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Football féminin en Libye : le combat pour aller jusqu’au bout du rêve

Avec Freedom Fields, la réalisatrice Naziha Arebi montre le courage d’une équipe féminine de football à Tripoli
Les femmes se sont heurtées à des obstacles tels que la guerre, les interdictions de voyager et l’obstruction des organisations officielles du foot (HuNa Prods)

Les Libyens adorent le football, mais l’idée que leurs propres femmes jouent, en particulier sur la scène internationale, est beaucoup plus complexe.

La seule équipe féminine du pays a été formée avant le soulèvement de 2011 mais n’a jamais disputé un match complet de compétition. L’euphorie initiale qui a suivi le renversement de Mouammar Kadhafi semblait être l’occasion idéale pour que les femmes soient acceptées en tant que représentantes du pays à l’étranger.  

Toutefois, le rêve de jouer un match international a été contrarié à chaque occasion, comme le montre le documentaire libyen-britannique Freedom Fields.

L’une des difficultés rencontrées par l’équipe de football féminine a été de trouver des terrains où elles pouvaient jouer et s’entraîner (HuNa Prods)

Le film montre comment l’équipe est entravée par la Fédération libyenne de football. Par l’époque. Par l’essor du conservatisme. Par l’éloignement des terrains de football après des menaces. Par les changements constants de la législation empêchant les femmes de voyager à l’étranger sans tuteur. Par les fermetures des aéroports et des frontières. Par la guerre.

La Libye sombre dans le chaos, mais ces femmes avancent avec espoir et détermination, malgré les obstacles sans fin, souvent apparemment insurmontables, se cramponnant à leur ambition commune de jouer.

Freedom Fields est audacieux et transporte le public dans un espace de plus en plus complexe, mais constamment éclairé par le sourire et l’esprit des femmes. Et, malgré les moments les plus sombres, cela reste une histoire d’entreprise humaine, imprégnée d’espoir et empreinte d’un humour noir libyen.

Naziha Arebi, la réalisatrice libo-britannique du film, explique : « Il ne s’agit pas tant de football. Le moment où elles sont sur le terrain est le moment où leur liberté se manifeste. Lorsque vous vivez dans un environnement confiné, les petits moments de liberté signifient tellement plus. »

Le documentaire qui en résulte, sorti au Royaume-Uni le 31 mai, porte tout autant sur la croissance, l’espoir et la tentative de mener une vie normale alors que la Libye sombre dans le chaos que sur le football.

Le but est de représenter la Libye

Pour Arebi, l’inspiration est venue après son retour en Libye en 2011. Elle avait visité le pays une seule fois auparavant, avec son père en 2010, mais elle était fascinée depuis longtemps par ses racines nord-africaines.

« J’ai entendu parler de cette équipe féminine de football que personne n’avait encore vue jouer un match et, en partie parce que je jouais au football moi-même quand j’étais plus jeune, je me suis dit : “Elles ont l’air cool, j’aimerais traîner avec elles” », raconte-t-elle.

La réalisatrice Naziha Arebi, dont le documentaire Freedom Fields a remporté un franc succès sur le circuit des festivals (Alisa Boanta)

« Cela a été difficile de les trouver », confie-t-elle, mais j’ai fini par y arriver et elles étaient brillantes. Elles étaient très différentes, venant de milieux et d’endroits différents en Libye. Elles étaient tout simplement différentes. »

Les trois personnages principaux du film reflètent la diversité ethnique de la Libye. Il y a Fadwa, ingénieure pétrolière anglophone pro-révolutionnaire de Tripoli ; Halima, étudiante en médecine ayant des racines familiales dans le sud de la Libye ; et Nahma, une déplacée interne qui vit dans un camp de fortune en périphérie de la capitale, après que sa communauté, largement perçue comme étant pro-Kadhafi, a été chassée de sa ville natale, Tawarga.

En dépit d’opinions politiques variées et de l’inégalité croissante que de nombreux Libyens ont ressentie après 2011, l’équipe est unie par une passion pour le football et un objectif commun : représenter leur pays sur le terrain.

Mais après un an de tournage, il était devenu évident que l’histoire qu’Arebi voulait raconter à l’origine – le parcours positif de l’équipe de football féminine libyenne après 2011 jusqu’à son premier match international – n’allait pas se concrétiser.

