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« Sur le point d’entrer en éruption » : qu’y a-t-il derrière les attaques à la frontière de Gaza ?

Les récentes attaques isolées de combattants palestiniens signifient-elles que la position du Hamas en tant que parti au pouvoir à Gaza est menacée ?
Des cadets palestiniens participent à une session d’entraînement organisée par l’aile armée du Hamas, les brigades Izz al-Din al-Qassam, à Gaza, le 20 juillet (AFP)
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GAZA

Ce mois-ci a été meurtrier dans la bande de Gaza assiégée. Depuis le 1er août, des Palestiniens ont mené une série d’attaques contre les forces israéliennes stationnées le long de la barrière de séparation entre l’enclave palestinienne et Israël.

Neuf Palestiniens apparemment impliqués dans ces attaques ont été tués, tandis que deux soldats et un commandant israéliens ont été blessés.

Jeudi dernier, des avions israéliens ont frappé plusieurs bases du Hamas dans la bande de Gaza, en guise de représailles après des tirs de roquettes depuis le territoire palestinien dans la nuit. Aucune de ces roquettes ou frappes n’a fait de victime.

Ce pic d’opérations menées par des Palestiniens qui, bien que membres de factions de résistance armée, auraient agi indépendamment a suscité une rafale de conjectures, en particulier dans les médias israéliens, où des commentateurs se demandent si le Hamas a perdu le contrôle de la situation à Gaza.

Même si le porte-parole du Hamas Hazem Qassim affirme à Middle East Eye que la situation à Gaza est « sous contrôle », il avertit que le petit territoire sous blocus est « comme un volcan sur le point d’entrer en éruption face à l’occupation israélienne ». 

Conjectures médiatiques

Au moins neuf des Palestiniens tués au cours de trois attaques perpétrées ce mois-ci étaient affiliés à des groupes de résistance palestiniens, principalement la branche armée du Hamas, les brigades al-Qassam, mais ont agi à titre personnel.

La possibilité que le Hamas perde le contrôle à Gaza – où il est le principal acteur politique et militaire treize ans après sa victoire aux élections législatives dans un contexte de lutte pour le pouvoir avec l’Autorité palestinienne (AP) basée en Cisjordanie et face à un siège dévastateur dirigé par Israël – est sur toutes les lèvres.

Pour certains observateurs, plusieurs scénarios pourraient voir le Hamas perdre son emprise sur Gaza : une offensive militaire israélienne menant à une nouvelle occupation de l’enclave côtière avec la présence en son sein de soldats israéliens ; la prise du pouvoir de Gaza par l’AP grâce à une intervention israélienne ou une avancée sans précédent dans les négociations sur l’unité palestinienne, dans l’impasse depuis longtemps ; ou enfin, une pression simultanée de la population et de factions contre le Hamas, qui pourrait entraîner une vacance de pouvoir imprévisible à Gaza.

Pour les organes de presse israéliens, le fait que les récentes opérations aient apparemment eu lieu à l’insu du Hamas et sans son approbation a placé le groupe de résistance face à un « dilemme », coincé entre sa responsabilité en tant que parti au pouvoir – étant notamment le principal interlocuteur politique dans toute tentative de trêve – et sa mission de résistance contre l’occupation.

Le journaliste de Maariv Jacky Hugi a, par exemple, déclaré à la radio de l’armée israélienne que le Hamas s’était mis dans une position délicate en raison de « promesses irréalistes » concernant l’allégement du siège israélien sur Gaza. 

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En mai, Israël et le Hamas ont conclu un accord de trêve stipulant qu’Israël étendrait la zone de pêche délimitée à Gaza à 15 milles marins ; activerait les programmes « argent contre travail » de l’ONU ; permettrait aux médicaments et autres aides civiles d’entrer dans l’enclave assiégée ; et entamerait des discussions indirectes sur des questions relatives à l’électricité, au passage des frontières, aux soins de santé et au financement qatari à Gaza.

En retour, le Hamas a accepté de maîtriser la Grande marche du retour – un mouvement de protestation populaire qui se présente sous la forme de rassemblements le long de la barrière de séparation entre Gaza et Israël depuis mars 2018 afin d’appeler à la levée du siège et à la mise en œuvre du droit au retour des réfugiés palestiniens.

Dans le cadre de la trêve, le Hamas a accepté de surveiller les manifestations pour s’assurer que les manifestants restent en dehors d’une zone tampon de 300 m à proximité de la clôture, cessent de lancer des cerfs-volants incendiaires et mettent fin à toutes les manifestations maritimes.

Des membres de l’armée et de l’opposition en Israël accusent le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou d’avoir perdu sa force de dissuasion contre Gaza et réclament une offensive majeure dans la bande côtière afin d’arrêter les tirs de roquettes intermittents et les tentatives d’infiltration. Mais Netanyahou et son parti au pouvoir, le Likoud, semblent apparemment plus hésitants à encourager une guerre quelques semaines seulement avant les élections législatives.

Jacky Hugi a fait valoir que les partisans des groupes de résistance palestiniens ne constataient aucune amélioration sur le terrain depuis l’accord sur la trêve – et se retournaient donc contre le Hamas. 

En fait, de nombreux Palestiniens à Gaza s’irritent de l’absence de mise en œuvre de l’accord par Israël. Les foules nombreuses lors des récentes funérailles de trois combattants palestiniens tués semblent confirmer que le Hamas perd dans une certaine mesure le soutien populaire dans le territoire assiégé.

Guerre de propagande

Toutefois, pour Hazem Qassim, le porte-parole du Hamas, le discours asséné par les médias israéliens au cours du mois dernier concernant la perte de popularité du Hamas à Gaza est grossièrement exagéré.

