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Fathi Benkhlifa : « La Libye n'est pas un chien qui garde les frontières de l’Europe »

Créé en novembre dernier, Libo propose une alternative au nationalisme arabe et à l’islam politique. Ce parti veut transcender les clivages ethniques et critique le rôle de la communauté internationale. MEE a rencontré son président, Fathi Benkhlifa à Tunis
Migrants rescapés sur les côtes libyennes (AFP)
Par
TUNIS, Tunisie

C'est en novembre dernier, lors de la création du parti, que Fathi Benkhlifa a endossé le costume de dirigeant de Libo. Son engagement politique est pourtant bien plus ancien. Âgé de 52 ans, ce Libyen originaire de Zouara, ville berbère à 60 kilomètres de la frontière tunisienne, a vécu 25 ans en exil. Opposant à la dictature de Mouammar Kadhafi, il s’est d’abord installé au Maroc avant de fuir en Hollande après une demande d’extradition de la Libye. Il n’a pu retourner dans son pays qu’en 2011, après la révolution.

En plus de ses engagements en faveur de la démocratie, cet ingénieur en physique nucléaire été président du Congrès mondial amazigh (berbère). Père de deux enfants, il souhaite aujourd’hui défendre les minorités libyennes – Amazighs, Tobous, Touaregs – qui se sentent considérés comme des « citoyens de seconde zone ».

Fathi Benkhlifa, 52 ans, a vécu 25 ans en exil (MEE/Maryline Dumas)

Middle East Eye : Pourquoi créer un parti maintenant en Libye ?

Fathi Benkhlifa : Depuis la crise de 2014 [conflit politico-militaire qui a conduit à la division du pays en différentes autorités gouvernementales], je pensais que les Libyens avaient besoin de plus de temps et de plus de problèmes pour comprendre à quel point ils étaient mal partis. Maintenant, il n'y a plus rien en Libye. Pas d'argent, pas de pétrole, pas d'électricité, pas d'eau, rien. C'est le bon moment pour montrer que je reviens pour aider, pas pour mes intérêts personnels.

La communauté internationale recommence les mêmes erreurs

MEE : C'est également le bon moment pour vous préparer pour les élections que l'ONU aimerait voir se dérouler en 2018...

FB : Nous avons créé ce parti parce que nous croyons à la démocratie. Mais la question des élections en Libye, c'est un autre point. C'est un bon moyen de commencer à construire un pays démocratique. Mais comment et quand ?

J'étais contre les élections de 2012 [pour le Congrès général national]. Elles ont eu lieu trop tôt. Nous avions besoin de nous préparer mieux que cela. Ce qu'il s'est passé avant et ce qu'il est en train de se passer, ce n'est pas la bonne solution.

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La communauté internationale recommence les mêmes erreurs. Elle attend toujours le dernier moment pour chercher les solutions. Ce calendrier – l'ONU veut aller vite – est mauvais. L'accord de paix de Skhirat [signé le 17 décembre 2015 au Maroc sous l'égide de l'ONU] va expirer. Sa validité se termine le 17 décembre. Sa durée de deux ans a été décidée par la communauté internationale. Et maintenant, elle est prête à continuer comme si de rien n'était. Ainsi, nous allons perdre encore deux ou trois ans.

Ghassan Salamé, envoyé spécial de l’ONU en Libye, a participé le 6 décembre au lancement d’une campagne d’inscription des électeurs pour des scrutins dont la nature et la date ne sont pas encore fixés

MEE : Vous êtes donc opposé au plan d'action de l'ONU ?

FB : Il n'y a pas de plan d'action. Ce ne sont que des mots. Toutes les discussions de Skhirat ont été une erreur. On ne peut pas relancer des discussions sans faire le bilan de cet accord. Est-ce que ça a été une réussite ?

