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Cisjordanie : les femmes en première ligne contre les féminicides

Le 22 août dernier, Israa Ghrayeb, une Palestinienne de 21 ans, décède d’une crise cardiaque, selon sa famille. Mais associations et citoyens dénoncent un « crime d’honneur », appelant l’Autorité palestinienne à prendre des mesures pour mieux protéger les femmes
La mort inexpliquée, fin août, de la jeune Palestinienne Israa Ghrayeb a suscité l’indignation dans le monde arabe (réseaux sociaux)
Par
JÉRUSALEM

La dernière publication d’Israa Ghrayeb sur sa page Facebook professionnelle date du 14 juillet. La jeune maquilleuse de 21 ans y vante son travail, avec une photo de l’une de ses clientes, blush sur les joues et yeux encadrés de faux cils. Depuis le 22 août, des internautes la commentent régulièrement, en arabe et en anglais : ils laissent exploser leur colère, réclament justice et surtout rendent hommage à la jeune Palestinienne.

Israa Ghrayeb est morte, il y a un peu plus de trois semaines, chez elle à Beit Sahour, à côté de Bethléem. Si l’on en croit sa famille, elle a succombé à une crise cardiaque, après avoir été possédée par des djinns, ces démons qui selon la croyance populaire au Moyen-Orient, peuvent s’emparer de l’esprit de leurs victimes.

Mais cette version ne convainc pas grand monde : depuis plus de deux semaines, réseaux sociaux, associations et citoyens dénoncent un « crime d’honneur ».

En quelques jours, le hashtag #NousSommesTousIsraaGhrayeb est devenu viral dans le monde arabe ; des stars, comme la chanteuse libanaise Elissa, ont joint leurs voix au mouvement de protestation.

Manifestation contre la mort d’Israa Ghrayeb à Bethléem, Cisjordanie occupée (MEE/Haya A.Y. Abu Shukhaidem)
Manifestation contre la mort d’Israa Ghrayeb à Bethléem, Cisjordanie occupée (MEE/Haya A.Y. Abu Shukhaidem)

À tel point que le procureur de Bethléem a dû demander que la présomption d’innocence soit respectée, car circulaient sur Twitter les noms et photos de certains membres de la famille de la jeune femme, jugés responsables de sa mort par les internautes, relayés parfois avec des appels à la vengeance.

À Bethléem, Ramallah, Jérusalem, mais aussi à Gaza, des milliers de personnes, principalement des femmes, ont crié leur colère, demandant aux autorités d’agir. D’abord pour faire la lumière sur cette mort « suspecte », mais aussi pour que la loi change, et protège enfin les femmes.

Sous cette pression populaire, le Premier ministre palestinien, Mohamed Chtayyeh, a indiqué lundi dernier que des personnes avaient été arrêtées et que certaines analyses étaient en cours. Il a également reconnu sur Facebook que le gouvernement devait « renforcer la législation pour protéger les femmes palestiniennes ».

Tuée pour un post Instagram ?

Difficile de savoir avec certitude ce qui s’est passé, « nous n’avons pas les résultats de l’autopsie », explique à Middle East Eye Khawla al-Azraq, directrice du centre psychologique et de conseil social pour les femmes à Bethléem. « Mais nous voulons tout de même faire entendre nos voix pour que la violence à l’encontre des femmes cesse. » 

« Le terme [crime d’honneur] encourage les gens à penser qu’il s’agit d’un problème propre au Moyen-Orient et à l’Asie. Mais des femmes sont tuées partout dans le monde par des hommes qui invoquent la honte, la jalousie, le déshonneur […] »

- Yara Hawari, Al Shabaka

Du côté de la famille d’Israa, on raconte que la jeune femme a été admise à l’hôpital début août, après s’être fracturé la colonne vertébrale en tombant du balcon, au deuxième étage.

Mohamed Safy, son beau-frère, affirme que la jeune fille était possédée et qu’ils avaient appelé un imam pour l’exorciser.

Depuis son lit d’hôpital, la jeune femme poste une photo sur Instagram, des hématomes sur le bras, sourire aux lèvres et soulevant un pansement sur son sourcil droit : « Je vais mieux, Dieu merci », écrit-elle. Elle est renvoyée chez elle, où elle meurt le 22 août, d’une crise cardiaque donc, selon sa famille.

Mais sur les réseaux sociaux émergent rapidement d’autres récits. La jeune femme aurait été tuée par les siens. Un enregistrement circule : on y entend des hurlements, glaçants, présentés comme ceux d’Israa lors de son séjour à l’hôpital pour appeler à l’aide.

Selon les rumeurs, elle aurait été tuée pour avoir posté une vidéo, sur Instagram, de son rendez-vous avec un homme qui avait demandé sa main. La rencontre aurait eu lieu en présence de sa sœur, et ses parents étaient au courant, mais la publication sur les réseaux sociaux aurait déplu à certains membres de la famille.

Féminicides sans honneur

Les réseaux sociaux parlent rapidement d’un « crime d’honneur ». Non, rappellent alors certaines. Parce qu’« il n’y a pas d’honneur à tuer », affirme Adalah Justice Project, une ONG de promotion des droits des Palestiniens.

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Et parce que, rappelle Yara Hawari, membre d’Al Shabaka, un think tank qui milite pour l’autodétermination du peuple palestinien, « le terme encourage les gens à penser qu’il s’agit d’un problème propre au Moyen-Orient et à l’Asie. Mais des femmes sont tuées partout dans le monde par des hommes qui invoquent la honte, la jalousie, le déshonneur et l’humiliation pour cacher une masculinité toxique ».

« Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ces crimes ne sont pas des crimes d’honneur », abonde Khawla al-Azraq. « Ce sont des féminicides, déguisés sous divers prétextes. » Elle en a recensé dix-neuf depuis le début de l’année dans les territoires palestiniens, vingt-trois en 2018. « Il faut que le président [Mahmoud Abbas] change le droit rapidement » pour mieux protéger les femmes, martèle-t-elle.

La législation a évolué ces dernières années, mais trop peu. Les auteurs de féminicides ne peuvent plus invoquer l’honneur pour espérer voir leur peine réduite, explique Khawla al-Azraq. Mais le code pénal, hérité du droit jordanien en Cisjordanie occupée, est encore trop peu protecteur pour les femmes, selon elle.

« L’occupation militaire israélienne et l’Autorité palestinienne corrompue empêchent toutes deux tout progrès légal, économique et social » 

- Yasmeen Mjalli, fondatrice de Babyfist

Yasmeen Mjalli, fondatrice de Babyfist, une ligne de vêtements et plateforme d’action visant à redonner du pouvoir aux femmes dans les territoires palestiniens, rappelle aussi que, sous occupation, fragmentés, les Palestiniens ont, de manière générale, beaucoup de mal à faire progresser les droits humains – et donc ceux des femmes.

« Notre système de lois est le résultat d’un siècle d’occupation et de crises politiques. C’est une combinaison du système ottoman, britannique, égyptien (à Gaza), jordanien (en Cisjordanie) et parfois même pas de système du tout (zone C [qui représente 60 % de la Cisjordanie occupée administrée entièrement par Israël]). »

Et de blâmer « l’occupation militaire israélienne et l’Autorité palestinienne corrompue », qui « toutes deux empêchent tout progrès légal, économique et social ».