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Pourquoi Israël soutient discrètement le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi

D’anciens responsables des services de renseignement israéliens affirment que leur pays aide le dirigeant égyptien à surmonter la vague actuelle de protestations, mais n’osent le faire publiquement de peur de l’affaiblir davantage
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (à gauche) rencontre le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à droite) à New York, en 2017 (AFP)
Par
TEL AVIV, Israël

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi n’est pas le seul à minimiser les manifestations contre sa présidence. Il en va de même pour les politiciens et les médias en Israël.

L’absence de couverture des manifestations du mois dernier au Caire et dans d’autres villes égyptiennes, ainsi que de la répression qui a suivi, peut facilement être considérée comme le produit de la préoccupation actuelle des médias israéliens pour la politique intérieure et la saga des efforts visant à former un nouveau gouvernement.

La couverture internationale, quant à elle, est restée centrée sur l’Iran et les tensions persistantes dans le Golfe.

Pourtant, les membres du Parlement israélien, anormalement réticents à évoquer publiquement le sujet, se disent officieusement inquiets de l’avenir d’un homme souvent qualifié de « dirigeant égyptien le plus pro-israélien de tous les temps ».

Ils reconnaissent également que toute expression d’une inquiétude israélienne à cet égard est vouée à causer plus de tort que de bien à un dirigeant déjà critiqué dans certaines parties du monde arabe à ce titre.

Franche coopération

Dans les années qui ont suivi la prise du pouvoir par Sissi en 2013, les gouvernements égyptien et israélien sont passés d’une coopération tacite à une franche coopération, une relation renforcée par des séances photos mettant en scène Sissi avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

« J’espère vraiment que Sissi survivra à cette série de manifestations »

- Zvi Magen, ancien officier du renseignement militaire israélien

« J’espère vraiment que Sissi survivra à cette série de manifestations », déclare à MEE Zvi Magen, ancien haut responsable des services de renseignements de l’armée israélienne et actuellement chercheur à l’Institute for National Security Studies (INSS).

« Même si certains définissent Sissi comme un dictateur arrivé au pouvoir par la force, il est un acteur plus positif que ses prédécesseurs », estime-t-il.

« Contrairement à Moubarak, il est l’homme fort après les événements de la place Tahrir en 2011, et il sait où cela peut mener. Il sera forcément beaucoup plus prudent. »

D’après l’expert, la situation en Égypte ne semble pas conduire à une « violence totale » et les services de renseignement militaires israéliens et le gouvernement attendront de voir comment va évoluer cette situation.

Partage de renseignements

Zvi Magen note toutefois qu’Israël pourrait aider Sissi discrètement en lui fournissant des renseignements.

« Nous n’avons pas d’opinion sur ce à quoi le régime égyptien devrait ressembler, mais le chaos est dommageable pour les deux parties. Israël peut l’aider en lui fournissant des informations en matière de renseignements, mais ne devrait certainement pas intervenir. »

Amiram Levin, ancien chef adjoint de l’agence de renseignement du Mossad, pense que Sissi paie également pour ses relations ouvertes avec Israël.

« L’Iran, par exemple, le classe comme un ennemi. En général, cela sert de facteur de propagande contre lui », déclare-t-il à MEE.

« Dans le cas présent, Netanyahou a totalement tort quand il court annoncer la bonne nouvelle de cette amitié. »

La relation entre Sissi et Netanyahou n’est pas une question d’alchimie mutuelle entre les deux dirigeants, mais une relation d’intérêts partagés.

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Sous Sissi, la coopération militaire avec Israël dans le Sinaï a atteint un niveau sans précédent, les deux pays identifiant les combattants liés à l’État islamique et à al-Qaïda dans la péninsule comme une menace commune.

Tandis que les forces égyptiennes y mènent la guerre, Israël fournit des renseignements cruciaux pour la campagne.

Sissi a également joué un rôle important en tant qu’intermédiaire dans le conflit sanglant entre le Hamas et Israël à Gaza.

Tout en critiquant le recours excessif à la force par Israël et la mort de civils qui en a résulté, il considère également le Hamas comme un ennemi de l’Égypte, même s’il a accueilli ses dirigeants au Caire et convoqué une conférence des donateurs pour la reconstruction de Gaza.

