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Nadia Hathroubi-Safsaf : « Il faut que l’histoire des tirailleurs sénégalais soit connue du plus grand nombre »

La journaliste et auteure Nadia Hathroubi-Safsaf poursuit son exploration de l’« autre histoire de France » et de la transmission mémorielle avec un nouveau roman historique, Frères de l’ombre, qui retrace l’histoire de plusieurs générations de tirailleurs sénégalais
Des soldats sénégalais ayant participé à la Seconde Guerre mondiale et venant d’être décorés posent avant leur retour à Dakar, à bord d’un navire, dans le port de Marseille, en avril 1946 (AFP)

Auteure et rédactrice en chef du Courrier de l’Atlas, Nadia Hathroubi-Safsaf a déjà publié cinq ouvrages dont trois essais et deux romans historiques. Ses ouvrages ont pour fil rouge l’histoire et la transmission mémorielle, avec pour objectif de « raconter l’autre histoire de France et de créer des ponts entre les communautés ».

Dans son nouveau roman, Frères de l’ombre, publié aux éditions Zellige le mois dernier, elle met au grand jour l’histoire des tirailleurs sénégalais durant les Première et Seconde Guerres mondiales. 

Constitués sous l’initiative du gouverneur du Sénégal Louis Faidherbe en 1857, les tirailleurs sénégalais étaient des troupes coloniales constituées au sein de l’Empire colonial français. Recrutés au Sénégal mais également dans d’autres anciennes colonies d’Afrique subsaharienne (Burkina Faso, Mali, Guinée), ils se sont battus sous le drapeau français durant les deux conflits mondiaux.

Middle East Eye : Frères de l’ombre traite de l’histoire des tirailleurs sénégalais. Comment est née l’idée de ce roman ?

Nadia Hathroubi-Safsaf : Tout est parti de l’intervention de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy à Dakar [Sénégal] en 2007. Il avait déclaré : « L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire. » Je me suis dit, c’est vraiment mal connaître l’histoire de France que de dire ça. Des hommes de tout l’Empire colonial français et notamment d’Afrique sont venus pour défendre « la mère patrie », et cela durant les deux conflits mondiaux.

J’ai trouvé cette phrase très injuste. D’autant plus qu’il a eu le toupet de la dire devant toute une assemblée d’hommes africains. J’ai eu envie de lui répondre, et c’est ce que j’ai fait à travers mon travail de journaliste et rédactrice en chef du Courrier de l’Atlas.

Cependant, j’ai également eu l’idée de raconter une fiction autour de cette phrase et c’est resté en moi. C’est donc tout naturellement que j’ai commencé des recherches sur le sujet et que je me suis mise à écrire ce livre.

MEE : Dans votre roman, on suit les destins d’Issa, tirailleur sénégalais lors de la Première Guerre mondiale, son fils Ousmane, qui lui s’est battu pour la France lors de la Deuxième Guerre mondiale, et enfin le petit-fils, Djibril, qui en 2007 se met en quête de son histoire en France. Pourquoi avoir choisi un angle générationnel ?

NHS : Dans la chanson « Hiro », Soprano dit : « J’aurais été voir les tirailleurs africains, pour leur dire qu’on traite leurs enfants de sales immigrés. » C’est une phrase forte de sens car elle montre la continuité de l’histoire.

Il s’agit de montrer les différentes discriminations que ces trois hommes vivent à des époques différentes. Cela m’a permis de parler de procédés que vivent les hommes noirs aujourd’hui, comme le contrôle au faciès

Grâce à ces trois personnages, je voulais ancrer cette histoire qui paraît lointaine dans le présent. Il s’agit de montrer les différentes discriminations que ces trois hommes vivent à des époques différentes. Cela m’a permis de parler de procédés que vivent les hommes noirs aujourd’hui, comme le contrôle au faciès ou encore le syndrome méditerranéen [stéréotype raciste véhiculé dans le milieu médical selon lequel les personnes noires, méditerranéennes et d’appartenance ethnique minoritaire exagèrent leurs symptômes et douleurs].

Le personnage d’Issa est également très important pour moi car c’est un tirailleur de la Première Guerre mondiale, or on a tendance à parler davantage de ceux de la Seconde Guerre mondiale.

