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Colère et dérision dans la rue en Algérie après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune

Alors que se tenait la première conférence de presse du nouveau président, le centre-ville d’Alger était envahi par un nombre impressionnant de manifestants exprimant leur rejet de l’élection. Près de 400 arrestations ont eu lieu à Oran
Manifestant, à Alger le vendredi 13 décembre, brandissant une pancarte où il affirme que le nouveau président algérien Abdelmadjid Tebboune «n'est pas son président »
Un manifestant brandit une pancarte où il affirme que le nouveau chef de l’État algérien Abdelmadjid Tebboune « n'est pas son président », à Alger, le vendredi 13 décembre (AFP)
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ALGER, Algérie

Les Algériens ont massivement manifesté à Alger et dans de nombreuses villes du pays, vendredi 13 décembre, pour protester contre l’annonce des résultats de l’élection présidentielle la plus controversée de l’histoire du pays, qui s’est tenue le jeudi 12 décembre.

Le nom d’Abdelmadjid Tebboune, devenu nouveau chef de l’État algérien à l’issue de cette élection, mais aussi celui du chef de l’état-major de l’armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, ont été très fortement conspués dans la rue pendant des heures, à Alger, où les manifestants ont brandi des cartons rouges où on pouvait lire le mot en arabe « Non », des pancartes annonçant en anglais « We will never give up » (Nous n’abandonnerons jamais) ou encore « Not my president » (pas mon président) et reprenant les mots d’ordre classiques « Madaniya machi askariya » (un État civil et non militaire).

Le hirak, ou soulèvement populaire pacifique des Algériens qui continue depuis près de dix mois, est la raison pour laquelle cette élection présidentielle s’est tenue dans des conditions encore jamais vues jusque-là en Algérie : avec des manifestations populaires massives de rejet devenues quasi quotidiennes dans la semaine qui a précédé le vote.

Les manifestants chantent : « Intikhabat massrahiya, votaw el askar sbah ou achiya » (cette élection est une pièce de théâtre, les militaires ont voté le matin et le soir)

« Ma votinach » (Nous n’avons pas voté) ont scandé les manifestants, dénonçant ce qu’ils considèrent être une « mascarade électorale totale ».

« Ya hna ya ntouma wallah ma na habsin » (Ce sera nous ou vous, nous ne nous arrêterons pas) ont aussi chanté, avec amertume, les protestataires qui n’ont pas manqué de brocarder le général de corps d'armée Ahmed Gaïd Salah qui tient les rênes du pays depuis la démission du président Abdelaziz Bouteflika. C’est en ces termes qu’ils se sont adressés à lui : « Yal Gayed ya lahmar, el chaab houwa el pouvoir  » (El Gaïd, tu es un âne, le peuple, c’est le pouvoir).

« Non à l'élection et non aux résultats de la fraude », ont scandé des dizaines de milliers de manifestants au lendemain de l'élection présidentielle du 12 décembre (Daikha Dridi)
« Non à l'élection et non aux résultats de la fraude », ont scandé des dizaines de milliers de manifestants au lendemain de l’élection présidentielle du 12 décembre (MEE/Daikha Dridi)
Les manifestants considèrent que l’élection présidentielle du 12 décembre leur a été imposée par le haut commandement de l’armée algérienne après la démission, le 2 avril dernier, sous forte pression populaire, du président Abdelaziz Bouteflika, et ce, alors que les conditions de liberté et de transparence qu’ils exigent ne sont pas réunies.

Le nouveau chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune, qui avait été Premier ministre du président Bouteflika, a fait les frais de la colère populaire algéroise qui s’est très fréquemment transformée en scènes de dérision collective où de jeunes manifestants ont distribué, hilares, de la farine en déclarant que « désormais avec le nouveau président, la poudre [cocaïne] est devenue gratuite ».

Allusion au fait que le fils du nouveau président algérien, Khaled Tebboune, soupçonné de blanchiment d’argent dans l’affaire Kamel Chikhi (les services de sécurité avaient saisi 700 kilos de cocaïne au port d’Oran en mai 2018), est présentement en détention.

Au même moment, une répression brutale des forces de police s’est abattue sur les Algériens qui manifestaient dans plusieurs villes de l’ouest du pays, et rien qu’à Oran, la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme a dénombré près de 400 arrestations.

À Oran, selon un communiqué de la Ligue des droits de l’homme, la manifestation s’est « transformée en véritable chasse à l’homme contre les citoyens  ». 

Le représentant local de la Ligue des droits de l’homme à Oran, Kaddour Chouicha, a d’ailleurs été arrêté la semaine dernière et condamné le jour-même, avec une célérité spectaculaire, à une année de prison ferme.

C’est dans cette atmosphère qu’Abdelmadjid Tebboune, le président algérien fraîchement élu avec un score officiel de 58,15 % dès le premier tour (et le taux de participation historiquement le plus bas jamais enregistré), a tenu hier après-midi sa première conférence de chef de l’État, qu’il a entamée en remerciant nommément le chef d’état-major de l’armée.

Abdelmadjid Tebboune a affirmé que son premier chantier sera une « profonde réforme » de la Constitution algérienne et s’est adressé aux Algériens mécontents sur un ton qu’il a voulu conciliant : « Je m’adresse directement au hirak, que j’ai à maintes reprises qualifié de béni, pour lui tendre la main afin d’amorcer un dialogue sérieux au service de l’Algérie, et seulement l’Algérie. »