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Slim Riahi : « Je suis à l’étranger parce que j’ai choisi Béji Caïd Essebsi »

Son aversion pour Youssef Chahed, sa relation avec la justice, son avis sur Nabil Karoui… L’homme d’affaires tunisien, candidat à la présidentielle du 15 septembre depuis l’étranger, vide son sac
Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre tunisien et candidat à la présidentielle, s’entretient avec le dirigeant de l’Union libre du patriotisme (UPL) et ancien candidat à la présidentielle Slim Riahi lors de la présentation par Essebsi de son programme présidentiel à Tunis le 15 décembre 2014 (AFP)
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PARIS, France

Présent à Tunis par hologramme alors qu’il se trouvait en France, le candidat à l’élection présidentielle tunisienne Slim Riahi a annoncé mercredi 28 août la création du mouvement al-Watan al-Jadid (Nouvelle patrie).

L’homme d’affaires, dont l’origine de la fortune demeure un mystère, s’est déjà présenté à la présidentielle de 2014 et n’a récolté que 5,5 % des suffrages. Il a fondé en 2011 le parti de l’Union patriotique libre (UPL) qui a fusionné en 2018 avec Nidaa Tounes – il en sera un moment le secrétaire général – avant d’être dissous.

Il dit vivre un exil forcé en France où il prépare sa campagne électorale : pour la présidentielle du 15 septembre mais aussi pour les législatives du 6 octobre où il est tête de liste dans la circonscription France-nord pour les Tunisiens vivant à l’étranger.

Slim Riahi a déjà été interdit de quitter le territoire et a vu ses biens gelés par le pôle judiciaire, économique et financier pour des soupçons de corruption et blanchiment d’argent en marge de la « guerre contre la corruption » lancée par l’ex-chef du gouvernement Youssef Chahed. Il affirme que toutes les poursuites engagées contre lui ont été annulées.

Slim Riahi arrive à un meeting de campagne à Tunis, le 21 novembre 2014, deux jours avant l'élection présidentielle (AFP)

Middle East Eye : Vous êtes candidat à l’élection présidentielle en Tunisie alors que vous vivez en France. Pourquoi ?

Slim Riahi : Parce que j’ai le droit de me porter candidat. Tout Tunisien a le droit de se présenter s’il a la nationalité tunisienne et s’il répond aux conditions fixées par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE).

Je me présente depuis l’étranger car je n’ai pas confiance ni dans le pouvoir exécutif ni dans le gouvernement qui instrumentalise l’administration.

MEE : Vous n’avez pas confiance dans les institutions que vous comptez représenter demain ?

SR : J’ai réuni toutes les preuves pour montrer que je suis victime d’un complot qui vise à m’empêcher de mener une activité politique. Je vise clairement le pouvoir exécutif : Youssef Chahed [chef du gouvernement ayant délégué ses pouvoirs provisoirement le temps de la campagne électorale] et Slim Azzabi [secrétaire général de Tahya Tounes].

Ils auraient pu m’arrêter, me laisser en prison pendant des mois et me relâcher après la fin des élections. Je ne veux pas jouer aux héros, ça ne sert à rien. Je suis avec ma famille à l’étranger, du coup, on se défend nécessairement de l’étranger.

J’ai réuni toutes les preuves pour montrer que je suis victime d’un complot qui vise à m’empêcher de mener une activité politique

MEE : En 2018, vous avez porté plainte contre plusieurs personnalités, dont Youssef Chahed, pour « coup d’État » devant la justice militaire. Et vous avez perdu votre procès…

SR : C’est justement parce qu’ils ont fait pression sur les institutions de l’État et l’administration que j’ai perdu ce procès.

MEE : Mais Youssef Chahed avait la confiance du Parlement. Comment aurait-il pu faire un coup d’État contre lui-même ?

SR : Il a instrumentalisé les institutions et le Parlement pour éviter de perdre sa confiance. Je me suis retrouvé face à un complot. Tout le monde sait que c’est moi qui étais à l’initiative du groupe parlementaire de la Coalition nationale, aujourd’hui contrôlée par Tahya Tounes [le parti de Youssef Chahed fondé en 2019].

