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Tawakkol Karman, la « mère de la révolution » au Yémen, évoque l’avenir

Tawakkol Karman, en exil, évoque avec MEE ce qu’est devenu le soulèvement du Yémen de 2011 et la suite des événements
Décembre dernier : Tawakkol Karman participe au 14e sommet mondial des lauréats du prix Nobel à Rome (AFP)
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Tawakkol Karman, la célèbre « mère de la révolution » du Yémen, comme on l’appelait alors, doit sa notoriété au soulèvement de 2011, qui renversa le Président Ali Abdallah Saleh. Son engagement à la tête de l’un des mouvements de jeunesse les plus actifs pendant le Printemps arabe au Yémen, lui a valu le prix Nobel de la paix en 2011.

Quatre ans plus tard, le paysage politique au Yémen s’est transformé : le président élu à l’issue de la révolution a été contraint à l’exil par les rebelles houthis, soutenus par Saleh. Quant à Tawakkol Karman, ce n’est pas la première fois qu’elle s’attire des menaces de mort, cette fois-ci pour avoir pris l’initiative controversée de soutenir les frappes aériennes conduites par les Saoudiens, qui pilonnent les Houthis depuis plus de six semaines. Aujourd’hui en exil, elle parle à Middle East Eye du sort du soulèvement au Yémen et des formes que pourrait prendre la reconstruction de son pays.

MEE : Quand vous étiez à Change Square en 2011, auriez-vous pu imaginer que de tels événements se produiraient ?

TK : Je m’attendais à rencontrer bien des difficultés en raison de la nature du système tribal, fondé sur les clans, dont nous avons causé la chute en descendant dans la rue. Cependant, jamais personne n’aurait pu concevoir la situation actuelle.

Les exigences que nous présentions il y a quatre ans étaient claires et simples, et nous n’en démordons pas : nous demandons la démocratie et de la paix. Nous voulions habiter un Yémen démocratique qui ne laisserait personne sur le bord de la route ; qui rétablisse l’Etat de droit et où l’Etat détiendrait le monopole du droit de posséder des armes et serait la seule autorité souveraine du pays.

Nous avons presque atteint cet objectif à la faveur d’un dialogue national inclusif, qui a duré trois ans et impliqué toutes les forces vives du Yémen, Houthis inclus. Nous avons réussi à nous mettre d’accord sur un document dressant les plans du nouvel Etat, et étions sur le point d’organiser un référendum sur un projet de constitution, qui garantit droits et libertés à tous, tout en se fixant toutes les ambitions d’un Etat moderne. Le projet de constitution est le fruit de ce dialogue national, dans lequel toutes les parties ont eu droit à la parole et qui a été souscrit par tous, y compris les Houthis. Malheureusement, les milices houthies et le (président) déchu Saleh, soutenus inconditionnellement par l’Iran, ont fomenté un coup d’Etat et mis au rebut tout ce sur quoi nous nous étions mis d’accord. Ils ont assigné à domicile le président légitime, le Premier ministre ainsi que les membres du Cabinet ministériel. Ils ont ensuite entrepris d’occuper les villes et ont confisqué tous nos droits civils et libertés, en flagrante violation des acquis de la révolution pacifique de février, et de tout ce dont nous avions convenu.

MEE : Vous êtes lauréate du prix Nobel de la paix, que ressentez-vous devant la violence qui se déchaîne dans votre pays ?

TK : Je ressens une profonde tristesse et une énorme douleur. Cependant, je suis convaincue que notre peuple parviendra bientôt à mettre fin à cette violence injustifiée et qu’il imposera la paix et la démocratie ; il y parviendra petit à petit, en dépit de tous les obstacles. C’est cela notre rêve. Notre rêve, nos aspirations, nos espoirs et notre engagement moral sont si puissants qu’ils nous permettront d’atteindre cet objectif, cela ne fait aucun doute.

Je demande la mise en œuvre de ce qui avait été convenu au temps du dialogue national, sans faire usage de la force et loin de tout triomphalisme, oppression et contrainte.

L’Etat que nous appelons de nos vœux détiendra le monopole du droit de posséder et d’utiliser des armes, et les divers groupes politiques n’auront pas recours à la violence ni à la force pour atteindre leurs objectifs. C’est précisément ce dont nous avions convenu lors du dialogue national qui a réussi à tenir un an et a été salué par le monde entier.

MEE : Où êtes-vous en ce moment ? Quand serez-vous de retour au Yémen ? Et n’est-il pas dangereux pour vous de revenir?