Ghassan Salamé [envoyé spécial de l'ONU en Libye] a dit que les Libyens en avaient marre de cette période de transition. Avec qui a-t-il discuté ? La communauté internationale, les Nations unies parlent depuis plus de trois ans avec différents groupes de combattants... La démocratie signifie que la majorité contrôle, mais que tu respectes l'opposition. Pourquoi personne n'est venu nous parler ?

Pourquoi ne parle-t-on qu'avec les combattants ? Est-ce que c'est une façon de pousser à la guerre ? De dire ‘’Prends une arme, bats-toi et ta voix sera entendue’’ ?

La majorité en Libye n'est pas membre du parlement. Elle ne soutient pas non plus Haftar [bras armé du gouvernement intérimaire d’El Beïda, dans l’Est, non reconnu par la communauté internationale], ni Swehli [chef du Haut Conseil d'État, l'ancien Congrès de Tripoli, et leader politique opposé au gouvernement de l'Est]. Qui va parler avec cette majorité ? Pourquoi ne parle-t-on qu'avec les combattants ? Est-ce que c'est une façon de pousser à la guerre ? De dire ‘’Prends une arme, bats-toi et ta voix sera entendue’’ ?

MEE : Comment présenter votre parti ?

FB : Notre parti est ouvert à tous. Bien sûr, un bon nombre de responsables du parti sont amazighs mais nous préférons parler de la nation libyenne qui appartient à l'Afrique du Nord et au bassin méditerranéen. Point. Nous n'avons rien en commun avec le Moyen-Orient, le conflit arabo-israélien, la guerre d'Irak ou du Liban

Nous ne faisons pas partie du monde arabe ou même des nations islamiques. Nous ne disons pas que nous sommes meilleurs que les pays arabes, nous sommes simplement différents. C'est un fait, nous sommes tournés vers la Méditerranée. Nous avons eu des relations avec les Romains, les Grecs, les Byzantins. L'idéologie arabe n'est arrivée qu'il n'y a quelques centaines d'années. Nous sommes un parti libéral, civique et laïc.

La plupart des dirigeants ou ex-dirigeants d'al-Qaïda sont devenus très riches depuis la chute de Kadhafi et contrôlent des milices – et pas seulement à Tripoli (AFP)

MEE : Laïc ? Il s'agit presque d'un gros mot en Libye...

FB : Les partis politiques essaient d'expliquer que la laïcité est mauvaise. Nous ne sommes pas contre la religion, il s'agit juste de la laisser à sa place. Nous appelons les mouvements islamistes à parler en public de la laïcité et expliquer en quoi elle serait contre l'islam et la culture libyenne. Nous croyons vraiment que tous nos problèmes, ceux de nos voisins et nos problèmes avec l'international, viennent de l'islam politique et du nationalisme arabe.

Rien n'a changé depuis la fin du régime de Kadhafi : le terrorisme – Kadhafi a détourné des avions civils bien avant Ben Laden –, le flux migratoire, l’influence très forte des tribus, la corruption autrefois réservée à la famille Kadhafi et aujourd’hui pratique ouverte à tous.

Je suis le seul politique à avoir pu me rendre dans le Sud. C'est un signe. Nous sommes les fils de cette terre. Nous avons nos racines ici

MEE : Comment votre philosophie laïque a-t-elle été reçue lors de la création de votre parti à Oubari en novembre ?

FB : Les Libyens du Sud vivent dans une situation particulière. Ils manquent de tout : nourriture, services, éducation, etc. La majorité n'aurait pas compris les détails de notre projet. Nous avons organisé deux événements. Une conférence de presse et un festival. Les gens sont fatigués de la guerre, ils voulaient danser, sourire. Dans les rues, j'aurais été honteux de parler de système libéral, de laïcité. Les gens ont besoin de sentir que tout va bien se passer, qu'on leur donne de l'espoir.