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Dans un premier temps, l’objectif était de réunir dans un même groupe les indépendants, les députés démissionnaires ou ceux qui se sont éloignés de Nidaa Tounes ainsi que le groupe parlementaire de l’Union patriotique libre (UPL) que j’ai moi-même dissous. Une fois ces divers éléments rassemblés, on pouvait négocier avec Nidaa Tounes pour reconstituer la force d’origine.

Mais après avoir constitué un groupe dont le poids au Parlement était considérable, des proches de Youssef Chahed ont commencé à organiser un coup d’État à l’intérieur de Nidaa Tounes.

Ce groupe de jeunes, qui ont la vue courte, se sont dit : ‘’On a pris le contrôle du groupe de Slim Riahi, on prendra le pouvoir avec ça’’. Ils ont commencé à créer des coordinations indépendantes au sein de Nidaa Tounes et ont entamé des négociations avec Ennahdha pour s’allier avec eux et écarter Nidaa Tounes du pouvoir.

Dans un système parlementaire, je considère que c’est un complot. Je me suis retrouvé dans un complot. Ce sont des bandits prêts à tout. Ce n’est pas la justice qui t’accuse : ils lancent d’abord des accusations contre toi dans les médias. Ensuite, l’administration est instrumentalisée. Si tu parles ou si tu leur fais concurrence, on te met en prison.

MEE : Pourtant le président Béji Caïd Essebsi a choisi de parier sur d’autres acteurs politiques, pas uniquement vous...

SR : Non. J’étais le secrétaire général du parti Nidaa Tounes qu’il a fondé [suite à la fusion avec l’UPL]. Si je suis à l’étranger c’est parce que j’ai choisi Béji Caïd Essebsi [dans le conflit qui l’a opposé à Chahed].

Ce choix signifie pour moi la continuité de l’État et du processus démocratique et je me suis opposé à toute tentative de prise de pouvoir sans passer par les urnes. Le président de la République le savait mais ne pouvait rien faire.

Si autant de candidats se présentent à la présidentielle, c’est uniquement dans le but d’affaiblir Youssef Chahed. Tous ces « dérivés » de Nidaa Tounes savent qu’ils ne seront pas élus. Mais ils estiment que les 0,5 % de voix obtenues, c’est autant de voix en moins pour Youssef Chahed.

Si autant de candidats se présentent à la présidentielle, c’est uniquement dans le but d’affaiblir Youssef Chahed

MEE : Votre candidature a le même objectif ?

SR : Comment ça ? J’ai une base ! J’ai obtenu 200 000 voix en 2014. Le fait d’avoir quitté le pays ces sept derniers mois ne va pas m’affaiblir, au contraire, ça va me renforcer ! Je suis le premier militant contre l’oppression depuis la révolution de 2011.

Avant la révolution, les militants étaient victimes de l’autoritarisme. Moi aussi, c’est mon cas. Que ferais-je à l’étranger sinon ?

Je suis en fuite pour ne pas être exclu de manière autoritaire du jeu politique et pour que les élections se tiennent avec moi. Je crois en la démocratie. Je vais revenir pour les élections, car je suis un candidat, ils ne pourront rien me faire.

MEE : Est-ce que vous vous présentez pour avoir l’immunité ?

SR : Je n’en ai pas besoin. Je n’ai pas de condamnation. Si je suis tête de liste à France-nord c’est parce que je suis connu et que je veux donner une valeur ajoutée à ma liste. Je veux avoir un groupe important au Parlement pour avoir du poids. Si je suis le seul à être élu dans mon parti, je démissionnerai.

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MEE : De quoi avez-vous peur alors ? Pourquoi êtes-vous en fuite ?

SR : J’ai peur de l’arbitraire. J’ai mes sources, mes gens fidèles qui m’informent de ce qui se trame dans les coulisses. Je sais que certains jouaient un jeu dangereux en voulant monter un dossier contre moi, me convoquer et m’imposer une nouvelle interdiction de voyage. Encore une ! [Slim Riahi a déjà été frappé d’interdiction de sortie de territoire de septembre 2017 à juillet 2018].

