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Les Turcs pensent que la Turquie n’a d’autres d’amis que les Turcs

Selon une étude, les griefs historiques et les politiques nationalistes de la Turquie inspirent à sa population un sentiment croissant d’isolation
Un homme est assis sur la rive du détroit du Bosphore à Istanbul (AFP)

Pendant des décennies, l’État turc a appliqué un programme scolaire strictement nationaliste, inculquant avec force aux élèves l’idée selon laquelle les Turcs s’étaient – presque toujours – retrouvés seuls en cas de crise existentielle sur la scène internationale.

Les enseignants ont appris à leurs élèves un dicton apprécié pour le fait de bien résumer l’idée : « Les Turcs n’ont d’autres d’amis que les Turcs. »

Bien que l’enseignement d’un tel message se soit révélé beaucoup moins robuste ces dernières années, les analystes observent toujours une tendance similaire dans l’éducation.

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Aujourd’hui, il semble que le message selon lequel la Turquie ne peut compter que sur ses voisins et partenaires turciques a perdu de son pouvoir : la majorité des citoyens turcs pensent désormais être presque entièrement seuls.

Selon un sondage mené chaque année en décembre par l’Université Kadir Has d’Istanbul auprès de 1 000 personnes, un seul pays correspond à la définition d’ami ou allié pour la majorité des répondants : l’Azerbaïdjan, un pays turcophone qui reçoit 56,5 % d’opinions favorables.  

La deuxième place revient à la République turque de Chypre du Nord, un État dont l’indépendance est reconnue uniquement par Ankara, et qui bénéficie du soutien de 43,1 % des personnes interrogées. Cela correspond à une baisse de 16 % par rapport à l’année dernière, principalement en raison de divergences politiques récentes avec Ankara.

Le sondage suggère également que la majorité des citoyens turcs pensent que les autres pays – dont la Géorgie, le Qatar, la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne, les États-Unis, l’Inde et la Chine – ne sont pas les amis de la Turquie.

Les leçons de l’histoire

Les analystes estiment que ces résultats ne sont pas le moins du monde surprenants, compte tenu des politiques nationalistes du gouvernement au cours des dernières décennies et de l’implication militaire croissante de la Turquie dans la région, entraînant des désaccords entre Ankara et nombre de ses voisins.

Ferhat Kentel, professeur de sociologie à l’Université Şehir d’Istanbul, explique à Middle East Eye que deux événements sont en grande partie à l’origine de cette tendance : la chute de l’Empire ottoman et le consécutif traité de Sèvres, qui, s’il avait été appliqué, aurait contraint la Turquie à céder de vastes régions de l’Anatolie.

« Oui, la majorité n’aime personne. Mais nul ne devrait ignorer les millions de personnes d’origines ethnique, culturelle et sociale différentes qui perçoivent d’autres pays comme des alliés »

- Murat Guvenc, co-auteur de l’étude

Les anciennes puissances coloniales figurent toujours en haut de la liste des menaces : 64,5 % des Turcs perçoivent les États-Unis comme une menace, un chiffre qui atteint 49 % pour le Royaume-Uni comme pour la France, tandis que 55,6 % des répondants pensent la même chose d’Israël.

Le mois dernier, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que l’accord de délimitation maritime conclu entre Ankara et le gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj avait renversé le traité de Sèvres en bouleversant l’ordre régional – des propos qui confirment que les souvenirs de la fin de l’ère ottomane sont toujours d’actualité dans la politique actuelle turque.

« L’État a enseigné aux citoyens que nous sommes seuls depuis la guerre d’indépendance », commente Ferhat Kentel en référence au conflit qui a fondé la Turquie moderne après la Première Guerre mondiale.

« Cela dit, vous voyez maintenant l’AKP [le parti au pouvoir] travailler également ces dernières années avec des dirigeants nationalistes tels que Devlet Bahçeli et Doğu Perinçek, qui affirment aussi que la Turquie est seule.

« Le public recherche également des organisations internationales ou d’autres pays sur lesquels s’appuyer. Et ils ne trouvent personne d’autre non plus. »

Pour certains observateurs, l’implication du gouvernement turc dans les guerres civiles en Libye et en Syrie ainsi que la présence militaire turque en Somalie, au Qatar, en Afghanistan et en Bosnie pourraient avoir un impact sur la société dans son ensemble.

Selon Murat Guvenc, professeur à l’Université Kadir Has et co-auteur de l’étude, la récente opération de la Turquie contre les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie, baptisée « Source de paix », est un bon exemple de la façon dont les aventures militaires de la Turquie à l’étranger pourraient affecter la conscience publique.

« Vous avez vu tant le président russe Vladimir Poutine que son homologue américain Donald Trump essayer de mettre un terme à l’opération. Trump a menacé Ankara de sanctions économiques. Cela donne aux gens le sentiment que tout le monde est contre eux », indique-t-il à MEE. « J’observe une tendance similaire chez les groupes les plus instruits, occidentaux et laïques. »

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Il souligne cependant que les résultats doivent être examinés avec prudence.

« Oui, la majorité n’aime personne. Mais nul ne devrait ignorer les millions de personnes d’origines ethnique, culturelle et sociale différentes qui perçoivent d’autres pays comme des alliés », note le professeur.

« Et les Turcs ne forment pas un groupe monolithique. »

D’un autre côté, les sentiments des Turcs à l’égard des autres pays pourraient être réciproques.

Par exemple, alors que 44,4 % des citoyens turcs pensent que l’Allemagne est une menace pour eux, un sondage réalisé l’année dernière par YouGov indique que la majorité des Allemands (58 %) estiment que la Turquie devrait être expulsée de l’OTAN en raison de l’opération Source de paix. Seulement 18 % se sont dits opposés à cette idée.

« Personne ne considère les Turcs comme des alliés. Et les Turcs le savent », affirme Ferhat Kentel.

« C’est aussi une tendance internationale : tout le monde est enclin à faire cavalier seul. Vous avez des hommes forts de droite à la tête d’États partout à travers le monde, et cela amplifie le nationalisme. »

Traduit de l’anglais (orignal).