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Algérie : doutes autour de l’opération coup de poing contre la corruption  

L’opération « mains propres » lancée par les autorités algériennes en plein mouvement populaire de contestation ne satisfait ni l’opposition ni les milliers de manifestants dans la rue
La lutte contre la corruption des élites politiques est l’un des slogans forts des dernières manifestations en Algérie (AFP)
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ALGER, Algérie

Dimanche 28 avril, l’ancien patron de la police, le général-major Abdelghani Hamel, a été convoqué par la justice. Selon l’agence officielle APS, Abdelghani Hamel doit comparaître ce lundi, en compagnie d’un de ses fils, devant le juge d’instruction du tribunal de Tipasa [ouest d’Alger] pour être entendu dans le cadre d’une instruction judiciaire ouverte concernant des affaires de corruption ». 

L’ancien directeur de la police algérienne, réputé proche du cercle du président déchu Abdelaziz Bouteflika, avait été limogé en juin 2018, quelques heures après avoir commenté l’enquête sur une saisie record de cocaïne au large des côtes algériennes. L’affaire, dite du « boucher », surnom du principal suspect, avait alors éclaboussé plusieurs secteurs sécuritaires.

« Celui qui veut lutter contre la corruption doit être lui-même propre », avait déclaré devant des journalistes l’ex-chef de la police.

Chasse aux « oligarques »

Cette énième convocation qui touche l’un des piliers du système Bouteflika fait partie d’une série de poursuites contre ce qu’on appelle en Algérie les « oligarques » : de puissants hommes d’affaire qui depuis les années 2000 se sont enrichis grâce aux marchés publics soutenus par la rente pétrolière.

Dans ses derniers discours, l’homme fort du moment, Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major, a beaucoup insisté sur la lutte contre la corruption, invitant la justice à réactiver certains dossiers.

Le 10 avril, le général de corps d’armée, qui a gardé le portefeuille de vice-ministre de la Défense a annoncé : « La justice, qui a recouvert ses pleines prérogatives, agira en toute liberté, sans contrainte aucune, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuites judiciaires contre toute la bande impliquée dans les affaires de détournement des fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement. À cet effet, nous rassurons l’opinion publique : la question s’étendra à tous les dossiers précédents, comme l’affaire d’El Khalifa, de Sonatrach et du boucher, et autres dossiers relatifs à la corruption qui ont occasionné des pertes considérables au Trésor public ». 

« La justice, qui a recouvert ses pleines prérogatives, agira en toute liberté, sans contrainte aucune, sans pressions ni ordres »

- Ahmed Gaïd Salah, chef de l’armée

Depuis, les frères Kouninef, fratrie discrète à la tête d’un empire industriel et proche du frère de l’ex-président Bouteflika ; l’ancien patron des patrons Ali Haddad, intercepté alors qu’il tentait de fuir l’Algérie par la frontière avec la Tunisie, et le magnat Issad Rebrab, connu pour être un opposant au système Bouteflika, croupissent en prison en attente de procès.

L’ex-Premier ministre devant le juge 

Les poursuites contre les Kouninef, selon El Watan, ouvriront « la voie qui mènera inévitablement vers de nombreuses personnalités. D’abord, Saïd Bouteflika, frère du Président démissionnaire, qui a permis aux frères Kouninef d’avoir accès aux cercles de décision de l’État, de peser sur les orientations et de bénéficier de la commande publique de nombreux secteurs d’activité [hydraulique, industrie, travaux publics, télécommunications, etc.], où les ministres jouaient un rôle de facilitateurs ».

L’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, et l’actuel ministre des Finances, Mohamed Loukal, ex-gouverneur de la Banque d’Algérie, ont eux aussi été convoqués par la justice pour gaspillage de deniers publics et abus de pouvoir.

Une partie de la classe politique a salué cette campagne. Pour l’opposant Ali Benflis, ex-chef de gouvernement, « l’action en cours n’a rien de commun avec les opérations ‘’mains propres’’ éphémères, traumatisantes, que notre pays a connues par le passé. Elle s’inscrit dans le vaste chantier du changement que le peuple algérien revendique ». 

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Ce n’est pas l’avis d’une autre voix de l’opposition,  Louisa Hanoune, du Parti des travailleurs (PT) : « À travers cette opération coup de poing, ils veulent nous faire croire que ce système est réformable pour peu que les personnes proches de la famille Bouteflika soient écartées de leurs postes ou arrêtées. Or, tout le système est corrompu et corrupteur ».

Et d’ajouter : « La même justice a fermé les yeux sur toutes ces dérives durant des décennies car elle n’est pas indépendante en raison de l’interférence de l’Exécutif. Qui peut donc croire aujourd’hui au miracle d’une justice devenue indépendante ? ».  

Diversion ?

Sur sa page Facebook, l’opposant et fondateur du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Saïd Sadi, s’attaque directement au chef d’état-major : « Au lieu de réagir à temps et en concordance avec un moment inédit de notre Histoire, l’état-major botte en touche et veut s’ériger en justicier pour faire diversion, espérant tout à la fois voiler ou au moins brouiller les revendications populaires, diviser le mouvement, régler des comptes et polluer le très délicat problème de la corruption en amalgamant les genres et les auteurs ». 

Selon Djilali Hadjadj, porte-parole de l’association algérienne de lutte contre la corruption « près de 60 milliards de dollars ont fait l’objet de détournements en Algérie sur une période de quinze années. Un montant auquel il faudra ajouter les chiffres générés par la fuite des capitaux, l’évasion fiscale et autres blanchiments d’argent ».