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Un mouvement contre « l’invisibilité » des femmes noires en Tunisie est né

En Tunisie, les femmes noires continuent de souffrir de nombreuses discriminations en dépit d’une loi qu’elles ont largement contribué à faire passer en octobre 2018. Sept féministes noires ont donc décidé de lancer leur propre mouvement
De gauche à droite, Huda Mzioudet et Maha Abdelhamid, deux fondatrices du mouvement "Voix des femmes tunisiennes noires"
Huda Mzioudet (à gauche) et Maha Abdelhamid, deux fondatrices du mouvement Voix des femmes tunisiennes noires (avec l’aimable autorisation de Huda Mzioudet et Maha Abdelhamid)
Par
PARIS, France

La lutte contre le racisme les a réunies. Elles s’appellent Fathia, Imen, Khawla, Fatma, Huda, Afifa et Maha : sept femmes tunisiennes et noires. Elles ont toutes vécu le racisme et la stigmatisation d’une manière ou d’une autre et ont décidé de lancer le premier mouvement de femmes noires tunisiennes : Voix des femmes tunisiennes noires. Elles ont choisi de le faire le 23 janvier 2020, une date symbolique puisque la Tunisie a aboli l’esclavage le 23 janvier 1846.

« Cent soixante-quatorze ans plus tard, la situation des noirs tunisiens n’a pas évolué. Les femmes noires tunisiennes vivent toujours dans une société à la fois patriarcale et raciste », explique à Middle East Eye Maha Abdelhamid, docteure en géographie sociale et l’une des cofondatrices de la première association tunisienne de lutte contre le racisme, Adam pour l’égalité et le développement, en 2012.

« Nous souhaitons créer une nouvelle dynamique dans la sphère féministe tunisienne »

-Maha Abdelhamid, docteure en géographie sociale

Déçues par l’exclusion et l’invisibilité des femmes noires y compris dans l’espace féministe tunisien, Maha Abdelhamid, qui réside actuellement en France, et ses « amies de lutte » en Tunisie et dans la diaspora tunisienne ont décidé de créer leur propre mouvement.

« Ce mouvement est un refuge pour nous », explique-t-elle, « notre but est que les femmes noires tunisiennes s’affirment en tant que telles en se débarrassant de l’invisibilité que nous impose la société. »

Ces femmes souhaitent aussi, à travers le lancement de leur propre mouvement, « créer une nouvelle dynamique dans la sphère féministe tunisienne », précise Maha Abdelhamid.

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Son amie Huda Mzioudet, journaliste, une des pionnières de la lutte contre le racisme envers les noirs en Tunisie, souligne auprès de MEE, depuis le Canada où elle réside, la détermination de ce mouvement naissant à rompre avec une « société encore dominée par l’image unique de la femme blanche comme porte-étendard de la Tunisie plurielle ».

L’importance de Voix des femmes tunisiennes noires réside pour Huda Mzioudet « dans sa vocation à être la voix de celles qui n’ont presque jamais eu de voix. Ces femmes noires qui ont été effacées de la vie sociale, politique, culturelle et de l’espace public tunisien ».

Ce mouvement se donne pour but d’œuvrer pour l’émancipation sociale et personnelle des femmes noires tunisiennes.

Une « exclusion et un racisme » qui persistent

Le 9 octobre 2018, la Tunisie s’est dotée d’une loi visant à éliminer toutes les formes de discrimination raciale dans le pays. Une première historique dans le monde arabe.

Cette loi dispose de sanctions variant de un à trois ans de prison et d’une amende pouvant aller jusqu’à 3 000 dinars (1 000 euros) contre les « propos racistes » mais aussi l’« incitation à la haine », les « menaces racistes », etc.

Pourtant, depuis que cette loi a été adoptée, les cofondatrices du mouvement Voix des femmes tunisiennes noires n’observent qu’un « maigre changement ».

Une fillette tunisienne lors d’une manifestation contre la discrimination raciale à Tunis, le 21 mars 2014 (AFP)
Une fillette tunisienne lors d’une manifestation contre la discrimination raciale à Tunis, le 21 mars 2014 (AFP)

Pour Maha Abdelhamid « beaucoup reste à faire contre le racisme subi par les noirs tunisiens ». Pire, pour Huda Mzioudet, « les attaques racistes ont augmenté depuis l’adoption de cette loi ».

En décembre 2019, un incident raciste a remis la lutte contre le racisme et les discriminations au cœur du débat politique en Tunisie. Une députée noire tunisienne, Jamila Ksiksi, membre du parti Ennahdha, a subi une attaque raciste de la part d’un dirigeant du Parti destourien libre (PDL), Salah Neji, qui a publié la photo de la députée et celle d’un gorille côte à côte sur sa page Facebook avec les commentaires : « singe », « moche » et « esclave ».

Le parti Ennahdha a porté plainte contre le député pour injures racistes.

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Pour les cofondatrices du mouvement, cet incident a été une énième preuve de « l’ampleur de la violence et du racisme subis par les noires tunisiennes, quel que soit leur statut social ».

Maha Abdelhamid, qui dénonce « une oppression destructrice » à l’encontre des femmes noires, souhaite que ce mouvement soit « un rempart contre toutes formes de violence » et contribue à « construire un avenir meilleur pour toutes les noires tunisiennes ».

Quant à Huda Mzioudet, l’urgence pour elle est de faire entendre la voix des femmes noires tunisiennes, surtout celles du sud, qui « vivent encore la triple marginalisation de l’exclusion sociale, le régionalisme et le racisme anti-noir ».

Le 21 mars, journée mondiale pour l’élimination de la discrimination, est la date qu’ont choisie les animatrices de ce mouvement pour lancer un site où elles envisagent de promouvoir, comme l’explique Maha Abdelhamid, « l’écriture de soi » : une manière de commencer par s’assurer de « laisser des traces et des références », pour les générations futures, du combat contre le racisme lorsqu’on est femme et noire.