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Armes françaises au Yémen : Paris toujours dans le déni

Alors que de nouvelles révélations détaillent l’implication de la France dans la guerre au Yémen, Paris reste sur sa ligne de défense : ses armes ne seraient pas utilisées contre les civils 
Poignée de main entre le président français Emmanuel Macron et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, à Paris, le 10 avril 2018 (AFP).

Il aura fallu beaucoup de temps aux officiels français pour admettre l’apport de l’industrie française de l’armement au conflit qui se déroule au Yémen et à l’effort de guerre des troupes de la coalition arabe.

Jusqu’au 20 janvier, les autorités françaises niaient toute utilisation directe ou indirecte d’armes vendues par la France. « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement au Yémen », affirmait au début de l’année la ministre des Armées, Florence Parly. 

Lundi, la fuite d’une note du renseignement militaire, révélée par un nouveau média d’investigation à but non lucratif, Disclose, prouve au contraire que l’armement français est présent au sol, dans les airs et sur mer, et que son utilisation est soigneusement recensée et répertoriée par les services secrets.

Un rapport de quinze pages classé « confidentiel défense spécial France » de la Direction du renseignement militaire (DRM), daté du 25 septembre 2018, précise que des armes françaises vendues à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis (EAU), sont bien utilisées dans la guerre que mènent les deux pays au Yémen contre les Houthis, une minorité chiite soutenue par l’Iran. Une carte détaille les portées et les zones d’opérations des armées détenant ces équipements ainsi que les zones urbaines à proximité.

Pour rappel, Riyad et Abou Dabi sont des clients de poids pour l’industrie française d’armement. En 2017, le Proche et le Moyen-Orient ont représenté quelque 60 % des commandes de matériel militaire français sur un total de 6,9 milliards d’euros, dont 701 millions pour les Émirats et 626 millions pour l’Arabie saoudite. La France a par ailleurs livré pour 1,38 milliard d’euros d'armement à Riyad en 2017, faisant de l’Arabie saoudite le deuxième plus gros client de la France dans ce secteur l’an dernier après l’Égypte. 

Des chars et des canons

Pourtant, dès décembre 2016, l’adjudant Guillaume Paris, instructeur spécialiste à l’École de cavalerie avait longuement détaillé le retour d’expérience du char Leclerc dans la guerre du Yémen qui venait juste de commencer. Le Leclerc est le fer de lance de l’armée de terre des Émirats arabes unis, qui a été son premier client à l’export et surtout le premier qui en a fait un char « combat proven », qui a donc connu les combats.

À l’époque, l’auteur, qui s’était exprimé dans le blog Ultima Ratio, avait donné un aperçu des missions effectuées par le Leclerc au Yémen, y compris les missions de combat et les pertes qu’il a subi.

Pire que les chars Leclerc, ce sont 49 canons automoteurs Caesar de Nexter qui sont déployés tout au long de la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen, mettant sous la menace de bombes plus de 430 000 civils yéménites. 

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Le rapport de la DRM indique que ces canons « appuient les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes, dans leur progression en territoire yéménite ». 

Sur la carte intitulée « population sous la menace des bombes », la Direction du renseignement militaire estime que « 436 370 personnes sont potentiellement concernées par de possibles frappes d’artillerie ».

La DRM s’inquiète : selon le bilan des frappes aériennes qui figure dans son rapport et qui détaille année par année le nombre de missions, 150 000 missions aériennes de tous types depuis 2015 ont été menées par la coalition arabe dont 24 000 frappes – 6 000 rien qu’en 2018.

L'ancien ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian, le président français Emmanuel Macron et le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed à l’Élysée le 21 juin 2017 (AFP)

La note dresse aussi une liste de matériels vendus « non employés au Yémen » : blindés AMX10 et 30, radars Cobra, obus et missiles. Elle s’ouvre, malgré tout, sur une étrange appréciation de la situation en affirmant qu’« aucun élément ne permet de conclure à la présence de matériel français sur les fronts actifs ».

Nombreuses sont les ONG qui dénoncent régulièrement l’exportation d’armement français aux belligérants du conflit qui a fait au moins 10 000 morts depuis 2015, susceptibles d’être utilisés contre les civils. On accuse souvent l’Iran d’approvisionner les miliciens houthies en armes, notamment de missiles imprécis et qui menacent les vies civiles dans les pays de la région mais on a tendance à oublier la dotation ordinaire du plus grand importateur d’armes au monde qu’est l’Arabie saoudite. 

Lundi, les services du Premier ministre français ont répété que « les armes françaises dont disposent les membres de la coalition sont placées pour l’essentiel en position défensive », et qu’ils n'avaient « pas connaissance de victimes civiles résultant de leur utilisation sur le théâtre yéménite ».