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Zohra Driss : « La seule ambition de Hafedh Caïd Essebsi : saboter le gouvernement »

Lâché par le chef de l’État, Youssef Chahed réagit en lançant un bloc parlementaire dissident de Nidaa Tounes. Le bras de fer se poursuit à l’Assemblée des représentant du peuple entre lui et Hafedh Caïd Essebsi
Zohra Driss, députée de Sousse élue avec plus de 100 000 voix en 2014, a annoncé cet été sa démission du bloc Nidaa Tounes, parti qu’elle juge « fini » (AFP)
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TUNIS, Tunisie

Ce mardi, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) effectue sa dernière rentrée parlementaire de la mandature. Une rentrée marquée par un bouleversement des forces en présence avec la déliquescence de Nidaa Tounes – qui passerait de 86 élus en 2014 à une quarantaine environ – et l’émergence d’un nouveau bloc, celui de la Coalition nationale, en soutien au Premier ministre, Youssef Chahed, dont l’adhésion au parti présidentiel a été gelée.

Zohra Driss, députée de Sousse élue avec plus de 100 000 voix en 2014, a justement annoncé cet été sa démission du bloc Nidaa Tounes, parti qu’elle juge « fini », pour rejoindre la Coalition nationale. 

Depuis, cette femme d’affaires, issue d’une grande famille d’hôteliers, membre de la commission des finances à l’ARP, n’a pas épargné Hafedh Caïd Essebsi (HCE), le directeur exécutif du parti et fils du président Béji Caïd Essebsi (BCE), défendant Nidaa Tounes d’être « une affaire familiale » et accusant HCE de « commander depuis sa chambre à coucher ». 

Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed a lancé un nouveau regroupement parlementaire, la Coalition nationale (Reuters)

Middle East Eye : Vous avez démissionné du bloc parlementaire de Nidaa Tounes pour rejoindre celui de la Coalition nationale. De quel poids dispose ce nouveau groupe ?

Zohra Driss : Vendredi, nous étions 47 députés. Nous attendons encore un petit groupe. À l’heure actuelle, nous sommes en deuxième position à l’ARP, derrière Ennahdha [68 députés] dont nous allons essayer de nous rapprocher au maximum en terme d’effectifs.

MEE : Quel rôle va jouer votre bloc parlementaire ?

ZD : Nous travaillerons à la stabilité gouvernementale.

MEE : Cela veut donc dire un soutien total au Premier ministre Youssef Chahed ?

ZD : Nous sommes pour la stabilité gouvernementale. Vous le prenez comme vous voulez...

Pour moi, ce n’est pas une vraie crise politique, mais un problème de personne 

MEE : Pourquoi soutenez-vous ce gouvernement ?

ZD : Je ne dis pas que c’est un gouvernement idéal, mais il y a des résultats positifs. Il ne faut pas oublier que ce gouvernement a dû faire face à de grosses pressions exercées par l’UGTT[la puissante centrale syndicale], Nidaa Tounes... Je pense que le gouvernement aurait fait bien plus de choses positives avec du soutien. On remarque malgré tout que la croissance reprend, que l’endettement commence à reculer. 

Le gouvernement travaille dur pour diminuer le déficit commercial. La loi de finances 2018 avait été établie sur un baril du pétrole à 54 dollars. En réalité, son prix a été bien supérieur et il est actuellement à 72 dollars. Pourtant, les équilibres ont été maintenus dans le budget. Mais il est clair que le gouvernement aurait pu faire mieux sans cette guérilla.

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MEE : Le président Béji Caïd Essebsi souhaiterait que Youssef Chahed renouvelle la confiance au Parlement. Qu’en pensez-vous ?

ZD : J’estime que le Premier ministre n’a pas à le faire. La Constitution offre plusieurs possibilités : un certain nombre de députés ou le président lui-même peuvent demander ce vote de confiance. 

Les députés n’ont pas réussi à réunir assez de signatures. Béji Caïd Essebsi, lui, a essayé ces dernières semaines d’activer l’article 99 pour déclencher un vote confiance au sujet de Youssef Chahed. Deux choses l’ont retenu : Ennahdha, qui est resté dans la ligne de la stabilité gouvernementale, et la création de notre bloc parlementaire. Le président a vu qu’il ne parviendrait pas à obtenir une majorité contre le Premier ministre.