« Quand les filles ont été empêchées d’assister à un voyage en 2013, les gens qui travaillaient avec moi ont pensé que c’était la fin du film », raconte Arebi, « que je devais m’arrêter là et qu’en fait, j’avais assez d’images pour un film. Ce n’était pas l’histoire que je voulais raconter. »

Au lieu de cela, elle a continué à filmer, même après la destruction de l’aéroport international par la guerre civile à Tripoli en 2014, l’expulsion du gouvernement démocratiquement élu de la capitale, ainsi que le transfert des ambassades et des ONG occidentales en Tunisie.

« En 2014, lorsque tout le monde s’en allait, il était particulièrement important que je ne parte pas, justement parce que c’était le cas de tous les autres. Je ne suis pas courageuse, ce sont ces femmes qui sont courageuses.

« Et faire un film comme celui-ci, vous ne pouvez pas simplement apparaître et disparaître de la vie des gens. Vous avez besoin de patience pour permettre aux choses de se dérouler avec le temps, car ce n’est qu’avec le temps que vous obtiendrez une véritable compréhension des gens et de l’endroit. »

Une histoire se dévoile

La décision d’Arebi de s’obstiner a transformé ce qui aurait dû être un projet de deux ans en un voyage de sept ans, dont cinq ans de tournage.

Pendant plusieurs périodes, l’équipe découragée a complètement cessé de s’entraîner. C’est à ce moment-là, explique Arebi, qu’elle s’est engagée à raconter une histoire plus complexe.

« Je devais m’adapter et croire que leurs histoires étaient intéressantes et assez riches même sans le football. Il y avait des périodes où rien ne se passait sauf qu’elles vivaient dans un lieu en train de sombrer dans le chaos, mais à ce moment-là, elles grandissaient, et se produisaient les scènes certaines les scènes les plus intéressantes, dans lesquelles les personnalités se révélaient. »

Freedom Fields montre l’amour des femmes pour le football dans une Libye fana du ballon rond (HuNa Prods)

Freedom Fieldsregorge également de réflexions subtiles sur la société libyenne. Les femmes suivent les matches internationaux, souvent dans les rues d’une Libye fana du ballon rond, depuis leur voiture, les oreilles collées à la chaîne hi-fi ou chez elles.

« Le terrain de football et la voiture sont devenus notre espace de liberté alors que nous, femmes, en perdions de plus en plus dans la sphère publique », raconte Arebi. « Il serait facile avec un film comme celui-ci de le situer dans un cliché d’extrémisme islamique où tout le monde était contre, mais il y avait aussi beaucoup de gens qui les soutenaient. C’est en fait un problème culturel, pas religieux, mais aussi “la peur de l’inconnu” et, pour moi, il était très important d’explorer ces nuances. »

« Les femmes en Libye rencontrent beaucoup d’obstacles, mais il y a d’autres problèmes plus généraux auxquels tout le monde est confronté, tels que l’impossibilité d’obtenir un visa simplement parce que vous êtes Libyen, de ne pas avoir de liberté de mouvement à cause de la guerre et de la sécurité, ou de ne pas avoir argent, eau ou électricité. »

À propos des questions de genre, Arebi confie : « Je voulais montrer la complexité plus grande – qu’il existe également des hommes bons et des femmes mauvaises – parce que les récits binaires de la région MENA sont polarisants et destructeurs et que je ne veux pas faire partie de ce système. »

Nahma, la seule femme à participer au marathon de Tripoli, passe devant un concurrent qui se repose (Tom Westcott)

À travers Freedom Fields, Arebi montre comment les footballeuses gèrent leurs propres problèmes. Loin des corvées quotidiennes du camp de personnes déplacées, Nahma souhaite ardemment revoir Tawarga tout en poursuivant son rêve de devenir une sportive libyenne. Au-delà du football, elle s’entraîne également pour devenir coureuse olympique – mais bien qu’elle se soit qualifiée pour les Jeux olympiques de Rio en 2016, elle n’a pas pu y participer.

Entre ses études pour devenir médecin, son travail dans une pharmacie et ses entraînements, souvent seule, Halima rêve de mariage, mais, comme le note Fadwa, aucune des anciennes joueuses qui se sont mariées n’est revenue sur le terrain, argument qui sera contesté plus tard dans le film.

Les femmes ont également détourné leur attention de leurs propres objectifs, pour Hera, une ONG créée pour les jeunes, qui utilise le sport, l’esprit d’équipe et le divertissement pour faire évoluer la société libyenne.

