Aller au contenu principal

L’ascension de Sissi a été bénéfique pour Israël, mais pourrait-il devenir un handicap ?

Les responsables israéliens ont qualifié l’arrivée au pouvoir de Sissi de « miracle », mais ses guerres contre les Frères musulmans et le Hamas semblent trop radicales, même pour eux

En novembre 2012, quelques mois après l’accession de Mohamed Morsi à la présidence égyptienne lors des premières élections libres, Amos Gilad, responsable des questions politico-militaires au sein du ministère de la Défense d’Israël et détenteur du portefeuille égyptien depuis de nombreuses années, avait exprimé sa préoccupation au sujet de la situation en Égypte après la victoire de Morsi.

« D’un désir de démocratie », avait averti Gilad, « une terrible dictature est en train de naître en Égypte. »

Deux ans plus tard, après que Morsi a été renversé par un coup d’État militaire et après que plus d’un millier de ses partisans appartenant aux Frères musulmans ont été tués par les forces de sécurité égyptiennes, Gilad est très soulagé.

« Un miracle s’est produit », a-t-il déclaré en mars 2014, le « général [Abdel Fatah] al-Sissi a chassé les Frères musulmans et nos relations avec les Égyptiens sont bonnes. La haine contre Israël s’est adoucie. »

En un mot, les remarques de Gilad représentent l’attitude officielle d’Israël envers l’Égypte de Sissi : un régime « terrible » et dangereux transformé « miraculeusement » en un gouvernement ami.

Un ami si proche, en fait, qu’Israël a autorisé ce qu’il n’avait jamais accordé à l’ex-président Hosni Moubarak, autrefois considéré comme le plus fort allié d’Israël dans la région : l’envoi de chars, d’hélicoptères de combat et même d’avions de combat F-16 égyptiens dans la péninsule du Sinaï.

De telles armes étaient strictement interdites dans les zones proches de la frontière israélienne conformément au traité de paix signé entre les deux pays en 1979.

Comme le révèlent les propos de Gilad, Israël a bénéficié de manière directe de la répression des Frères musulmans par Sissi et, surtout, de l’association faite par Sissi entre ces derniers et le Hamas.

C’est apparu clairement lors de l’opération Bordure protectrice l’été dernier, quand l’Égypte a complètement bouclé sa frontière. Ces derniers mois, c’est allé encore plus loin avec la création d’une zone tampon du côté égyptien de la frontière avec Rafah, expulsant des centaines de familles de la région et rasant leurs maisons le long de la frontière.

Jamais, même à l’époque de Moubarak, le siège de la bande de Gaza ne fut si total.

Israël n’en a pas retiré que des avantages militaires. La proposition égyptienne d’un cessez-le-feu, présentée au cours des premiers jours de la guerre de l’été 2014 à Gaza, a été rapidement acceptée par Israël car elle ne comportait aucun engagement en ce qui concerne la levée du siège de l’enclave palestinienne.

Après cinquante jours de combats, pendant lesquels le Hamas a sans doute mieux résisté que ce à quoi on pouvait s’attendre, il a finalement dû accepter des conditions très similaires à l’offre égyptienne initiale. L’Égypte a donc joué un rôle crucial dans l’accomplissement de ce qu’Israël a considéré comme une victoire politique.

Outre les avantages militaires et politiques acquis par Israël grâce à la campagne continue – voire obsessionnelle – de l’Égypte contre le Hamas, un nouveau discours a fait son apparition au Caire.

« À l’époque de Moubarak, l’Égypte a coopéré avec Israël, mais son discours était anti-israélien, voire antisémite », explique Shimrit Meir, un spécialiste israélien des questions arabes et rédacteur en chef d’un site en langue arabe, Al-Masdar.

« À l’époque de Morsi, le discours reflétait sa politique. En revanche avec Sissi, nous entendons des voix positives et ouvertes à l’égard d’Israël. C’est nouveau. »

Compte tenu de cette évolution, on comprend facilement pourquoi beaucoup en Israël, que ce soit au gouvernement et dans les médias, rejoignaient l’avis de Gilad et considéraient l’Égypte de Sissi comme un allié stratégique pour Israël au Moyen-Orient.