Quand la Constitution vous donne un droit, il ne faut pas hésiter à l’activer si l’on pense que cela peut régler une supposée crise politique. Pour moi, ce n’est pas une vraie crise politique, mais un problème de personne.

Le 12 septembre, Hafedh Caïd Essebsi avait adressé un questionnaire au Premier ministre, lui donnant un ultimatum de 24 heures pour y répondre (AFP)

MEE : Vous parlez d’un problème entre le Premier ministre Youssef Chahed et Hafedh Caïd Essebsi, le directeur exécutif de Nidaa Tounes qui est également le fils du président ?

ZD : Oui. Hafedh Caïd Essebsi a essayé par tous les moyens de gêner la sérénité et le travail du gouvernement. Il veut se placer pour 2019. Sa seule ambition, c’est de saboter le gouvernement. C’est aberrant pour un chef de parti dont est issu le Premier ministre. 

Après les élections de 2014, Nidaa Tounes disait ne pas vouloir travailler avec Habib Essid, le Premier ministre de l’époque, car il n’appartenait pas au parti. 

En 2016, quand Youssef Chahed a été choisi par le président, ce problème ne se posait plus. Mais ils ont vu un gouvernement qui avait la volonté d’agir, des sondages favorables à Youssef Chahed alors que Hafedh Caïd Essebsi était à moins de 5 % d’opinions favorables.

Youssef Chahed est devenu un ennemi à combattre. Il y a eu des chantages d’enfant : « Soit tu places mes hommes, soit tu sors du gouvernement ». Mais pourquoi ne pas donner carrément la place de chef du gouvernement à Hafedh Caïd Essebsi ? Au moins, on aurait vu de quoi il est capable ! J’aimerais l’entendre sur les problèmes économiques et sociaux du pays... 

Hafedh Caïd Essebsi sait parfaitement que je ne suis pas le genre de personne à subir des pressions. Il veut simplement intimider le Premier ministre et les députés

MEE : Il y a quelques semaines, vous avez affirmé dans les médias locaux que Nidaa Tounes était « fini »…

ZD : Je maintiendrai cette affirmation, tant que Nidaa Tounes maintiendra cette gouvernance. On l’a d’ailleurs vu ces derniers jours avec les démissions qui se succèdent dans les bureaux locaux et régionaux. 

MEE : La direction de Nidaa Tounes affirme qu’il y a eu des pressions pour pousser à ces démissions. Quel est votre avis ?

ZD : Je peux jurer qu’il n’y a eu aucune pression. Les gens qui ont quitté le bloc parlementaire de Nidaa Tounes sont ceux qui sont opposés à Hafedh Caïd Essebsi depuis deux ans [à l’époque de sa nomination en tant que directeur exécutif du parti]. Ils ont largement fait connaître leur position par le passé. Hafedh Caïd Essebsi sait parfaitement que je ne suis pas le genre de personne à subir des pressions. Il veut simplement intimider le Premier ministre et les députés et tenter de se justifier devant l’opinion publique. 

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MEE : Étant donné que Nidaa Tounes ne soutient plus le gouvernement, le parti pourrait exiger que ses ministres démissionnent. Il se dit également que le Premier ministre prépare un remaniement. Est-ce que le départ de ces ministres nidaouis serait une bonne chose ?

ZD : Je ne suis pas certaine qu’il y aura un remaniement. Concernant les ministres de Nidaa Tounes, j’ai entendu différentes déclarations. Beaucoup ne semblent pas d’accord pour quitter le gouvernement. 

MEE : Il serait tout de même assez étonnant que des ministres, comme Selma Elloumi (tourisme), qui ont voté le 15 septembre pour le gel de l’adhésion du Premier ministre à Nidaa Tounes restent dans ce gouvernement...

