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Affaire Khashoggi : nouvelles révélations sur l’opération de dissimulation saoudienne

L’acte d’accusation turc consulté par MEE décrit les déplacements du commando saoudien dans la résidence du consul général à Istanbul et les menaces auxquelles faisait face le journaliste
Des membres de la sécurité du consulat saoudien attendent devant la résidence du consul d’Arabie saoudite, où une partie du corps de Jamal Khashoggi aurait été transportée depuis le consulat, le 16 octobre 2018 (AFP)
Par
ANKARA, Turquie

Un acte d’accusation turc déposé par le bureau du procureur d’Istanbul le mois dernier sur le meurtre de Jamal Khashoggi indique que les enquêteurs à la recherche du corps du journaliste assassiné se sont concentrés sur un puits et un four situés dans la résidence du consul général saoudien, mais n’ont pas réussi à résoudre le mystère entourant sa disparition. 

Cet acte d’accusation, obtenu par Middle East Eye, cite un technicien turc travaillant pour le consulat saoudien, qui dit avoir vu deux membres du commando envoyé pour tuer Khashoggi dans le jardin de la résidence du consul général après le meurtre le 2 octobre 2018.

Cet employé rapporte qu’on l’avait informé qu’un groupe d’ingénieurs était venu rénover la résidence le jour du meurtre et qu’on lui avait demandé de les aider.

À son arrivée dans le jardin de la résidence, il a vu plusieurs personnes s’affairer. Certaines sortaient d’une cabane tandis que d’autres quittaient la cuisine.

« Le marbre autour du four a été nettoyé à l’acide citrique ou à la javel car il avait changé de couleur »

- Un technicien local

« Ces personnes m’ont dit d’allumer le four. J’ai compris qu’ils avaient essayé de l’allumer sans succès car la ventilation était bloquée », indique-t-il. « Puis ils m’ont demandé d’apporter du bois pour le four et l’un d’eux m’a aidé à transporter quelques morceaux de bois. »

Le technicien précise également que tout le monde dans la zone était pressé et qu’on lui a demandé de quitter rapidement le jardin.

« Le marbre autour du four a été nettoyé à l’acide citrique ou à la javel car il avait changé de couleur », précise-t-il.

Cet employé a rapporté à la police que l’un des membres de l’équipe – il pourrait s’agir de Saad H. Alzahrani ou de Saad al-Bostani – l’avait aidé à transporter du bois. L’un des individus qu’il a vu quitter la cabane était soit Mustafa Mohammed al-Madani ou Naif Hassan al-Arifi.

Un autre témoin travaillant dans un restaurant local a déclaré qu’une heure avant le meurtre, deux personnes qui parlaient à la fois l’arabe et le turc avaient acheté de la viande crue dans son magasin.

Se débarrasser du corps

Ces informations correspondent aux mouvements du commando et à son comportement, esquissés par de précédents rapports et investigations.

Les agents saoudiens, qui ont voyagé depuis le royaume jusqu’à Istanbul pour intercepter Khashoggi qui tentait d’obtenir la documentation nécessaire pour se remarier, ont tenté de couvrir leurs traces par un nettoyage en profondeur.

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Lorsque les enquêteurs turcs ont finalement été autorisés à pénétrer dans le bâtiment du consulat dans lequel Khashoggi avait été tué et démembré, les surfaces avaient été minutieusement nettoyées et les murs fraîchement repeints.

Après l’assassinat de Khashoggi, on sait que les agents se sont réunis dans la résidence du consul général à proximité. Les restes du journaliste n’ont jamais été retrouvés, mais des sources au fait de l’enquête ont précédemment indiqué à MEE que le four de la résidence aurait pu être utilisé pour se débarrasser des parties du corps.

Selon un rapport de police consulté par MEE en février 2019, le four pouvait atteindre des températures s’élevant jusqu’à 1 000 degrés Celsius, ce qui est « suffisant pour brûler toute preuve ADN sans laisser de traces ».

Autre emplacement clé dans la résidence du consul général : un puits situé derrière la maison. Les enquêteurs ont demandé l’autorisation aux autorités saoudiennes de le fouiller le 17 octobre 2018, d’après l’acte d’accusation. Ils ont été autorisés à prélever des échantillons d’eau.

Une source turque expliquait à MEE l’année dernière que les échantillons d’eau ne suffisaient pas, dans la mesure où l’équipe d’assassins aurait pu mettre les restes de Khashoggi dans des sacs scellés et avoir placé ces derniers dans le puits.

