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Égypte : les prisonniers exécutés avaient déclaré avoir avoué le meurtre du procureur sous la torture

Trois des neuf hommes exécutés ce mercredi avaient témoigné au tribunal en 2016 qu’ils avaient été torturés et contraints d’avouer un crime qu’ils n’avaient pas commis
Mahmoud el-Ahmady, Abulqasim Youssef et Abubakr Ali (de gauche à droite) ont témoigné devant la cour en 2016 (capture d’écran)
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Trois des hommes exécutés au Caire mercredi avaient témoigné au tribunal qu’ils avaient été torturés et contraints d’avouer le meurtre de l’ancien procureur général égyptien, Hisham Barakat.

Dans une vidéo du procès datant d’août 2016, Mahmoud el-Ahmady, Abulqasim Youssef et Abubakr Ali déclaraient lors d’une audience qu’ils avaient subi des pressions pour avouer un crime qu’ils n’avaient pas commis et que leur corps portait encore les stigmates de la torture.

El-Ahmady, étudiant en traduction de 23 ans à l’Université al-Azhar, affirmait avoir été torturé pendant douze jours avant d’être contraint d’enregistrer une vidéo dans laquelle il déclarait sa participation au meurtre de Barakat.

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Hisham Barakat a été tué dans un attentat à la voiture piégée dans la capitale égyptienne en juin 2015. Les autorités égyptiennes ont arrêté des dizaines de personnes, les accusant de constituer une cellule militante dont l’intention était de tuer le procureur général.

En juillet 2017, un tribunal égyptien a confirmé la condamnation à mort de 28 des accusés, après un procès dénoncé par les organisations des droits de l’homme parce qu’il reposait sur des « preuves entachées par la torture ». Mercredi matin, neuf des détenus ont été exécutés – notamment el-Ahmady, Youssef et Ali.

Devant le tribunal en août 2016, Mahmoud el-Ahmady avait remis en cause la crédibilité des rapports médico-légaux ayant conclu que la présence de signes de torture n’avait pu être démontrée.

« L’autorité médico-légale ment », avait-il affirmé, désignant des marques sur son genou et ses mains qui démontraient selon lui les actes de torture auxquelles il avait été soumis.

Il avait également demandé à la cour, présidée par le juge Hassan Farid, d’autoriser une commission indépendante à les examiner, lui et ses co-accusés, lors d’une audience publique.

« Le policier qui nous a torturés est ici, dans ce tribunal, mais je voudrais avoir la garantie que nous serons en sécurité si je cite son nom », avait-il déclaré au juge.  

Il affirmait qu’un officier de l’appareil égyptien de sécurité intérieure lui avait dit qu’il serait reconnu coupable du meurtre du procureur général. « Je lui ai répondu que ce serait injuste, mais il a rétorqué que je serais condamné de toute façon », avait ajouté el-Ahmady.

« Yeux bandés, électrocuté »

Ce jour-là, dans la salle d’audience, el-Ahmady n’avait pas été le seul à parler de mauvais traitements.

Abulqasim Youssef, 25 ans, ancien étudiant de l’Université al-Azhar, avait également déclaré avoir été soumis aux « plus brutales des formes de torture » pendant ses interrogatoires.

« J’avais les yeux bandés, j’étais suspendu à la porte, la tête en bas, pendant sept heures consécutives et les zones sensibles de mon corps ont été électrocutées »

- Abulqasim Youssef, lors d’une audience en 2016

« J’avais les yeux bandés, j’étais suspendu à la porte, la tête en bas, pendant sept heures consécutives et les zones sensibles de mon corps ont été électrocutées », avait-t-il rapporté à la cour.

Abulqasim Youssef avait indiqué au juge avoir perdu la vue de son œil droit à la suite des tortures.

« Lorsque je me suis opposé au fait d’avoir constamment les yeux bandés, un agent, pour me provoquer, m’a dit que c’était bon pour la méditation », avait-il raconté. « J’étais menotté par derrière, dans une position qui m’empêchait de dormir. »

Abubakr Ali, étudiant à l’Université de Zagazig âgé de 24 ans, avait quant à lui déclaré qu’après son arrestation le 25 février 2016, il avait été menacé au couteau dans le camion qui le conduisait au siège de la Sécurité intérieure à Zagazig, une ville du gouvernorat d’Ach-Charqiya, en Basse-Égypte.

Il avait déclaré avoir indiqué aux agents qui l’avaient arrêté qu’il avait subi une opération du genou avant son arrestation.

Malgré cela, il a été plus tard électrocuté dans cette partie du corps, ainsi que sur les parties génitales et au niveau de la tête. « Ils m’ont raconté qu’ils feraient du mal à mes parents », avait-il également déclaré au juge.

« Ils m’ont demandé pourquoi j’avais tué le procureur général. J’ai répondu que je n’avais tué personne et j’ai demandé un avocat. »

Condamnation du recours aux exécutions par l’Égypte

Mercredi, Amnesty International a condamné les exécutions d’el-Ahmady, Youssef et Ali, ainsi que de six autres co-accusés dans cette affaire, affirmant que cela témoignait du « mépris absolu de l’Égypte pour le droit à la vie ».

« Les responsables de l’attaque qui a tué l’ancien procureur égyptien méritent d’être punis – mais le fait d’exécuter des hommes qui ont été condamnés lors de procès entachés par des allégations de torture n’est pas la justice, cela témoigne de l’ampleur de l’injustice dans le pays », a déclaré Najia Bounaim, directrice des campagnes de l’ONG en Afrique du Nord.

Dans un communiqué, Najia Bounaim a indiqué que le gouvernement égyptien avait exécuté quinze personnes au cours des trois dernières semaines, ce qui représentait une nette augmentation du recours à la peine capitale.

« Les autorités égyptiennes doivent de toute urgence mettre un terme à cette frénésie sanglante d’exécutions qui les a vues à plusieurs reprises mettre à mort des personnes après des procès extrêmement injustes ces dernières semaines », a-t-elle déclaré.

Les neuf hommes exécutés mercredi (Twitter)
Les neuf hommes exécutés mercredi (Twitter)

Le gouvernement égyptien n’a pas immédiatement commenté les exécutions de mercredi, ni réagi aux critiques des observateurs et des associations de défense des droits de l’homme.

Le gouvernement du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a été accusé de violations généralisées des droits de l’homme, notamment la détention de dizaines de milliers d’opposants politiques, ainsi que de journalistes et de membres d’ONG.

Des groupes de défense des droits de l’homme ont également déclaré que le système judiciaire égyptien se moquait de la procédure, les accusés étant souvent jugés sur la base d’aveux extorqués sous la torture ou d’autres mauvais traitements.

Sissi a personnellement démenti les allégations d’atteintes aux droits de l’homme, déclarant à l’émission américaine d’actualités 60 Minutes en janvier qu’il « n’y a[vait] pas de prisonniers politiques en Égypte ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.