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Agnès De Féo : « Les femmes portant le niqab en France ne subissent aucune coercition masculine »

La sociologue Agnès De Féo publie Derrière le niqab, dix ans d’enquête sur les femmes qui ont porté et enlevé le niqab. Préfacé par Olivier Roy, l’ouvrage décortique les ressorts d’un phénomène moins religieux que sociétal
« Quand une femme se démarque de la norme, elle est considérée comme aliénée ou soumise à l’injonction d’un homme. On n’arrive pas à concevoir qu’elle puisse opter pour une vie différente de celle acceptée par la population majoritaire » (avec l’aimable autorisation d’Agnès De Féo)

Une décennie pour comprendre les ressorts enfouis du niqab. À travers une étude fouillée, la sociologue Agnès De Féo pose un regard scientifique et distancé sur un fait au cœur de passions médiatiques et politiques en France. En établissant une taxinomie rigoureuse, elle relate les trajectoires de femmes « niqabées », comme elle les appelle, dans la France post-2010, année césure puisqu’elle marque le vote de la loi contre le port de la burqa dans les espaces publics.

Souvent vu comme une oppression supplémentaire à l’encontre des femmes musulmanes, le niqab n’est pourtant pas aussi religieux qu’on ne le pense. Entre « born again », connaissance rudimentaire de l’islam et approche consumériste du sexe opposé, les niqabées ne sont pas celles que l’on croit. Une réalité ironique puisqu’elle émascule le sens de la bataille menée en 2010 par les politiques.

À la lecture de l’enquête d’Agnès De Féo, le lecteur saisit bien en quoi ce niqab n’est pas ce qu’il dit être. En filigrane, émerge une confusion entre un signifiant chargé religieusement et un signifié faussé.

Middle East Eye : Votre livre est le résultat d’un travail débuté en 2010 sur le cas de Françaises de confession musulmane. Étonnamment, votre intérêt pour le sujet part d’une ethnie asiatique matrilinéaire. Pourriez-vous nous en parler ?

Agnès De Féo : Mon intérêt pour le niqab remonte au début des années 2000. Je travaillais sur les Chams, une minorité ethnique, majoritairement musulmane, présente dans la péninsule indochinoise. Le voile intégral était porté par certaines femmes dans un village reculé du Cambodge, difficile d’accès la moitié de l’année pendant la saison des pluies.

Ce vêtement était d’autant plus étrange que les Chams sont à l’origine un peuple matrilinéaire. Il y avait là une énigme méritant qu’on s’y consacre. C’est ce qui m’a amenée à travailler sur le Tabligh, un mouvement de renouveau musulman, né en Inde à la fin des années 1920 et d’envergure transnationale. Ce courant littéraliste, concurrent du salafisme, promeut le voilement du visage des femmes.

MEE : Votre directeur de recherches, l’éminent sociologue Michel Wieviorka, vous demande alors « d’importer » votre sujet en France…

ADF : Oui. J’ai arpenté les villes au nord de Paris ainsi que d’autres banlieues françaises, fréquenté les mosquées salafistes, les marchés et la rue Jean-Pierre Timbaud dans le XIe arrondissement de Paris avec ses librairies et boutiques autour de la mosquée Omar [décrite comme un lieu du « salafisme radical »]. Ce n’était plus des femmes de la mouvance tablighi qui se couvraient le visage, mais des salafistes influencées par des cheikhs saoudiens. C’était en 2008.

Porter le niqab n’est pas comme porter le simple voile. Les niqabées manifestent un comportement marginal et aberrant en apparence

La polémique autour du voile intégral qui débute en juin 2009 a relancé la question de la religiosité musulmane visible en France. J’ai ainsi pu suivre des femmes niqabées pas à pas dans leur quotidien : avant, pendant et après le passage de la loi dite d’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public, votée le 11 octobre 2010.

L’étude du voilement du visage est passionnante car les projections sur ces femmes sont à l’opposé de ce qu’elles sont en réalité. Porter le niqab n’est pas comme porter le simple voile. Les niqabées manifestent un comportement marginal et aberrant en apparence. Pour le comprendre, il faut les fréquenter dans l’intimité, entrer dans leur psychologie. Ce travail montre l’utilité de la sociologie de terrain.

MEE : Dans votre enquête, vous dépolitisez le niqab alors qu’il est, rapidement, un enjeu politique quand Nicolas Sarkozy, alors président de la République, se saisit du sujet. Par quel vecteur se crée le consensus politique ?

ADF : Le 8 juin 2009, André Gerin, alors maire communiste de Vénissieux, lance une demande de mission d’information parlementaire sur le port de la burqa.