Les complexités du tournage en Libye

La Libye est réputée pour être de plus en plus récalcitrante vis-à-vis des journalistes et particulièrement hostile aux caméras depuis 2014. C’était un problème auquel Freedom Fields n’a pas échappé.

« Immédiatement après la révolution, filmer n’était pas un problème. Tout le monde voulait raconter son histoire et être filmé. C’était une époque belle et naïve », rapporte Arebi. « Mais au fur et à mesure que la situation devenait plus complexe et que les gens prenaient peur, cela a changé. »

Cela se reflète dans le documentaire, où il n’y a parfois que l’audio, car la caméra est rapidement dissimulée aux points de contrôle ou portée au niveau de la cuisse.

Certaines scènes ont été filmées lors d’affrontements : au fur et à mesure que l’histoire avance, le son lointain des coups de feu devient un fond sonore de plus en plus familier, alors qu’Arebi décrit de manière évocatrice la confusion qu’il y a à vivre avec les combats inattendus au sein des milices.

« On ressent autant la guerre que l’on la vit », dit-elle. « Quand vous êtes en situation, vous sentez la tension dans les rues, vous entendez les combats à l’arrière-plan. Je voulais montrer cela, montrer la normalité de la guerre, pas le sensationnalisme. Dans la vraie vie, les gens ne savent souvent pas ce qui se passe, et si les filles ne le savent pas, pourquoi le spectateur le devrait ? »

Souvent, les femmes devaient s’entraîner dans le noir à cause de coupures de courant (HuNa Prods)

Sa double nationalité lui confère un avantage : malgré sa caméra, elle est considérée comme une bint biladiou « fille du pays » et de nombreux Libyens ont travaillé sur différentes parties du film.

Mais elle admet que si elle n’avait que la nationalité libyenne, elle n’aurait probablement pas pu réaliser le documentaire, notamment parce que sa double nationalité lui permettait – surtout – de savoir naviguer dans le champ de mines en demandant des subventions.

Le film est coproduit par SDI Productions, la branche de production de longs métrages du Scottish Documentary Institute, et HuNa Productions, un collectif dirigé par les femmes et basé en Libye, co-fondé par Arebi et Huda Abuzeid en 2012.

« J’ai pu accéder à des choses auxquelles les cinéastes libo-libyens n’auraient pas pu accéder », déclare Arebi. « Mais le secteur doit évoluer car la structure de pouvoir dans laquelle vous pouvez créer, financer et distribuer un film est tellement centrée sur l’Occident, ce qui en fait une sorte de néo-colonialisme. »

Bien que Arebi soit à moitié Libyenne, Freedom Fields reste l’un des rares long-métrage filmé par un Libyen. Les deux films les plus connus réalisés sous Kadhafi – Le Message (sur la naissance de l’islam) et Le Lion du désert (une épopée à propos d’Omar al-Mokhtar, qui a dirigé la révolte des années 1920 contre les Italiens colonisateurs) – ont été tournés par le réalisateur syrien Moustapha Akkad.

La réaction des jeunes fans

Freedom Fields n’a pas encore été diffusé en Libye. Il n’y a pas de cinémas en activité dans le pays et la guerre civile fait rage dans les banlieues de la capitale, mais des projections privées et par des ONG sont prévues.

Le documentaire a fait ses débuts au Festival international du film de Toronto l’année dernière avant de se rendre dans des festivals à Londres, Stockholm et Minneapolis, entre autres.

Arebi a constaté que la réaction de la diaspora libyenne était généralement positive et souvent réconfortante. Elle se souvient d’avoir vu une étudiante effectuer un trajet de 16 heures en bus à travers l’Allemagne pour voir le film, ainsi qu’un groupe de Libyennes qui ont voyagé des heures, pas une mais deux fois, pour une projection au Canada.

Traduction : « Incroyable groupe de filles dans le public hier ! J’adore ! »

« Il n’y a pas de films libyens », explique Arebi, « donc les Libyens ne se voient pas et n’entendent pas le dialecte libyen sur grand écran, et cela a été une source d’inspiration même pour les personnes qui ne sont pas intéressées par le football ».

Selon Arebi, Freedom Fields a également inspiré de jeunes cinéastes libyens, avec lesquels elle est maintenant régulièrement en contact.

« Les histoires ne manquent pas en Libye, ni les gens pour les raconter, c’est juste que c’est difficile. Mais vous verrez, d’autres films sortiront de Libye dans les prochaines années. »

Freedom Fields est sorti au Royaume-Uni le 31 mai – liste complète des projections ici.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.