Toute ma vie est à l’étranger, mon travail, ma famille… Qu’ils osent m’interdire de quitter le territoire ! Je reste optimiste et je crois qu’un nouveau système adviendra.

MEE : Vous avez vos « fidèles » dans les rouages de l’État, est-ce que ce n’est pas justement ce genre de méthodes que vous reprochez à Youssef Chahed ou à Ennahdha ?

SR : Ennahdha a placé ses gens, oui, mais il ne les a pas mobilisés pour interdire à certains de quitter le territoire ou geler leurs biens. Avec eux, le système est le suivant : ‘’Tente ta chance aux élections et si tu gagnes, tant mieux pour toi’’.

MEE : Nabil Karoui était membre de Nidaa Tounes pendant que vous étiez le président de l’UPL et que vos deux partis étaient en coalition. Désormais candidat, il est interdit de voyage et ses avoirs sont gelés (Nabil Karoui a été arrêté après cet entretien). Avez-vous récemment interagi ?

SR : J’avais une alliance avec Béji Caïd Essebsi, non pas avec Nidaa Tounes. Je n’ai pas de relations particulières avec Nabil Karoui. On avait un projet de télévision ensemble avant, mais rien d’autre.

À Nidaa Tounes, il n’était pas très actif. Il s’occupait de la communication du parti, c’est tout. Il fait de la com’ pour le meilleur et pour le pire. Il ne faut pas oublier qu’en 2014, il a orchestré une campagne contre moi.

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MEE : Quand vous avez acheté les actions de la chaîne de télévision Ettounsyia, concurrente à sa chaîne Nessma, en 2014 ?

SR : En 2014, en pleine campagne électorale législative et présidentielle, si l’UPL n’avait pas fait face à une campagne de calomnie, mon parti aurait obtenu 35 élus. Et moi, j’aurais été élu au deuxième tour.

Une cellule de crise s’est constituée et ils ont préparé un programme sur Nessma pour me discréditer. J’ai porté plainte et ils ont été condamnés à 2 000 dinars [environ 700 euros] d’amende. Mais après avoir perdu autant de points de popularité, c’était trop tard.

Récemment, je me suis solidarisé avec Nabil Karoui après ce qui lui est arrivé avec Youssef Chahed. Je parle des amendements de la loi électorale qui visaient à l’exclure. Mais oui, notre relation n’a pas bien commencé.

MEE : Pourtant vous avez beaucoup de points communs : vous êtes tous les deux hommes d’affaires, candidats, vous avez tous les deux essayé de faire de la télé. Nabil Karoui est-il un Slim Riahi qui a réussi ?

SR : Où est le succès ?

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MEE : Il est donné favori des sondages…

SR : Il y a une différence entre construire ta vie sur des bases solides et aller au casino et remporter le jackpot. S’il est élu, ce sont les Tunisiens qui vont être les premiers affectés. Il a juste profité de la faiblesse de l’État et du gouvernement de Youssef Chahed. Il a saisi le vide auquel font face les couches populaires à qui personne ne s’adresse.

Il a fait de la charité envers ceux qui avaient faim. Il n’a même pas donné son propre argent. Il a pris chez les uns pour donner à d’autres [l’argent a été collecté entre autres auprès de bienfaiteurs] et a fait de la communication dessus. Est-ce que c’est vraiment un projet d’État ? Si l’État mettait en place une taxe de 0,5 % sur les plus grandes fortunes, le tour serait joué, et on pourrait donner aux pauvres plus que Nabil Karoui.

J’ai donné des aides 100 fois voire 1 000 fois supérieures à celles données par Khalil Tounes [l’organisation caritative de Nabil Karoui]. Mais je n’ai pas fait de la propagande là-dessus.

Quant à moi, je suis parti de Tunisie à 8 ans, j’y suis revenu à 38 ans. J’ai laissé mon empreinte sur les principales étapes de la vie politique tunisienne post-2011.