Je l’ai rencontré et filmé à l’Assemblée nationale. Il assimilait « la burqa à une prison », à « une offense faite aux femmes ». Nicolas Sarkozy, alors président de la République, lui emboîte le pas immédiatement, en déclarant que « la burqa n’est pas la bienvenue dans l’espace français ».

Cela a mis le feu aux poudres et les médias ont commencé à s’emparer du sujet. Les promoteurs de la loi contre le voile intégral rivalisaient d’idées généreuses en faveur de l’égalité homme-femme mais n’avaient jamais rencontré de niqabées, comme la plupart des gens qui sont devenus intarissables sur le sujet. Chacun avait son mot à dire sur le niqab sans jamais avoir croisé d’usagère, et encore moins échangé avec elle.

MEE : En vous lisant, on comprend que ce qui vous interpelle, c’est tout ce que le niqab cristallise comme non-dits…

ADF : Le voile intégral représente, dans la population française, un symbole d’enfermement, d’aliénation des femmes, une émanation du patriarcat et de l’islam comme religion fanatique et « misogyne ». Or, contre toute attente, celles qui le portent affirment se sentir mieux sous le niqab. Elles énoncent quasiment toutes le même type d’argument : « Je me sens plus forte, je me sens en sécurité. »

« L’étude du voilement du visage est passionnante car les projections sur ces femmes sont à l’opposé de ce qu’elles sont en réalité » (Agnès de Féo)
« L’étude du voilement du visage est passionnante car les projections sur ces femmes sont à l’opposé de ce qu’elles sont en réalité » (Agnès De Féo)

Cela soulève immédiatement une question : comment peut-on se sentir bien sous cette chape de plomb ? Ou plutôt sous ce qui nous apparaît comme une chape de plomb, car nous raisonnons toujours à partir de nos propres paramètres. D’où l’importance d’écouter les premières concernées (les usagères de ce voile), plutôt que de penser à leur place.

À force de parler des femmes sans jamais les rencontrer, on les dépossède de leur volonté, on leur colle des intentions caricaturales, très loin de la réalité. Cette question dépasse le niqab et concerne d’autres comportements féminins. Quand une femme se démarque de la norme, elle est considérée comme aliénée ou soumise à l’injonction d’un homme. On n’arrive pas à concevoir qu’elle puisse opter pour une vie différente de celle acceptée par la population majoritaire.

Dans mon livre, je donne la possibilité au lecteur d’accéder à l’intimité de femmes à l’apparence fermée, afin de comprendre les mécanismes de la réislamisation, les avantages qu’elle leur procure, ainsi que leur éventuelle radicalisation.

MEE : Dans votre ouvrage, vous montrez bien que la loi votée en 2010 – d’ailleurs considérée par l’ONU comme une violation des droits de l’homme – a marqué un tournant pour certaines femmes musulmanes. Quels ont été ses effets sur elles ?

ADF : La loi a eu un effet incitatif et a entraîné une multiplication des femmes porteuses du niqab.

C’est pourquoi il faut distinguer celles qui ont porté le voile intégral avant la loi, souvent dans un retour à l’islam effectué avec leur conjoint, de celles qui l’ont porté après. Ces dernières sont dans une attitude de réaction, voire de revanche, contre l’ordre établi. L’une d’entre elles m’avait même dit : « Merci Sarkozy, car c’est grâce à lui que j’ai porté le niqab. Sans la polémique, je n’aurais même pas pensé à le porter, je ne savais même pas que ça existait. »

La loi a rendu l’identité salafiste subversive, ce qui a attiré beaucoup de jeunes femmes en recherche de distinction, de rupture avec leur milieu familial et d’opposition à la société

La loi a rendu l’identité salafiste subversive, ce qui a attiré beaucoup de jeunes femmes en recherche de distinction, de rupture avec leur milieu familial et d’opposition à la société. Je lis le niqab en termes de bénéfices que ces femmes acquièrent à travers lui. Elles se sont distinguées par leur piété médiatisée.

On voit la volonté de certains politiques de monter les Français [non musulmans] contre les musulmans, désignés comme ennemis de l’intérieur. Une population remontée contre une minorité est utile électoralement, car elle est facilement manipulable. Or, ces responsables politiques pensent à très court terme. Ils n’imaginent pas que les enfants témoins de ces violences contre leur mère pourraient se retourner un jour contre l’État.

MEE : Vous pointez chez les niqabées post-2010 un tournant plus radical…

ADF : La loi a eu pour effet de désinhiber les individus hostiles au voile musulman. Des citoyens ordinaires sont devenus de féroces imprécateurs contre les femmes niqabées. Alors qu’elles imaginaient être louées pour leur piété, elles se sont trouvées insultées, violentées, agressées par des individus s’arrogeant le droit de faire personnellement respecter la loi.