Selon lui, les médias israéliens « soulignent des problèmes qui ne sont pas réels ou qui n’ont rien à voir avec des problèmes sur le terrain afin de couvrir les crimes israéliens commis contre les lieux saints palestiniens ».

Pour le journaliste palestinien chevronné Mustafa al-Sawwaf, les affirmations selon lesquelles le Hamas perdrait le contrôle de la bande de Gaza sont invraisemblables compte tenu de la « forte coordination » des différentes factions palestiniennes.

« Le consensus et l’unité des factions de la résistance palestinienne à travers la salle des opérations communes empêchent toute confrontation imprévue avec l’occupation israélienne », déclare-t-il à MEE

Une femme prend un selfie alors que les Palestiniens assistent à un rassemblement marquant le 31e anniversaire de la fondation du Hamas, à Gaza, le 16 décembre (AFP)
Une femme prend un selfie alors que les Palestiniens assistent à un rassemblement marquant le 31e anniversaire de la fondation du Hamas, à Gaza, le 16 décembre (AFP)

En conséquence, Sawwaf émet l’hypothèse selon laquelle les groupes de résistance sont susceptibles d’avoir « donné leur feu vert » aux attaques récentes menées par des combattants isolés – afin, suggère-t-il, « d’envoyer un véritable message à l’occupation israélienne sur le fait que la procrastination en ce qui concerne la mise en œuvre des termes de la trêve pourrait avoir des conséquences dangereuses », y compris une guerre.

Alors que Qassim souligne que les attaques récentes ont été perpétrées par des individus par leurs propres moyens, il reconnaît que la plupart des combattants tués au cours de celles-ci appartenaient à la branche militaire de son mouvement.

Hussam al-Dajani, analyste politique palestinien et maître de conférences à l’Université al-Ummah à Gaza, rejette également l’idée selon laquelle le Hamas aurait perdu le contrôle de l’enclave. Il indique cependant à MEE que le mécontentement règne depuis longtemps parmi les ailes militaires des factions palestiniennes au sujet des « efforts déployés à Gaza et en Cisjordanie par les sections politiques ».

Le sentiment que le Hamas a échoué à faire lever le siège israélien et à protéger la population des mesures punitives adoptées par l’AP a certainement désabusé de nombreux Gazaouis, dont certains se sont dit contrariés par sa mauvaise gouvernance.

« Nous sommes furieux contre Israël à cause de son siège imposé à Gaza, mais le Hamas et l’AP sont également à blâmer en raison de cette division interne qui permet à Israël de renforcer son agression contre nous et au monde de continuer à nous ignorer », déclare Said, un médecin de 33 ans, à MEE.

« Nous pensons que le Hamas, que nous avons élu, préserve les principes palestiniens, mais, dans le même temps, il devrait être pragmatique et traiter avec Israël […] au moins pour améliorer les conditions de vie des Gazaouis », ajoute-t-il.

« S’il ne peut pas faire cela, alors il devrait se retirer. »

Dajani insiste sur le fait que la responsabilité d’Israël vis-à-vis de la situation économique, sociale et humanitaire sur le terrain à Gaza – douze années de blocus et trois guerres depuis sa mise en place – reste la principale cause de colère chez les civils palestiniens et les factions armées.

Les violations du droit international et des droits de l’homme par Israël dans les territoires palestiniens occupés, renchérit Dajani, ont transformé Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est en une « marmite bouillonnante » menaçant de déborder à tout moment.

Khalid, enseignant gazaoui de 37 ans, est également de cet avis.

« Nous sommes furieux contre l’occupation israélienne qui impose un siège à Gaza depuis plus de dix ans », déclare-t-il à MEE. « Le Hamas n’est pas à blâmer pour cette situation car il a les mains liées par l’Autorité palestinienne, les États arabes et la communauté internationale. »

« Médiateurs faibles »

Dans un contexte de tensions persistantes et de menace d’un conflit ouvert, Hazem Qassim admet que l’Égypte et l’envoyé des Nations unies au Moyen-Orient, Nickolay Mladenov, ont joué un rôle important en contribuant à la désescalade de la situation à Gaza, notamment en arrangeant le dernier accord de trêve.

Tout en soulignant l’importance d’avoir des médiateurs auprès de toutes les factions palestiniennes, le porte-parole du Hamas attire l’attention sur le fait que le mouvement « a ses propres directives concernant la gestion de la situation et la direction de la résistance palestinienne » par rapport aux autres factions palestiniennes. 

« Nous sommes furieux contre Israël à cause de son siège imposé à Gaza, mais le Hamas et l’AP sont également à blâmer »

- Said, habitant de Gaza

Mustafa al-Sawwaf, de son côté, insiste sur le fait que le rôle important de la médiation est néanmoins « déséquilibré » – arguant que tandis qu’une pression est exercée sur les Palestiniens, les médiateurs « gardent le silence lorsqu’ils se rendent à Tel Aviv ».

Hussam al-Dajani impute également la détérioration de la situation à Gaza et dans les autres régions des territoires palestiniens à l’inaction de la communauté internationale. Il craint que le Hamas ne perde véritablement le contrôle de Gaza en raison des « violations israéliennes continuelles » qui ne rencontrent qu’un « timide rejet international ».

Il exhorte Israël à lever le siège de Gaza et appelle la communauté internationale à jouer un « rôle plus positif » afin de maintenir le calme – par exemple, en adoptant une position plus ferme contre les violations israéliennes à Gaza.

« Cela améliorerait la position du Hamas face à sa propre population et lui donnerait plus de pouvoir pour garder la bande de Gaza sous contrôle », estime l’analyste.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.