TK : En ce moment, je réside hors du Yémen. Je suis dans le collimateur des milices houthies et du Président déchu Saleh, qui m’interdisent d’entrer au Yémen ou d’en sortir, depuis qu’ils ont saisi toutes les institutions publiques. Mais je me bats aux côtés de notre peuple pour rétablir la démocratie et la paix. Je suis en relation constante avec les composantes politiques et la jeunesse, avec qui je travaille pour atteindre ce noble objectif.

Quant à mon retour au Yémen, et s’il est prudent pour moi de l’envisager, je peux vous dire que mon retour au Yémen est risqué. Les milices houthies et celles du Président déchu Saleh ont semé la mort partout au Yémen. Ils ont fait du pays une immense prison où sont perpétrés assassinats et tortures, et tous les opposants sont bannis. Mais nous ne perdons pas espoir pour autant : paix, démocratie, liberté et justice prévaudront en fin de compte. Je dirai même au contraire que l’adversité renforce toujours plus notre détermination à accomplir cette tâche.

MEE : En 2012, vous étiez assise à la table des négociations avec les Houthis dans le cadre du dialogue national. Regrettez-vous qu’ils aient été inclus ? Est-il encore possible de reprendre le dialogue avec les Houthis ?

TK : Je ne regrette absolument rien ! Comment pourrais-je regretter une chose pareille ? Nous les avons conviés à rejoindre la révolution pacifique de 2011. Nous avons entamé le dialogue et nous nous sommes assis avec eux autour d’une table, en compagnie des diverses composantes du peuple yéménite. J’ai présidé la plus haute commission, celle qui a organisé les préparatifs du dialogue national, et ensuite le haut comité chargé de réconcilier les adversaires pour qu’ils se mettent à dialoguer, inclus les Houthis. C’est cela notre révolution pacifique ; elle a inclus toutes les classes de la société, et impliqué tout le monde dans la définition des caractéristiques du nouveau Yémen. Nous nous sommes entendus sur les conclusions de la conférence pour le dialogue national et étions à deux doigts de tourner la page du passé. Malheureusement, le coup d’Etat des milices houthies et du Président déchu Saleh nous a stoppés net, et compromis la suite.

Quant aux Houthis, je ne peux rien anticiper les concernant s’ils persistent à faire le contraire de ce qu’ils ont promis. Nous exigeons que les milices quittent les villes, rendent les armes et se transforment en un organe politique. Ces étapes sont importantes et elles font partie des points de l’accord que nous avions signé avec les Houthis. Si elles sont adoptées, ces mesures renforceront la confiance entre Houthis et les autres Yéménites.

Quand ils se seront enfin décidés, nous plaiderons pour qu’ils aient le droit de participer à la vie politique et n’accepterons jamais leur exclusion.

MEE : Les Houthis ont commis des atrocités dans tout le pays. Les frappes aériennes ont fait beaucoup de morts, et une grande partie des infrastructures essentielles du Yémen sont endommagées. Cela vous inquiète-t-il ?

TK : Je suis plutôt inquiète, en effet. Je demande à toutes les parties impliquées de respecter le droit international humanitaire et d’épargner les malheurs de la guerre aux civils, aux femmes et aux enfants en particulier. J’insiste sur un point important : tout manquement à ces exigences ne sera non seulement pas pardonné par le droit humanitaire mais considéré même comme un crime contre l’humanité, imprescriptible par conséquent.

Voici quelle est la situation actuelle du Yémen : les milices houthies, alliées au Président déchu Ali Saleh et soutenues par l’Iran, occupent la capitale et plusieurs provinces yéménites. Elles ont expulsé le président, le Cabinet et l’autorité provisoire choisis pour diriger le processus de transition. Elles ont violé tous les droits civils et les libertés fondamentales des citoyens. Elles sont impliquées dans toutes sortes d’assassinats, d’enlèvements, et persécutent quiconque se met en travers de leur route. Elles ont détruit des maisons et banni des centaines de milliers de citoyens. A l’instigation du Président Hadi et du gouvernement, l’Arabie saoudite a accepté d’intervenir. Il y a de la résistance populaire contre les milices, tout comme contre les troupes restées fidèles au président Hadi. Voilà ce qui se passe actuellement au Yémen. Alors, que faire ?