MEE : Pourquoi avoir opté pour un roman historique plutôt qu’un roman classique ?

NHS : Je prends de plus en plus de plaisir à écrire de la fiction et je pense que c’est ce que je vais faire dorénavant, j’ai même déjà commencé à travailler sur un essai sur la figure de la « beurette ». Tous mes romans s’appuient sur des événements historiques. Ce que j’aime faire, c’est broder autour, réfléchir à la psychologie des personnages.

De plus, je trouve que c’est le bon médium pour faire passer un message fort au plus grand nombre. C’est un roman que j’ai voulu accessible et qui se lit facilement. C’est en quelque sorte de la vulgarisation, ce qui demande beaucoup de travail.   

MEE : Quelles ont été vos sources et documentations pour écrire ce livre ?

NHS : J’ai passé énormément de temps en bibliothèque à lire des ouvrages d’historiens français et américains sur la question, dont Raffael Scheck, professeur d’histoire moderne de l’Europe au Colby Collège. J’ai également regardé énormément d’albums photos, des images de guerre, pour avoir une vision précise. J’ai eu accès à des récits d’anciens soldats, ce qui m’a permis de comprendre le quotidien de ces hommes.

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J’ai également fait un petit tour mémoriel de France avec mes enfants. Nous avons visité Chasselay, où il y eut un important massacre de tirailleurs sénégalais durant la Première Guerre mondiale, nous sommes allés au musée de la Résistance du Vercors, à Riom, à Douaumont ou encore à Verdun. Ces lieux ont tous vu l’arrivée des tirailleurs sénégalais en France, avec des histoires tragiques, et je voulais m’en imprégner pour l’écriture de ce roman.

J’ai également assisté à des rencontres-débats avec d’anciens tirailleurs sénégalais. C’est assez compliqué de les solliciter pour un projet aussi prenant que l’écriture d’un livre car ce sont des personnes âgées. Quand je leur ai dit que j’écrivais sur les tirailleurs sénégalais, beaucoup ont été très touchés qu’on s’intéresse à ce qu’ils ont vécu.

MEE : Lors de vos recherches, quels sont les événements historiques qui vous ont marquée ?

NHS : Il y a le naufrage du navire L’Afrique en 1920, qui a vu périr 570 personnes, dont 200 tirailleurs sénégalais. C’est le Titanic français. Nous connaissons tous l’histoire du Titanic mais nous ne connaissons pas l’histoire du naufrage de L’Afrique alors qu’il s’agit de notre histoire.

Ensuite, le massacre de Chasselay, qui intervient après la débâcle de la France en juin 1940. Quand les Allemands arrivent à Chasselay, ils séparent les blancs des noirs et massacrent les tirailleurs sénégalais, qu’ils considèrent comme des sous-hommes.

MEE : Dans votre autre roman historique, Ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants, vous racontez l’histoire de résistants algériens ayant sauvé des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Comment choisissez-vous les périodes et les histoires traitées ?

NHS : Ma période de prédilection est la Seconde Guerre mondiale. Il y a tellement d’histoires dans l’Histoire et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est une période qu’on n’a pas encore assez exploitée. Il faut redonner sa place à chacun en explorant le passé.

Toutes les histoires que j’écris ont en commun la transmission de la mémoire et la fraternité. D’ailleurs, le mot frères est dans les deux titres de mes deux romans. Un autre roman traitant d’une autre phase méconnue de l’histoire viendra bientôt conclure ce que je vois comme une trilogie. Il y a encore beaucoup d’autres histoires que j’ai envie de raconter, comme celle du boxeur juif tunisien Young Perez.

MEE : Quel constat portez-vous sur la littérature française quand il s’agit d’aborder des thématiques d’histoire et de transmission ?

NHS : Il n’y a pas beaucoup d’ouvrages, malheureusement. Tous les gens qui ont lu ce roman m’ont dit : « On a besoin de ça, on a besoin de choses qui nous rapprochent. »

Pour mon premier roman, certains éditeurs étaient frileux à l’idée de parler de juifs et de musulmans et que cela soit fait par une auteure arabe et musulmane

Pour mon premier roman, certains éditeurs étaient frileux à l’idée de parler de juifs et de musulmans et que cela soit fait par une auteure arabe et musulmane. Certains m’ont dit que cela serait très mal reçu par la communauté juive. En attendant, j’ai dédicacé ce roman dans une synagogue et j’ai reçu le prix des « Voix de la Paix » remis par le rabbin Yann Boissière. Je trouve ça dommage que sur certains sujets, les éditeurs en France soient peureux.

