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Turquie : l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoğlu prépare son retour

Écarté du pouvoir par le président Erdoğan en 2016, l’ancien architecte de la diplomatie turque s’apprête à fonder un parti avec l’ambition de reconquérir les électeurs conservateurs déçus par l’AKP
Ahmet Davutoğlu a été ministre des Affaires étrangères de la Turquie de 2009 à 2014 et Premier ministre de 2014 à 2016 (AFP)

Ahmet Davutoğlu se prépare-t-il à revenir en politique ? Si l’on en juge par la fréquence de ses apparitions et de ses déclarations publiques depuis deux mois, son retour aux affaires serait imminent.

Selon bon nombre de commentateurs, l’ancien chef de la diplomatie turque (2009-2014) et Premier ministre (2014-2016), qui avait été remercié sans ménagement par Recep Tayyip Erdoğan en 2016, s’apprêterait à lancer un nouveau mouvement politique d’ici la fin du mois de juin pour concurrencer sur son terrain l’AKP, le parti islamiste-conservateur du président, au pouvoir depuis 2002.

Ahmet Davutoğlu lui-même entretient les rumeurs. « Notre pays a besoin d’une nouvelle vision », a-t-il déclaré le 2 juin, dans sa ville natale de Konya, au cours d’un repas d’iftar, la rupture du jeûne du Ramadan. Son appel, longuement applaudi par l’assistance, a été perçu comme la confirmation de ses ambitions.

« Si nous n’y parvenons pas, nous serons incapables de préserver nos valeurs et de transmettre notre héritage aux futures générations », a-t-il lancé.

« Un tournant critique »

Le journaliste fondateur de Medyascope Ruşen Çakır, spécialiste de l’islam politique turc, souligne que la formule empruntée par Davutoğlu au penseur soufi Said Nursi résonne comme un avertissement. Soit la Turquie trouve une sortie de crise rapide et retrouve un élan réformateur, soit elle s’effondre.

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Le 22 avril, dans un long message en forme de manifeste publié sur Facebook, Ahmet Davutoğlu s’est inquiété de la décision de convoquer de nouvelles municipales à Istanbul, le 23 juin, après la victoire, lors des élections locales du 31 mars dernier, du représentant de la coalition constituée du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste) et du parti nationaliste de droite İYİ, Ekrem İmamoğlu.

La décision d’annuler le scrutin à Istanbul prise par le Haut-conseil électoral (YSK), invoquant des « irrégularités massives », et soutenue par le président Erdoğan, constitue selon Davutoğlu « un tournant critique » pour le pays.

« Au début des années 2000, grâce à l’esprit de notre parti et à l’engagement de la nation, notre pays a fait preuve de performances historiques, une démocratisation, un développement économique et une présence aux quatre coins du monde », ajoute-t-il dans son message.

À l’époque, celui qui était présenté comme le cerveau de la diplomatie « néo-ottomane » et de l’expansion de la Turquie dans le monde était appelé le « hodja » (maître) par Recep Tayyip Erdoğan.

Mais depuis 2013, d’une position « visionnaire », la Turquie est passée à une position « réactionnaire et défensive », estime Davutoğlu.

Une opposition interne à l’AKP

Ahmet Davutoğlu n’est pas le premier à se positionner ainsi face à son ancien mentor et à faire naître des espoirs d’alternance « de l’intérieur ».

Depuis 2014, d’anciens compagnons de route d’Erdoğan ont régulièrement été pressentis pour fonder un nouveau parti, concurrent de l’AKP. C’est le cas de l’ancien président de la République Abdullah Gül, mais aussi d’Ali Babacan, ex-ministre des Affaires étrangères puis de l’Économie, ou encore de Bülent Arınç, longtemps vice-Premier ministre.

Aucun n’a jusqu’ici osé se mettre en travers du chemin du « Reis », de peur qu’il ne le vive comme une trahison. Tous avaient d’ailleurs été écartés par la direction de l’AKP après avoir manifesté leurs désaccords avec une pratique du pouvoir jugée de plus en plus autoritaire.

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Il est bon de rappeler que c’est en provoquant la fronde des réformateurs au sein de la mouvance islamiste du Millî Görüş, dirigée alors par Necmettin Erbakan, qu’Erdoğan avait fondé l’AKP en 2001 et conquis le pouvoir.

Si l’histoire pourrait se répéter, les ambitions affichées par Ahmet Davutoğlu ont été reçues avec un certain scepticisme, et pas seulement dans les rangs de l’AKP.

Le passage de cet ancien professeur de relations internationales à la tête du gouvernement n’a pas été une grande réussite. C’est sous ses ordres que l’AKP a perdu pour la première fois une élection, en juin 2015, et que le gouvernement turc a rompu le cessez-le-feu avec la guérilla kurde du PKK, ravivant un conflit qui ensanglante le pays depuis 35 ans.

« Il existe déjà 81 partis, je ne vois pas ce qu’un 82e va changer », a ainsi lâché Cemil Çiçek, un fondateur de l’AKP et ancien ministre.