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Des familles soudanaises cherchent encore leurs proches, disparus après la répression du 3 juin

Plus de trois mois après la répression meurtrière des forces soudanaises sur un énorme sit-in à Khartoum, des dizaines de manifestants sont toujours portés disparus
Sumia Osman Ibn Oaf tient une photo de son fils disparu Ismail (MEE/Sari Omer)

Le Soudan était au bord du chaos et n’importe qui pouvait se faire tuer à tout moment, sans raison. C’est l’avertissement qu’a donné le fils de Sumia Osman Ibn Oaf, Ismail, à sa mère, la dernière fois qu’ils se sont parlé, il y a plus de trois mois. Puis il a disparu.

Ismail Altijani Suleman n’a pas été revu après la répression meurtrière des forces soudanaises le 3 juin, lorsqu’elles ont attaqué un énorme sit-in devant le quartier général de l’armée, tuant plus d’une centaine de personnes, verrouillant l’ensemble de la capitale, Khartoum, et arrêtant, battant et tirant sur les passants. 

Cent jours plus tard, Suleman et des dizaines d’autres manifestants sont toujours portés disparus. Ils ne figurent pas parmi les noms des morts, des blessés ou des personnes arrêtées. 

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Comme d’autres, la famille de Suleman s’est renseignée auprès des prisons, des commissariats, des morgues et des hôpitaux, mais n’a trouvé aucune trace de lui. 

« Mon fils a disparu le 7 juin, trois jours après la dispersion du sit-in », précise ibn Oaf à Middle East Eye. « Ismail a quitté la maison en voiture ce soir-là et on a finalement retrouvé sa voiture garée près du pont al-Mak Nimir à Khartoum – mais aucune trace de lui. »

Des dizaines de manifestants ont disparu pendant ou peu après la répression, au cours de laquelle le tristement célèbre groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (RSF) a été accusé d’avoir violé des femmes et jeté les corps de manifestants dans le Nil.

Des activistes ont réagi en créant des pages sur les réseaux sociaux pour identifier les disparus. L’un de ces groupes, Missing, a découvert au moins trois personnes dans les morgues soudanaises et recensent les noms d’au moins 22 autres disparus – mais ils sont persuadés qu’ils sont en réalité bien plus nombreux. 

« Nous nous servons seulement des réseaux sociaux pour contacter les gens. C’est donc compliqué de joindre les personnes qui n’ont pas accès à Internet ou aux réseaux sociaux »

- Sara Hashim Hamdan, MISSING

Sara Hashim Hamdan, une des principales membres de Missing, explique à MEE qu’ils reçoivent encore des signalements, mais qu’il reste difficile de dresser un tableau complet.

« Nous faisons de notre mieux mais nous faisons face à de nombreux obstacles de la part des autorités, notamment de la police et des organes de sécurité », déplore-t-elle. 

« Nous travaillons avec nos capacités limitées et nous nous servons seulement des réseaux sociaux pour contacter les gens. C’est donc compliqué de joindre les personnes qui n’ont pas accès à Internet ou aux réseaux sociaux. »

Face à un mur

Sara Hashim Hamdan accuse les autorités soudanaises de tenter d’empêcher les familles d’ouvrir un dossier et de ne pas enquêter sérieusement sur les signalements qu’ils reçoivent. 

« L’un de nos principaux problèmes est que nous ne pouvons pas établir de bilan exact parce que les gens ne peuvent pas ouvrir de dossier, car ils ont encore peur d’avoir affaire aux autorités. »

« C’est pourquoi nous restons bloqués à 22 cas jusqu’à présent », indique-t-elle, ajoutant qu’on lui a personnellement parlé de plus d’une cinquantaine de cas.

Ibn Oaf et son frère font campagne pour retrouver les manifestants disparus au Soudan (MEE/Sari Omer)

« Nous avons reçu des informations crédibles de corps découverts dans les rues, dans le Nil et ailleurs… mais le problème, c’est [le manque de] documentation officielle. »

Contacté par MEE, le bureau du porte-parole de la police soudanaise a refusé de commenter ces accusations. 

Début septembre, le porte-parole de la police soudanaise, Omer Abdul Majid, a déclaré dans une interview pour le journal Altayar que la police n’avait reçu aucun signalement de personnes disparues, accusant « des tiers » d’essayer de politiser ce problème.

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Mais MEE a consulté une copie du signalement à la police, rempli par la famille de Suleman après sa disparition le 7 juin. 

« La police, les organes de sécurité mais aussi les RSF ne coopèrent absolument pas avec nous. Ils agissent comme s’ils savaient la vérité mais ne peuvent pas parler. Il semble qu’une force puissante se cache derrière cette étrange disparition », confie à MEE l’oncle maternel de Suleman, Abdul Moniem Osman Ibn Oaf. 

La famille pense que Suleman a été arrêté et qu’il est détenu dans un centre de détention secret. 

« Honteux »

Au moment de sa dispersion, le sit-in durait depuis presque deux mois devant le quartier général de l’armée, où les manifestants réclamaient un gouvernement civil. 

Il avait dans un premier temps fait monter la pression qui a renversé Omar el-Béchir, qui dirigeait le pays depuis trente ans, avant de se poursuivre lorsque le président a été remplacé par un Conseil militaire de transition. Les manifestations ont continué même après la dispersion du sit-in.

Début septembre, le premier cabinet civil du pays a été nommé – répondant partiellement aux exigences d’un gouvernement civil des manifestants. Le nouveau cabinet devrait œuvrer au sein d’une structure se partageant le pouvoir avec l’armée jusqu’à la tenue d’élections après une période de transition de trois ans. 

« Nous sommes face à un crime. Les lois soudanaises interdisent les disparitions forcées »

- Osman Albasiri, avocat

Des activistes demandent désormais à ce gouvernement de transition de s’occuper des cas de personnes disparues lors du soulèvement.

Des manifestations sont organisées régulièrement et des militants projettent de faire monter la pression tandis que l’Association des professionnels soudanais (APS), principale organisatrice du sit-in, a déclaré qu’elle ferait pression en faveur d’une solution. 

L’avocat de l’APS Osman Albasiri a déclaré à MEE que l’association s’occupait de documenter les cas de disparitions et a soumis une requête au procureur général soudanais.

L’APS fait également pression pour l’ouverture d’une enquête sur les endroits où pourraient être détenus les disparus. 

« Les autorités sont responsables, au regard de la loi, d’aider ces familles à retrouver leurs proches », affirme Albasiri. « Nous sommes face à un crime. Les lois soudanaises interdisent les disparitions forcées. »

La mère de Suleman a indiqué être en contact avec d’autres familles dont les proches ont disparu et ils souhaitent que le nouveau gouvernement dirigé par le Premier ministre, Abdalla Hamdok, prenne en charge leurs dossiers. 

« J’irai faire un sit-in devant le palais présidentiel de Khartoum chaque jour pour rappeler au nouveau Premier ministre que notre problème constitue l’étape la plus importante à franchir pour parvenir à la justice dans notre pays, ce qui est l’un des principaux slogans de cette révolution », déclare-t-elle. 

« C’est honteux que nous ne les ayons pas encore retrouvés. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.