Autre détail révélé dans l’acte d’accusation : la police a eu du mal à accéder au contenu des iPhones et iPods appartenant à Khashoggi et Apple, fabricant de ces appareils, n’a pas répondu aux demandes d’aide.

Les suspects

L’acte d’accusation contre vingt suspects susceptibles d’être impliqués dans l’assassinat de Khashoggi, qui était résident américain et chroniqueur pour Middle East Eye et le Washington Post, met en cause l’ancien directeur adjoint des renseignements généraux d’Arabie saoudite, Ahmed al-Asiri, et l’ancien conseiller de la cour royale Saoud al-Qahtani, suspectés d’avoir « fomenté ce meurtre prémédité avec de monstrueux desseins ».

L’acte d’accusation turc met également en cause dix-huit autres personnes dans le meurtre de Khashoggi.

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Parmi les accusés figurent Maher Abdulaziz Mutreb, ancien diplomate et agent des renseignements qui a été plusieurs fois pris en photo avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, Salah Mohammed Tubaigy, ancien dirigeant du conseil scientifique saoudien de criminalistique, et Fahad al-Balawi, membre de la garde royale saoudienne.

Plus tôt ce mois-ci, la 11e chambre de la cour pénale d’Istanbul a accepté les 117 pages de l’acte d’accusation et les responsables ont lancé le processus légal à l’encontre des suspects, qui seront jugés par contumace.

L’Arabie saoudite a conclu ses propres enquêtes et procès pour ce meurtre, lesquels ont été condamnés par les spécialistes de l’ONU et les organisations des droits de l’homme à la fois pour leur opacité et pour l’acquittement des principaux suspects, à savoir Asiri et Qahtani.

Les autorités saoudiennes ont néanmoins autorisé un représentant turc à assister aux audiences et, selon ses propos cités dans l’acte d’accusation, tous les individus jugés dans le royaume ont insisté sur le fait que la police leur avait extorqué certaines déclarations et qu’ils n’étaient que de simples fonctionnaires ayant suivi les ordres de leurs supérieurs.

Les suspects ont insisté sur le fait que c’était un collaborateur local qui s’était débarrassé du corps, sans toutefois être en mesure d’identifier l’individu. Les enquêteurs turcs pensent toutefois que ce sont les suspects qui se sont eux-mêmes débarrassés du corps.

L’acte d’accusation recense certaines des images obtenues dans l’ordinateur de Khashoggi, lesquelles comprennent plusieurs captures d’écran de tweets insultant Khashoggi et le menaçant de mort.

En outre, il détaille les tensions entre Khashoggi, célèbre détracteur du gouvernement, et la famille royale saoudienne, en particulier Mohammed ben Salmane.

Tweet de juin 2018 récupéré dans l’ordinateur de Khashoggi qui le menace de mort en arabe : « Le remède à Khashoggi consiste à passer une épée émoussée sur son cou. » À droite, la traduction en turc (capture d’écran)
Tweet de juin 2018 récupéré dans l’ordinateur de Khashoggi qui le menace de mort en arabe : « Le remède à Khashoggi consiste à passer une épée émoussée sur son cou. » À droite, la traduction en turc

Les amis de Khashoggi, notamment l’ancien candidat à la présidentielle égyptienne Ayman Nour, ont déclaré aux enquêteurs que le journaliste faisait l’objet de pressions constantes de la part de Qahtani, qui le qualifiait de « chien » et avait mis fin à ses chroniques dans le quotidien saoudien Al-Hayat en 2016.

Peu après l’interdiction de travailler dans le royaume émise par Qahtani, Jamal Khashoggi est parti en Virginie, aux États-Unis. Cependant, selon Ayman Nour, le gouvernement saoudien l’a invité à rentrer par des SMS venant de son ancien l’employeur, le prince al-Walid ben Talal.

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Khashoggi a également indiqué à Nour qu’à l’occasion de la promotion soudaine de Mohammed ben Salmane en tant que prince héritier, plusieurs princes ont signé une lettre au roi Salmane l’appelant à révoquer cette décision rendant son fils particulièrement puissant.

Le journaliste aurait rapporté que tous les princes et responsables qui avaient signé la lettre avaient plus tard été arrêtés, notamment al-Walid ben Talal, car le prince héritier croyait qu’ils préparaient un coup d’État contre lui.

En décembre, un tribunal saoudien a condamné cinq personnes à mort et trois à la prison pour le meurtre de Khashoggi.

La CIA a conclu que Mohammed ben Salmane avait très certainement commandité le meurtre – une conclusion soutenue par l’ensemble des sénateurs américains fin 2018.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.