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Le hirak algérien en temps de coronavirus, le grand dilemme entre santé et liberté

Alors que l’Algérie a décidé d’interdire tous les rassemblements, les manifestants refusent de renoncer aux marches du vendredi de peur de céder du terrain face au pouvoir
Les Algériens manifestent pour le 56e vendredi à Alger, le 13 mars 2020 (AFP)
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ALGER, Algérie

Les images de villes comme Rome ou de Madrid, aux rues désertées, contrastent avec celles d’Alger où, pour le 56e vendredi consécutif, les manifestants sont venus nombreux le 13 mars pour réclamer le changement du régime et la démilitarisation de la vie politique.

Ces deux dernières semaines, un troisième jour de mobilisation s’est invité au calendrier de la contestation pacifique : « un samedi d’escalade », selon les termes des protestataires. 

« Le corona ou la peste, notre hirak ne s’arrêtera pas ! », scandaient des manifestants avant de se faire disperser par la police

Ils étaient ainsi des centaines à longer l’avenue Didouche-Mourad samedi 14 mars. Entonnant des chants exprimant leur refus de suspendre les marches à cause du coronavirus, les manifestants défiaient les policiers qui les encadraient, bâtons à la main et masques chirurgicaux couvrant la moitié du visage. 

« Le corona ou la peste, notre hirak ne s’arrêtera pas ! », scandaient des manifestants avant de se faire disperser par la police. « On doit bien mourir de quelque chose. Nous n’avons rien à perdre. Il faudrait répondre à l’escalade et maintenir la pression sur ce pouvoir », témoigne à Middle East Eye Nassim, marchand ambulant de 25 ans, en dépit des nombreuses arrestations survenues sous ses yeux et des charges policières.

Comme Nassim, Imad, 24 ans, ne semble pas rebuté par les scènes de répression ni par les appels à la vigilance sanitaire contre un virus déclaré pandémie par l’Organisation mondiale de santé (OMS). À l’instar de la plupart des manifestants, cet infographe d’une entreprise privée de Boumerdes (à 45 km à l’est d’Alger) ne porte pas de masque et ne semble pas observer les consignes de distanciation.

« C’est un piège ! Ils veulent juste nous faire rentrer à la maison. Si on abandonne le hirak pour une quelconque raison, on oubliera à jamais ce droit de manifester dans la rue », craint-il. 

Risques sanitaires et sécuritaires

Interrogé par MEE, le sociologue Larbi Icheboudene explique ce comportement par le déni des dangers dû à la discréditation de la parole des officiels. « Les expériences politiques et sociales passées et présentes ont jeté et conforté le discrédit sur tous les discours officiels. Par conséquent, une grande partie de la population ne croit plus aux officiels ni même aux alertes sanitaires les plus dangereuses comme celles liées à la prévention de ce virus », explique ce professeur de l’Université d’Alger. 

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L’Algérie, qui recense jusqu’ici trois décès et 45 personnes diagnostiquées positives, a décidé le 10 mars d’interdire tous les rassemblements culturels, économiques, politiques et sportifs. 

Mais la « rupture » entre les gouverneurs et les gouvernés risque de coûter très cher au pays, selon le sociologue Nacer Djabi.

« Cette discréditation tout à fait compréhensible nous met devant deux risques. Le premier est d’ordre sanitaire : les gens continuent de s’embrasser et de se prendre dans les bras. Le deuxième risque est lié à l’incompréhension par les tenants du pouvoir de cette nouvelle génération de protestataires. Cette dernière affirme clairement qu’elle ne fera jamais marche arrière et je crains fort que les autorités n’aient d’autre riposte que le recours à davantage de violence. »

Il estime aussi que pour les jeunes, convaincus que le pouvoir essaie d’anéantir le hirak par tous les moyens, « cette pandémie est une occasion en or pour y parvenir ». « Ils sont de ce fait conscients que s’ils abandonnent le hirak, le pouvoir empêchera son retour de manière agressive et répressive », s’inquiète-t-il. Et de relever : « Avec les arrestations des manifestants la nuit à leurs domiciles, nous observons malheureusement un retour inquiétant aux pratiques des années 1970. » 

À l’instar de nombreux intellectuels et militants algériens, Nacer Djabi préconise la suspension momentanée des manifestations mais appelle au lancement rapide d’une réflexion collective sur les moyens permettant d’assurer une mobilisation pacifique, responsable et à caractère national.

Même si l’Algérie n’a pas encore déclaré l’état d’urgence, le pays est considéré par une étude de l’Institut français de santé et de recherches médicales (INSERM) comme l’un des plus exposés et vulnérables en Afrique, notamment  en raison de la qualité de ses infrastructures de santé.  

Aujourd’hui, le pays annonce l’importation de plusieurs millions de dollars de matériel sanitaire afin de contrecarrer la propagation de la maladie.