Le mieux est de parler avec les chefs des familles, les personnes éduquées. À la conférence de presse, les activistes et les jeunes ont compris qu'avec tout ce sang qui a coulé sans aucun résultat, il faut changer. Vous savez, je suis le seul politique à avoir pu me rendre dans le Sud. C'est un signe. Nous sommes les fils de cette terre. Nous avons nos racines ici. Alors que la majorité des hommes de Haftar appartiennent à l'idéologie arabe ou alors aux Frères musulmans. Et tout cela vient de l'étranger.

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MEE : Quelle est la solution pour sortir de la crise ?

FB : La solution passera par une élection. Mais l'élection est juste un outil. D'abord, nous devons nous asseoir tous ensemble – Libyens de toutes les régions, de toutes les ethnies, de tous les bords politiques – en Libye, à l’intérieur du pays. Nous devons parler des questions d'identité. Pourquoi ignores-tu mon identité, ma langue ? Pourquoi veux-tu être un citoyen de première classe et faire de moi un citoyen de seconde catégorie ?

MEE : Mais concrètement, que propose votre parti ?

FB : Sur le court terme, pour résoudre la crise, nous avons cinq points.

D'abord, la justice. La majorité des criminels existent à cause de l'absence de loi. Nous devons soutenir le pouvoir de la loi. Beaucoup de partis veulent pardonner et passer à la page suivante. Non, nous ne pouvons pas passer à la page suivante sans fermer la précédente. Il faut juger et aider les victimes pour nous tourner vers l'avenir.

Second point, la politique. Nous avons besoin de deux ans pour préparer le pays. Nous proposons la mise en place d'un gouvernement avec seulement cinq ministères – Défense, Finances, Intérieur, Gaz et Pétrole, Affaires étrangères). Nous n'avons pas besoin d'un ministère de la Culture, du Tourisme. C'est du temps perdu et davantage de conflits.

Des Libyens attendent pour entrer dans une banque à Tripoli, le 14 février (AFP)

Nous devons aussi parler d'économie. Nous sommes cinq millions à vivre dans un pays riche mais les Libyens ne peuvent pas retirer leur salaire à la banque et l'euro vaut onze dinars au marché noir [1,60 dinar au taux officiel]. Il faut aussi résoudre la pénurie de liquidités

Pour chaque valeur, nous avons quatre ou cinq différents billets. Benghazi imprime, Tripoli aussi... Un jour, je vais imprimer chez moi ! C'est une véritable comédie ! Dans certaines maisons, il y a des millions de dinars. Nous devons changer la monnaie. Si les gens veulent obtenir la nouvelle monnaie, ils devront justifier d'où vient l'argent.

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Quatrième point, la sécurité. Nous devons fonctionner d'abord par ville. Chaque cité peut gérer sa propre sécurité. Sauf les capitales. Tripoli et Benghazi ont besoin de groupes mixtes. Cela a très bien fonctionné en 2011 et c'est aussi une réussite actuellement à Zouara. Les communautés locales n'accepteront pas que des criminels fassent parti de ces groupes sécuritaires. Après sept ou huit mois, nous formerons l'armée avec ces groupes.

Enfin, l'aspect social. Nous voulons réunir des représentants de toute la Libye et de tous les clans et commencer une nouvelle étape avec eux pour corriger la situation. L’idée est la même que celle de la conférence nationale de Ghassan Salamé, nous l'avons évoquée en mars dernier. Mais nous voulons faire cela sans la communauté internationale. Ou plutôt avec le soutien de pays qui n'ont pas pris part au conflit, comme les pays scandinaves, le Japon... Pas l'Europe. Surtout pas la France ou l'Italie.

MEE : Qu'avez-vous contre ces pays ?

FB : La France est membre du Conseil de sécurité de l'ONU qui soutient le gouvernement de Fayez el-Sarraj [Premier ministre du Gouvernement d'union nationale de Tripoli, reconnu par la communauté internationale]. Nous avons découvert en 2016 que la France avait des hommes qui combattaient aux cotés de Haftar. Donc, d'un côté elle soutient un gouvernement, et de l'autre, aide les forces qui sont contre ce gouvernement.