Si j’avais été opportuniste, j’aurais le Club africain en main et je dirais à n’importe quel parti qui viendrait me consulter : ‘’Tiens, prends de l’argent, je te soutiens’’

En partant de l’accord de Paris [accord entre Béji Caïd Essebsi, alors président de Nidaa Tounes, Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, et Slim Riahi, qui a marqué le début de l’apaisement politique après le deuxième assassinat politique en 2013 du député Mohamed Brahmi] dont je suis à 100 % à l’origine [des cadres d’Ennahdha et de Nidaa Tounes ont relativisé son rôle depuis 2013], j’ai sorti la Tunisie d’une crise qui aurait pu éclater en guerre civile. Les chaînes de télévision étaient politiquement orientées et j’ai rétabli l’ordre. Et quand on m’a dit qu’un politique n’avait pas le droit d’avoir des médias, je me suis retiré.

Si j’avais été opportuniste, j’aurais pu vivre ma vie tranquillement sans tous ces dossiers au pôle financier. J’aurais le Club africain en main et je dirais à n’importe quel parti qui viendrait me consulter : ‘’Tiens, prends de l’argent, je te soutiens’’. Sans faire d’efforts, je donnerais mes instructions : ‘’Place tel ministre’’, ‘’Nomme telle personne’’, et je prendrais tel marché ou tel autre. J’aurais pu faire ça et j’aurais été le mieux placé pour le faire.

Je suis un businessman formé à l’étranger, je joue dans la cour des grands. Mais je ne viens pas en Tunisie pour faire du business. Je viens pour un projet politique, pour faire évoluer la société.

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MEE : Quelle est votre position sur l’égalité dans l’héritage ?

SR : Je crois qu’il faut donner la parole au peuple par un référendum. Il est vrai que je suis conservateur, mais je suis démocrate. Nous nous en tiendrons au résultat du référendum. On doit laisser le choix à la personne de son vivant, mais si la personne ne décide pas avant sa mort, la règle doit être définie par référendum : soit c’est la règle religieuse qui s’applique, soit c’est l’égalité. Pour ma part, j’aurais préféré garder ce choix pour moi, mais ce qui est sûr, c’est que je n’irai pas contre la volonté de Dieu.

MEE : Vous avez des liens particuliers avec la Libye où vous avez grandi. Quelle est votre stratégie face à ce voisin ?

SR : Avec tout mon respect pour les autres candidats, sur le dossier libyen, s’il y a une seule personne capable de faire la différence, c’est moi. Je suis en contact avec tout le monde.

Le plus important pour nous, c’est qu’il n’y ait plus de guerre et que les parties prenantes commencent à discuter ensemble autour d’une table. Ni Haftar ni les autres ne peuvent gouverner seuls.

Sur le dossier libyen, s’il y a une seule personne capable de faire la différence, c’est moi

Je suis pragmatique et tout ce qui peut servir la Tunisie, je le soutiendrai. L’intérêt de la Tunisie, c’est de ne pas prendre position. Cependant, nous devrions jouer un rôle plus important dans la résolution du conflit. Nous devrions aller voir Haftar, Sarraj, Saïf al-Islam, les chefs de tribus et les influenceurs.

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MEE : Si l’Arabie saoudite demandait à la Tunisie de fermer l’ambassade d’Iran, quelle serait votre réaction ?

SR : Je crois en notre souveraineté nationale. C’est très important. Mais il faut que la Tunisie ait une vision pragmatique.

Si je constate que le volume d’échanges commerciaux avec l’Iran n’est pas important et que le chiisme s’enracine en Tunisie alors que nous sommes des sunnites malékites, et si l’Arabie saoudite me donne dix ou vingt milliards de dollars pour dix grands projets, je ferme l’ambassade, car j’ai 30 % de Tunisiens qui ne dînent pas et 500 000 qui fouillent les poubelles pour trouver de quoi manger. Je fais d’une pierre deux coups, je défends l’islam malékite et je réponds aux besoins des Tunisiens.