L’essor du groupe État islamique (EI) et d’autres groupes djihadistes, d’une part, et la lutte contre l’Iran, de l’autre, ont poussé de nombreux hommes politiques et analystes israéliens à envisager Israël et l’Égypte dans le cadre d’une « alliance sunnite » régionale, avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, contre un ennemi commun, que ce soit l’Iran ou l’extrémisme djihadiste.

Cependant, la réalité est probablement plus compliquée que cela. Selon Eran Etzion, ancien adjoint à la planification politique au ministère des Affaires étrangères israélien, cette alliance existe principalement dans les esprits des personnes comme Gilad.

« Bien sûr, Israël veut que le régime actuel demeure, puisqu’il est mieux que le gouvernement de Morsi, mais Israël cherche avant tout à maintenir les dispositions militaires du traité de paix, notamment le Sinaï comme zone démilitarisée », a déclaré Etzion.

À cet égard, Israël est allé assez loin en autorisant les forces égyptiennes dans le Sinaï. Selon le traité, l’Égypte ne peut déployer ne serait-ce qu’un char à proximité de la frontière israélienne. Actuellement, comme le souligne Etzion, il y a au moins un bataillon blindé. Cela reste acceptable tant que l’Égypte combat le groupe EI, « mais si Sissi venait à être renversé demain matin, il serait très difficile de revenir aux anciennes dispositions militaires », a déclaré Etzion, expliquant pourquoi cette situation ne fait pas l’unanimité.

Même si Israël et l’Égypte coopèrent sur les questions militaires et de renseignement et qu’Israël essaie d’aider Sissi en faisant pression sur le Congrès américain ou en affrontant l’opposition du président Barack Obama ou de l’Europe en ce qui concerne son bilan en matière de droits de l’homme, cette coopération a tout de même ses limites.

« L’objectif ultime d’Israël est d’abandonner Gaza aux mains égyptiennes », a déclaré Etzion, « et je ne vois pas Sissi accepter un tel accord ».

Curieusement, l’opinion d’Israël sur le Hamas diffère également de celle de Sissi.

Alors que l’armée israélienne cherche à obtenir une trêve à long terme avec le Hamas et que même les radicaux israéliens tels que le ministre de l’Éducation Naftali Bennett soutiennent cette décision, l’Égypte considère encore cette organisation palestinienne comme faisant partie d’un complot islamique visant à renverser le régime du Caire.

« Israël, et même l’Arabie saoudite, veulent calmer le jeu avec le Hamas », a déclaré Meir. « Cependant, Sissi est opposé à tout compromis. »

Israël, bien sûr, ne va pas s’émouvoir de la répression brutale qui s’abat sur les Frères musulmans en Égypte, ses intérêts sont ailleurs. Israël veut la stabilité en Égypte, mais la violence croissante en Égypte et, surtout, l’audace du groupe EI qui attaque les positions de l’armée égyptienne en plein jour dans le Sinaï et lance même un missile contre un navire de la marine, peuvent laisser penser que Sissi ne fera pas ce qu’on attend de lui.

« Israël pense que Sissi joue avec le feu », a déclaré Meir, se référant à la répression qui s’abat sur les Frères musulmans et à la condamnation à mort de Morsi et de centaines de dirigeants du mouvement. « Il vaudrait mieux pour tout le monde que Sissi se calme. C’est un bon président pour Israël, mais il doit rester président. »

En d’autres termes, Israël veut que Sissi fasse moins son Sissi.

La chute de Sissi, bien sûr, serait terrible pour Israël, a déclaré Etzion, mais ce ne serait pas un problème seulement pour Israël. Cela secouerait tout le Moyen-Orient, y compris Israël.

Dans l’immédiat, les difficultés de l’Égypte à contrôler le groupe EI constituent la principale inquiétude. C’est la plus grande inconnue qui menace Israël, d’autant plus que, maintenant, le groupe semble si près de sa frontière sud.

Tous les pourparlers au plus haut niveau concernant une alliance stratégique avec l’Égypte ne seront d’aucune aide si les militants du groupe EI s’établissent dans le Sinaï et se mettent à lancer régulièrement des missiles sur les villes israéliennes. Et cette option semble plus probable qu’auparavant.
 

- Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des manifestants dans le quartier du Caire Mataria fuient le gaz lacrymogène et les balles de la police égyptienne (MEE/Belal Darder).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.