On a connu assez de guerres et de violences. J’en appelle toujours à une solution globale, sur la base d’un cessez-le feu qui mettra fin à la violence tout en appliquant les conclusions de la conférence pour le dialogue national, au premier rang desquels :

  • Les milices houthies se retireront des villes qu’ils occupent et remettront leurs armes à l’autorité provisoire élue par le peuple et représentée par le président Hadi ainsi que par le gouvernement du Premier ministre Khaled Bahah, conformément à ce qui avait été préalablement convenu avec les Houthis ;
  • Les milices se mueront en parti politique ;
  • Un référendum sera organisé pour statuer sur la constitution rédigée conformément aux résultats du dialogue national et qui avait déjà été entérinée ;
  • Des élections seront tenues, conformément à la nouvelle constitution ;
  • La mémoire collective nationale sera purifiée grâce à une véritable réconciliation nationale, fondée sur les principes d’une authentique justice transitionnelle, conforme aux normes internationales.

Tout cela est très important si l’on veut restaurer la démocratie et engager un processus de paix durable au Yémen. Au bout du compte, nous aurons à choisir entre rester en état de guerre perpétuelle ou mettre fin à la violence pour installer la paix. J’ai confiance que notre peuple votera pour faire cesser la violence et soutiendra la paix et la démocratie.

MEE : De nombreuses personnalités de votre parti, l’Islah, sont en exil, en prison ou dans la clandestinité. Comment l’Islah pourra-t-il reprendre sa place ?

TK : Effectivement, l’Islah est soumis aux persécutions des Houthis, mais c’est aussi le sort des jeunes qui ont pris part à la révolution pacifique, de quelque parti ou tendance qu’ils soient. Eux aussi endurent enlèvements et assassinats. Toutefois, comment ces persécutions, cette oppression, pourraient-elles détruire un grand parti politique, fort de tant d’expérience et d’un immense soutien populaire ? Ce qui vaut pour Islah s’applique aux autres aussi. Ce ne sont pas les persécutions des milices houthies qui vont les abattre. Le processus démocratique va bientôt retourner à la normale, et tout le monde pourra rentrer au pays, le parti Islah compris. Alors, on n’entendra plus parler de mises en détention arbitraires ni d’enlèvements politiques.

MEE : Ce conflit peut-il trouver une issue militaire ? Par quoi passerait une solution politique au conflit ?

TK : Comme je l’ai déjà dit, nous ne voulons ni la guerre ni la violence. Nous rêvons de démocratie et de paix, et sommes déterminés à les faire advenir.

Nous nous efforcerons de parvenir à une solution qui mette fin à la guerre. Comme je l’ai dit plus tôt, je suis convaincue que cette solution doit répondre à un certain nombre d’exigences si l’on veut qu’elle soit durable et fructueuse. L’autorité légitime, celle qui a déjà été désignée comme telle, devrait être rétablie et chargée du processus de transition. Le Président Hadi et le gouvernement de Khaled Bahah sont les représentants légitimes de cette autorité. Il faut leur offrir les moyens d’exercer leurs pouvoirs pour remplir leur mission au sein de toutes les institutions, services publics et territoires du Yémen. Il faut les autoriser à mettre en œuvre les décisions du dialogue. Les milices doivent remettre toutes leurs armes à l’Etat, pour qu’il devienne le dépositaire exclusif de la détention d’armes et mette tout en œuvre pour empêcher la livraison d’armes à quiconque au Yémen, sauf à l’Etat lui-même. La constitution doit faire l’objet d’un référendum. Il conviendra ensuite d’organiser des élections, ce qui suppose la transformation des milices en partis politiques, condition préalable à leur participation au processus démocratique. En attendant, il est indispensable de mettre en œuvre un grand projet de reconstruction et développement, similaire au plan Marshal dont a bénéficié l’Allemagne, après la seconde guerre mondiale.

En outre, notre priorité absolue doit être l’éducation. A mon humble avis, seule l’éducation peut éradiquer l’ignorance, l’extrémisme et la violence.

MEE : Pensez-vous que l’atmosphère ait changé au Yémen ? Pourrait-elle redevenir ce qu’elle était ?

TK: Certainement. Elle va redevenir comme avant. C’est notre espoir, notre rêve, et nous faisons tout pour les accomplir. En dépit de tous ces meurtres et violences, je suis certaine que notre peuple va faire la paix et instaurer la démocratie. Je serais prête à parier là-dessus et c’est ce qui va arriver, vous avez ma parole. Prenez un peu de temps pour étudier notre histoire : vous découvrirez que le peuple yéménite déteste l’extrémisme ; il aime la vie ; et il aime relever les défis, surmonter les obstacles... Le peuple yéménite vaincra et ne sera jamais détruit.

Traduction de l'anglais (original) par Dominique Macabies.