Certaines ont été attirées dans une spirale d’auto-marginalisation conduisant au ressentiment destructeur et à la recherche de vengeance. Ce sont ces femmes qui partiront plus tard en Syrie, comme Émilie König, alors qu’elles ne portaient même pas le hijab avant la loi.

Une image publiée par le bureau de presse des Unités de protection du peuple (YPG) des forces kurdes syriennes le 8 janvier 2018 montre
Une image publiée par le bureau de presse des Unités de protection du peuple (YPG) des forces kurdes syriennes, montrant la Française Émilie König, le 8 janvier 2018 (AFP)

MEE : Fallait-il légiférer ?

ADF : Cette loi a été inutile juridiquement puisqu’il existait déjà des règlements contre la dissimulation du visage pour des raisons sécuritaires. Elle a juste détourné l’attention des Français de leurs problèmes quotidiens.

Mais plus problématique que la loi, c’est sa médiatisation à outrance qui a divisé la société : d’un côté, des citoyens se sont déversés en haine contre une manifestation de religiosité qui ne les concernait pas, de l’autre, des femmes ont voulu incarner ce modèle honni et sont entrées dans le ressentiment pouvant conduire certaines à se radicaliser.

MEE : La typologie des femmes en niqab repose sur une constante : un milieu religieux faible voire inexistant. Le niqab devient alors un « instrument » de réappropriation identitaire plus que religieux et spirituel. Qu’en pensez-vous ?

ADF : Le niqab en France est un marqueur visible de piété de femmes qui n’ont pas été éduquées dans l’islam – elles viennent de milieux areligieux, voire athées et antireligieux pour les converties. L’islam a fait l’objet d’un refoulement chez les parents d’origine immigrée, qui ont abandonné la religion, souvent pour parfaire leur assimilation.

La rupture de la transmission traditionnelle a créé des manifestations de retour du refoulé. Les « néo-musulmanes », qui choisissent la religion souvent en réaction à leur famille, apprennent par elles-mêmes les bases de l’islam en autodidactes.

MEE : Et là encore, le fameux cheikh Google joue un rôle clé dans ces processus de reislamisation…

ADF : Internet joue en effet un grand rôle dans cet auto-apprentissage et dans la diffusion du salafisme.

Kenza Drider s’adresse  à la presse, devant le tribunal de police de Paris, le 12 décembre 2011 (AFP)
Kenza Drider s’adresse à la presse, devant le tribunal de police de Paris, le 12 décembre 2011 (AFP)

C’est grâce à internet, ainsi qu’à certaines maisons d’édition musulmanes, que ces autodidactes ont accès aux cheikhs décisionnaires d’Arabie saoudite, notamment les trois cheikhs de référence : Ibn Baz, Ibn Uthaymin et al-Albani, devenus figures de l’autorité pour ces femmes (souvent, par ailleurs, en manque de père).

Le problème est qu’internet finit par devenir leur seul lien social, surtout après la loi d’interdiction qui les a isolées, leur interdisant l’accès à l’espace public.

Les réseaux sociaux sont souvent incriminés dans la radicalisation. Certes, les djihadistes les ont largement exploités pour recruter. Mais il ne faut pas négliger la part des médias mainstream, comme les chaînes d’information en continu.

Les niqabées, surtout celles d’après la loi d’interdiction, suivent scrupuleusement l’actualité, à la télévision surtout. C’est même souvent la télé qui les a persuadées de porter le niqab, après avoir vu par exemple Kenza Drider, une niqabée invitée sur les plateaux avant le passage de la loi en 2010. Certaines ont voulu lui ressembler.

MEE : Chez la masse musulmane, un refrain revient souvent : « Le niqab, ce n’est pas notre tradition. » Peut-on parler d’une mise au ban de ces femmes par les musulman(e)s qui ne les reconnaissent pas ?

ADF : Oui. Il existe une grande dichotomie entre ces born again [nouveaux en religion, qui ont adopté leur nouvelle foi à l’âge adulte avec un changement radical de mode de vie] et les musulmanes traditionnelles. Elles ne se mélangent pas dans les mosquées, ne s’adressent pas la parole.

Les musulmanes mainstream n’apprécient pas les femmes en niqab, à qui elles reprochent leur arrogance, de les mettre dans le viseur des islamophobes et d’accentuer leur stigmatisation

Les musulmanes mainstream n’apprécient pas les femmes en niqab, à qui elles reprochent leur arrogance, de les mettre dans le viseur des islamophobes et d’accentuer leur stigmatisation.

D’ailleurs, les niqabées vont rarement à la mosquée, ou seulement dans des mosquées salafistes. Quand je leur demande si elles craignent de nuire à l’image des musulmans, elles répondent que ce n’est pas leur problème. Les femmes en niqab se font aussi insulter par des musulmanes. Cela montre bien qu’il n’y a pas une seule voie et que les musulmans sont traversés par une multitude de réalités.