C'est la même chose pour la Russie. Elle soutient Sarraj, mais reçoit Haftar pour des visites officielles. Comment comprendre cela ? C'est un sale jeu. Ne me prenez pas pour quelqu'un de stupide. Nous ne pouvons pas avoir confiance en l'Italie, la Russie, les États-Unis ou l'Angleterre.

Le Premier ministre Fayez el-Sarraj, le président français Emmanuel Macron et le maréchal Khalifa Haftar en conférence de presse près de Paris le 25 juillet (AFP)

MEE : Qu'avez-vous pensé de la rencontre organisée par Emmanuel Macron, entre Khalifa Haftar et Fayez el-Sarraj, à la Celle-Saint-Cloud en juillet dernier ?

FB : J’ai ri jaune en voyant Haftar avec Macron, et derrière, ses fils Saddam et Khaled qui essayent de prendre le contrôle de la Libye. Pour moi, cela dit beaucoup. En 2007, j'ai été arrêté pendant la visite de Mouammar Kadhafi à Paris parce que j'avais manifesté contre lui.

Nous ne pouvions croire que Kadhafi, avec tout son passé, puisse s'asseoir face à Nicolas Sarkozy [président français à l'époque] le jour de la journée internationale des droits de l'homme. La même chose est arrivée avec Macron. L'histoire se répète ! Einstein dit « la définition de la folie, c'est refaire toujours la même chose et d'attendre des résultats différents ».

MEE : Emmanuel Macron a proposé de mettre en place une task force pour évacuer les migrants clandestins en Libye, qu'en pensez-vous ?

FB : L'immigration est un dossier triste et honteux. Nous n'avons aucun lien avec cela. Mais vous, si. La France, la communauté internationale sont responsables. Nous ne sommes qu'un pays de transit.

MEE : Lorsque la Libye était stable, un grand nombre de migrants y résidaient sans chercher pour autant à rejoindre l'Europe...

FB : Ok, mais aidez-nous ! Budapest a reçu un fort soutien il y a quelques années. Pourquoi vous attendez-vous à ce que la Libye se débrouille sans rien ? Ma ville de Zouara a résolu le problème sans aucune aide en 2015

Nous avons enterré nous-mêmes les corps, avec notre argent. Jusqu'à la semaine dernière, nous avons pris soin de plus 1 300 migrants qui ont fui les combats de Sabratha.

Je suis partisan de réactiver l'immigration à partir de Zouara ! Parce que nous ne pouvons ni les garder chez nous, ni les renvoyer chez eux

On les a nourris, soignés, habillés, lavés... Nous aurions dû utiliser cet argent pour nos jeunes, la culture, le sport... Pourquoi vos gouvernements ne vont pas dans les pays d'Afrique ? En 2011, la France est intervenue pendant la crise politique en Côte d'Ivoire, mais elle ne peut pas contrôler les migrants ? Elle a d'importantes bases militaires en Afrique. Et elle nous blâme ?! Nous sommes plus victimes que vous.

Nous devons les laisser partir, parce que nous ne pouvons pas nous en occuper. Je suis partisan de réactiver l'immigration à partir de Zouara ! Parce que nous ne pouvons ni les garder chez nous, ni les renvoyer chez eux. La Libye n'est pas un chien qui garde les frontières de l’Europe Personne ne nous parle. On nous demande juste de stopper le flux.

MEE : Qu'avez-vous pensé du reportage de CNN parlant de vente aux enchères de migrants ?

FB : Ce reportage est faux, bien sûr. Oui, il y a une mafia. Et beaucoup de violences. Oui, la mafia vend les migrants. Cela existe aussi en Europe. J'ai vu beaucoup de filles se vendre en Hollande... On ne parle pas pour autant de marché d'esclaves. Non, les civils libyens n'achètent pas de migrants.