« Toutes les histoires que j’écris ont en commun la transmission de la mémoire et la fraternité » – Nadia Hathroubi-Safsaf
« Toutes les histoires que j’écris ont en commun la transmission de la mémoire et la fraternité » – Nadia Hathroubi-Safsaf

MEE : Dans votre roman, le personnage de Djibril, dont le père et le grand-père ont été des tirailleurs sénégalais, se met à la recherche de son histoire. Peut-on dire qu’il est le reflet des nouvelles générations d’enfants d’immigrés en France, qui demandent que les statues de colons soient démantelées et la colonisation étudiée à l’école ?

NHS : Oui en quelque sorte, il dit quelque chose de sa génération. Au début, il ne fait pas attention à cette histoire, mais au fur et à mesure, il commence à s’y intéresser. Il y a beaucoup de jeunes aujourd’hui qui ont un attrait de plus en plus développé pour l’histoire. Ils créent des associations, des podcasts, mais il faut aussi faire attention, car avec les réseaux sociaux, on a toujours une vision décuplée.

Malheureusement, il y a encore beaucoup de jeunes qui sont loin de tout ça, qui ne connaissent pas et qui ne veulent pas connaître non plus cette histoire puisque personne ne la raconte frontalement.

MEE : Qu’a été fait en France pour honorer la mémoire de ces hommes ?

NHS : Nous avons aujourd’hui quelques cérémonies. En 2017, [l’ancien président] François Hollande avait accordé la nationalité aux tirailleurs sénégalais encore vivants et cela grâce au combat d’Aïssata Seck [élue de Seine-Saint-Denis et petite-fille de tirailleur sénégalais engagée sur le sujet de la mémoire coloniale].

Malheureusement, il y a encore beaucoup de jeunes qui sont loin de tout ça, qui ne connaissent pas et qui ne veulent pas connaître non plus cette histoire puisque personne ne la raconte frontalement

Emmanuel Macron semble être plus à l’aise avec ces sujets en rendant des hommages aux soldats africains, avec un certain opportunisme politique.

Après la sortie du film Indigènes en 2006, il y a eu un travail qui a été fait sur les pensions [initié par l’ancien président Jacques Chirac]. Les pensions des anciens soldats africains sont inférieures à celles de leurs camarades français alors qu’ils ont combattu côte à côte. Elles n’avaient pas changé depuis 1945.

Ce sont des mesures qui arrivent malheureusement tardivement vu l’âge des anciens combattants. Il est important de souligner que très généralement, c’est la société civile ou encore la culture qui œuvrent pour que les hommages soient rendus et que les choses bougent.

MEE : La reconnaissance du rôle des soldats africains dans les guerres menées par la France suscite encore beaucoup de débat. Comment pouvons-nous aller vers un apaisement ?

NHS : Pour aller vers un apaisement, il faut faire un travail de médiation et réconcilier les mémoires, c’est-à-dire arrêter de les opposer. Il n’y a pas de mémoires moins importantes, et elles sont toutes liées. Il faut que l’histoire de ces hommes soit connue du plus grand nombre.

Pour aller vers un apaisement, il faut faire un travail de médiation et réconcilier les mémoires, c’est-à-dire arrêter de les opposer. Il n’y a pas de mémoires moins importantes, et elles sont toutes liées

Cela commence par l’enseignement à l’école. Je trouve ça fou qu’on ne parle pas du massacre de Chasselay aux élèves. Il y a un proverbe africain qui dit que « tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse ne pourront que chanter la gloire du chasseur » – et c’est ce qui se passe avec l’histoire des tirailleurs sénégalais et tant d’autres.

On peut quand même compter sur certaines personnes pour combler ce vide. C’est le cas de l’association Ancrages et sa directrice Samia Chabani. L’association Remember fait aussi un bon travail sur les questions de mémoire, comme par exemple la création d’un cimetière avec des tombes de soldats coloniaux.