

En outre, déplore le spécialiste, « les autres attentats après décembre 2005, pour lesquels le TSL n’a pas de compétence, n’ont jamais fait l’objet d’investigations sérieuses de la part des autorités libanaises ».

Le tribunal international a surtout mis en place des innovations qui pourraient servir à de futures juridictions ad hoc, car il a créé le précédent d’une juridiction internationale pour des crimes de terrorisme et mis en place des nouveautés intéressantes comme un Bureau de la défense, qui a permis de garantir l’équité de la procédure malgré l’absence des accusés, détaille Joël Hubrecht.

L’exigence de justice a aussi été brouillée par le comportement, ces quinze dernières années, de Saad Hariri, le fils de l’ancien Premier ministre, qui a alterné menaces et compromissions.

« En 2009, lors d’un rapprochement syro-saoudien temporaire, Saad Hariri [alors Premier ministre] avait passé la nuit dans le palais de Bachar al-Assad à Damas, et fait des déclarations au journal Ash-Sharq al–Awsat, où il avait exonéré le régime syrien », raconte Karim Bitar.

L’ancien Premier ministre libanais Saad Hariri s’adresse à la presse devant le Tribunal spécial pour le Liban après la présentation des arguments de clôture dans le procès de quatre suspects du Hezbollah accusés de l’assassinat de son père, le 10 septembre 2018, à La Haye (AFP)
Saad Hariri devant le Tribunal spécial pour le Liban après la présentation des arguments de clôture dans le procès de suspects du Hezbollah accusés du meurtre de son père, le 10 septembre 2018 (AFP)

Avec le Hezbollah, dont certains membres sont accusés d’avoir tué son père, le Premier ministre s’est souvent livré à un exercice d’équilibriste, appelant le parti à rompre ses liens avec ses membres incriminés par le TSL, mais sans l’accuser directement.

Bien que rival du « parti de Dieu », Saad Hariri a globalement souhaité préserver une forme d’entente avec lui. En 2017, il a participé à un « compromis présidentiel », acceptant que Michel Aoun, grand allié du Hezbollah, devienne président en échange d’un poste de Premier ministre.

Un compromis qui lui a notamment valu d’être retenu par les Saoudiens et contraint d’annoncer sa démission depuis Riyad en 2017. Saad Hariri est aujourd’hui d’autant plus enclin à ménager le Hezbollah qu’il est en pleine négociation avec ses rivaux politiques pour former un futur « gouvernement d’union nationale » après la démission de Hassan Diab.

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« Saad Hariri fera un discours après le verdict, mais ne mobilisera pas la rue », prévient Mustapha Allouche, membre du bureau politique du Courant du futur, parti sunnite fondé par Rafiq Hariri et dirigé depuis sa mort par son fils Saad.

« D’autres élèveront la voix plus haut que lui », déclare-il à MEE dans une allusion à peine voilée à Bahaa Hariri, l’autre fils de Rafiq, longtemps resté dans l’ombre.

Ce dernier reproche à son frère d’avoir été trop complaisant avec le Hezbollah et a récemment mis en cause le parti chiite dans la double explosion à Beyrouth. Il se dit prêt désormais à servir son pays.

« Personne aujourd’hui n’est capable de parler d’une seule voix pour les sunnites, et le verdict ne pourra servir à personne pour faire un come-back politique », relativise cependant Imad Salamey.

Du côté du Hezbollah, la position n’a pas changé au cours des années. « Si nos frères sont condamnés injustement, comme nous nous y attendons, nous resterons attachés à leur innocence. Pour nous, ce sera comme si la décision n’avait pas été annoncée », a affirmé Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, dans un discours télévisé vendredi dernier.

Même si une partie de l’histoire se refermera pour le Liban ce 7 août, l’affaire n’est pas totalement conclue : le Bureau de la défense pourra faire appel de la décision du tribunal de première instance.

En outre, un nouveau procès devrait commencer au sein du TSL en 2021, cette fois pour juger à nouveau Salim Ayyash, l’un des accusés dans l’attentat de Rafiq Hariri,  pour son implication présumée dans trois autres attentats connexes qui s’étaient déroulés en 2004 et 2005 au pays du Cèdre. Affaire à suivre…