MEE : Véritable tabou, le rapport aux hommes ne peut être séparé du phénomène du niqab. Pourquoi ?

ADF : Je vais casser un grand mythe : les femmes portant le niqab en France ne subissent aucune coercition masculine. On m’objecte souvent la situation des femmes en Arabie saoudite, en Afghanistan, etc.

Mais ces allusions sont absurdes. Les femmes de mon étude sont françaises, éduquées en France, la plupart dans des écoles publiques, elles sont les purs produits du modèle républicain et du principe d’égalité entre les citoyens. Ce sont des femmes libres et indépendantes.

Donc nous pouvons a priori être d’accord sur leur libre-arbitre. La plupart des niqabées sont célibataires, ou se sont réislamisées avec leur mari dans une relation de complicité (surtout dans la première génération de niqabées, avant 2009).

« S’il est faux de dire qu’elles sont « soumises » à un homme, elles n’en sont pas moins obsédées par la gent masculine » (Agnès de Féo)
« Le voile intégral représente, dans la population française, un symbole d’enfermement, d’aliénation des femmes [...]. Or, contre toute attente, celles qui le portent affirment se sentir mieux sous le niqab » (Agnès De Féo)

Néanmoins, s’il est faux de dire qu’elles sont « soumises » à un homme, elles n’en sont pas moins obsédées par la gent masculine.

Beaucoup, en effet, sont en dépendance affective en dépit de leur force de caractère. Porter le niqab est pour elles un moyen d’incarner la musulmane parfaite et de trouver un mari à la hauteur : le salafiste de leurs rêves qui les comblera.

S’il est faux de dire qu’elles sont « soumises » à un homme, elles n’en sont pas moins obsédées par la gent masculine

Elles sont prêtes à tout, quitte à enchaîner des relations car celles-ci leur paraissent toujours insatisfaisantes. La future djihadiste Émilie König, pour répondre aux avances d’un homme rencontré sur le net, avait accepté de lui envoyer une photo d’elle nue. Une femme niqabée qui la connaissait avait interprété son geste de cette manière : « Elle espérait ainsi qu’il lui mangerait dans la main. »

C’est une curieuse conception de la relation amoureuse, mais qui montre encore une fois leur volonté d’inverser les rapports de domination avec les hommes. Ce que permet le niqab en cassant la réciprocité du regard.

MEE : Dans la préface de votre livre, l’islamologue Olivier Roy parle du « monde imaginaire » de ces « born again ». On se rend compte que la démarche qui consiste à porter le niqab n’est pas vraiment idéologisée voire politisée comme certains l’imaginent…

ADF : Je partage entièrement les thèses d’Olivier Roy, qui m’a fait l’honneur de préfacer mon livre. C’est effectivement une erreur de supposer, dans l’acte de porter le niqab, une intention politique, du moins au départ.

Elles agissent de manière individuelle et dans une logique individualiste, sans aucun projet collectif. Elles agissent pour leur propre compte et pour régler des problèmes, dans une logique de développement personnel. Ce sont elles qui comptent, pas les autres.

Leur démarche a pu devenir politique a posteriori, quand elles ont compris que leur expression vestimentaire ne serait jamais acceptée en France. Certaines ont fait des mariages religieux via le web avec des combattants partis en Syrie et en Irak, aussi pour consolider une identité musulmane creuse et intellectuellement vide.

MEE : Vous relevez même une dimension individualiste qui va à l’encontre de l’idée de oumma, de communauté musulmane…

ADF : Oui, on pourrait en dire autant des derniers terroristes, auteurs d’attaques aveugles au couteau (même s’il convient de souligner que les niqabées sont majoritairement pacifiques). Ces individus agissent aussi pour leur propre compte. Ce sont des « free-lance du terrorisme ».

Olivier Roy : « Les pouvoirs publics sont complètement à côté de la plaque. La radicalisation se fait ailleurs »
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Je ne suis même pas sûre qu’ils cherchent à gagner le paradis, comme Olivier Roy le dit. Ils veulent surtout se venger parce qu’ils se sentent humiliés, bafoués, et pour parvenir à la notoriété dans les médias qu’ils prétendent exécrer. Ils agissent par ressentiment.

Il est important aujourd’hui que cette étude sur le niqab nous serve à décrypter d’autres phénomènes liés à l’intransigeance religieuse, telle qu’elle se développe chez certains jeunes, dans des contextes de renouveau musulman. Et surtout, l’apparition du ressentiment chez ceux qui ne comprennent pas pourquoi ces manifestations de leur piété, qu’ils considèrent comme positives, suscitent de l’agressivité chez les non-musulmans.