ZD : D’après mes informations, la ministre n’a pas voté en faveur de ce gel. Seules trois ou quatre personnes l’ont fait. La décision est loin d’avoir été transparente, il n’y a pas eu de vote [la direction de Nidaa Tounes affirme le contraire].

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi a annoncé la fin du consensus avec Ennahdha : sur la photo, Hafedh Caïd Essebsi (à gauche) et Rached Ghannouchi (à droite) (AFP)

MEE : Quelles idées et quels projets va porter la coalition nationale à l’Assemblée ?

ZD : Plusieurs choses doivent être réglées très vite : l’élection du Conseil constitutionnel, du président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections [ISIE], la loi des finances 2019... Il y a une petite centaine de projets à l’ARP que nous allons essayer de faire passer. Il y a notamment de nombreux décrets qui sont assez faciles à voter.

MEE : L’ARP est justement beaucoup critiquée pour ces projets de loi qui avancent si peu. Peut-on parler d’un blocage ?

ZD : Je ne dirais pas cela. Nous travaillons énormément, même si les gens ne s’en rendent pas compte. Peut-être faut-il accélérer ? Nous avons parfois des difficultés à nous accorder. La Coalition nationale s’entendra, selon les sujets, avec différents blocs – Ennahdha, Nidaa Tounes, Machrouu Tounes... – pour permettre d’avancer.

On s’alliera et on s’opposera en fonction des thèmes. Je ne suis pas d’accord avec le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui a annoncé la fin du consensus avec Ennahdha. D’abord, c’est lui qui avait instauré ce mariage contre nature. Ensuite, je pense que l’on peut s’entendre avec Ennahdha notamment sur des textes de loi relatifs à l’économie. En revanche, il est vrai que l’on risque de se heurter sur les questions des libertés individuelles ou sur l’héritage.

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MEE : Le président de la République a annoncé le 13 août ce projet de loi instaurant l’égalité dans l’héritage entre hommes et femmes. Quel sera la position de la Coalition nationale ?

ZD : Nous n’en avons même pas discuté, parce que pour nous, c’est une évidence. Ce n’est pas dans ce groupe que la question sera évoquée. Tout le monde est en faveur des libertés. 

Bochra Belhaj Hmida [présidente de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité, COLIBE à l’origine du rapport sur lequel le président s’est appuyé concernant la question de l’héritage] est parmi nous.

En 2016, un an avant que le président ne crée la COLIBE, une initiative avait été lancée à l’assemblée. Elle était menée par Mehdi Ben Gharbia, alors député. Tous ceux qui l’avaient soutenue sont aujourd’hui dans notre bloc.

MEE : Dans son interview télévisée du 24 septembre, le président de la République a critiqué le « tourisme parlementaire » évoquant les mouvements des députés au sein de l’ARP. Il s’est dit en faveur d’une loi interdisant ces mouvements. Qu’en pensez-vous ?

ZD : À l’heure actuelle, il n’y a pas de loi, donc c’est le droit de chaque député de quitter et de rejoindre un autre bloc. Il est vrai qu’il y a eu beaucoup de mouvements en quatre années. Je ne suis pas contre une telle loi. Personnellement, je suis restée quatre ans dans le bloc de Nidaa Tounes. Mais je ne votais pas forcément selon les consignes. J’ai toujours pris les décisions en mon âme et conscience, cela ne m’a jamais posé de problème.

Je pense que l’on peut s’entendre avec Ennahdha notamment sur des textes de loi relatifs à l’économie. En revanche, il est vrai que l’on risque de se heurter sur les questions des libertés individuelles

MEE : La Coalition nationale va-t-elle devenir, à terme, un parti ?

ZD : Nous y réfléchissons, mais rien n’est décidé.

MEE : Les échéances électorales de 2019 font déjà l’objet de nombreuses spéculations. Pensez-vous que Youssef Chahed sera candidat ? 

ZD : C’est son droit d’avoir des ambitions. Si c’est le cas, je le soutiendrais. Non pas pour sa personne, mais pour le programme qu’il portera. Nous le préparerons ensemble. 

MEE : Serez-vous à nouveau candidate aux législatives ?

ZD : Je n’y ai pas réfléchi sérieusement, mais c’est probable.