Ces manœuvres prudentes ont fait de lui un acteur important dans la région, mais également une cible pour les pays ayant d’autres intérêts, notamment la Turquie et l’Iran.

Dans ce domaine aussi, selon les analystes, l’échange de renseignement avec Israël s’est probablement révélé utile pour Sissi.

Malgré les liens étroits, les relations israélo-égyptiennes s’accompagnent toujours d’une certaine méfiance.

De nombreux Israéliens de premier plan à l’époque soupçonnaient que la visite du président égyptien Anouar el-Sadate en 1977 et le traité de paix de 1979 entre les pays constituaient un piège dangereux.

« La sécurité de l’Égypte et son système politique – certainement désormais la sécurité du président Sissi – constituent un intérêt vital pour Israël en matière de sécurité »

- Efraim Halevy, ancien chef du Mossad

Deux décennies plus tard, en 2001, Avigdor Lieberman suggérait qu’Israël devrait bombarder le barrage d’Assouan si l’Égypte continuait d’accumuler ses forces militaires dans le Sinaï. Pendant de nombreuses années, l’ancien ministre de la Défense a pensé que les Égyptiens se préparaient secrètement à une nouvelle guerre avec Israël.

« Un certain niveau de suspicion est compréhensible », déclare à MEE Efraim Halevy, directeur du Mossad de 1998 à 2002, soulignant l’importance, pour Israël, de la stabilité en l’Égypte.

« La sécurité de l’Égypte et son système politique – certainement désormais la sécurité du président Sissi – constituent un intérêt vital pour Israël en matière de sécurité. L’Égypte a la plus grande population du monde arabe et une longue frontière avec Israël et le Sinaï. »

De l’autre côté de la frontière, rappelle-t-il, des combattants islamistes mènent une guerre continue contre Sissi et les dirigeants égyptiens.

« Cet aspect, ainsi que la paix et la stabilité en Jordanie, fournissent des capacités de sécurité irremplaçables à Israël », estime Halevy, qui suggère qu’un moyen pratique pour Israël d’aider Sissi consiste à s’assurer que Washington est conscient de l’importance stratégique du dirigeant égyptien pour Israël.

La leçon de Morsi

Amiram Levin estime néanmoins qu’Israël devrait également tenir compte des leçons du passé et de ses précédentes ingérences dans la politique intérieure de ses voisins, avec des conséquences imprévisibles et dangereuses.

L’élection démocratique en 2012 du prédécesseur de Sissi issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a été considérée comme le pire cauchemar d’Israël. Pourtant, dans l’exercice de ses fonctions, Morsi s’est révélé plus pragmatique que prévu avant son éviction par Sissi lors d’un coup d’État militaire.

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Contrairement aux préoccupations initiales d’Israël, et peut-être conscient de sa dépendance à l’aide américaine, Morsi n’a jamais tenté de mettre fin à l’accord de paix entre Israël et l’Égypte, et la coordination en matière de sécurité n’a jamais cessé.

Et tandis qu’il améliorait ses relations avec le Hamas, le gouvernement de Morsi s’est parallèlement abstenu de participer directement aux affrontements périodiques entre le groupe gazaoui et Israël, s’employant plutôt à négocier un cessez-le-feu à Gaza.

« C’était une leçon à apprendre », déclare Levin. « Israël n’aurait pas dû exprimer ce niveau d’insatisfaction et de crainte [à propos de Morsi]. »

L’ancien chef adjoint de l’agence de renseignement du Mossad cite également l’exemple du soutien d’Israël à Bachir Gemayel, le chef de la milice chrétienne assassiné après avoir été élu président du Liban en 1982.

Son assassinat a enfoncé le Liban encore plus profondément dans une guerre civile qui a sévi jusqu’en 1990, tandis que les forces israéliennes ont occupé le sud du pays jusqu’à leur retrait en 2000.

Selon Levin, Israël a peut-être une « compréhension fantastique » de ce qui se passe dans les pays voisins et doit reconnaître les limites de sa capacité à influencer des sociétés aux traditions et histoires complexes et pluriséculaires.

« Israël n’a aucun intérêt particulier pour les dictatures voisines ni pour le renforcement des régimes autour de nous », affirme-t-il. « Toute sorte d’ingérence s’avère être une horrible erreur. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.