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Barrage sur le Nil : l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan peuvent-ils trouver une solution ?

Depuis le début de sa construction en 2011, l’Éthiopie est en désaccord avec ses voisins en aval, en particulier l’Égypte, sur l’existence même du barrage de la Renaissance
Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, photographié le 26 décembre (AFP)
Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, photographié le 26 décembre (AFP)

Alors que l’Éthiopie s’apprête à remplir le réservoir situé derrière le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, les parties concernés recherchent désespérément un moyen de réduire les tensions et de faire en sorte que les négociations – et non les passes d’armes – puissent aider l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan à trouver une solution. 

Mais la fenêtre pour une résolution semble se fermer rapidement.

L’Éthiopie a annoncé depuis longtemps son intention de profiter du début de la saison des pluies en juillet pour commencer à remplir le réservoir du barrage. Depuis le début de sa construction en 2011, l’Éthiopie est en désaccord avec ses voisins en aval, en particulier l’Égypte, sur l’existence même du barrage.

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Alors que l’Éthiopie présente le barrage, dont le coût s’élève à 4,6 milliards de dollars, comme un élément clé du développement du pays et une source d’électricité bon marché pour l’Éthiopie et ses voisins, l’Égypte soutient que le barrage représente une menace existentielle qui étouffera le flux du Nil vers l’Égypte et mettra ses citoyens en danger.

Malgré la rhétorique belliqueuse des deux pays et l’échange constant de menaces et de contre-menaces, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan ont réussi au fil des ans à surmonter leurs divergences et à s’entendre sur de nombreuses questions clés.

En 2015, ils ont signé une déclaration de principes engageant les trois pays à coopérer à la construction du barrage et à résoudre pacifiquement tout désaccord susceptible de survenir.

Des questions non résolues

Ces discussions ont abouti à une ébauche d’accord contenant un certain nombre de points clés relatifs au barrage et à son réservoir (dont la capacité est estimée à plus de 74 milliards de mètres cubes d’eau). 

Bien que les relations entre les trois États riverains aient été davantage marquées par un sentiment d’aigreur que par une véritable entente au cours des années suivantes, ils se sont bel et bien réunis fin 2019 et début 2020 pour des discussions coordonnées par le département du Trésor des États-Unis et la Banque mondiale.

Le ministre soudanais des Affaires étrangères, Asma Mohamed Abdallah, a déclaré dans une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU datée du 2 juin que les pourparlers avaient abouti à un accord à 90 %. Cependant, juste avant la date à laquelle les trois pays étaient censés parapher l’ébauche d’accord fin février, l’Éthiopie a refusé de l’accepter et les menaces et récriminations ont repris.

Des ouvriers déplacent des poutres en fer à l’aide d’une grue sur le chantier du barrage, le 26 décembre (AFP)
Des ouvriers déplacent des poutres en fer à l’aide d’une grue sur le chantier du barrage, le 26 décembre (AFP)

Deux questions essentielles ne sont pas résolues : l’absence actuelle de protocole d’atténuation des effets de la sécheresse et l’absence de processus de règlement des litiges.

Comme l’Égypte reçoit du Nil près de 98 % de son eau douce destinée à des usages agricoles, industriels et municipaux, le pays insiste pour que l’Éthiopie s’engage à libérer une quantité spécifique d’eau pendant les périodes de sécheresse prolongée afin d’assurer un débit constant et prévisible en Égypte.

Le Soudan tout comme l’Égypte réclament également la mise en place d’un processus clair de résolution des litiges concernant l’exploitation du barrage.

Pour sa part, l’Éthiopie soutient que si elle s’engage à libérer un volume d’eau déterminé en période de sécheresse, cela finira par vider le réservoir et empêchera l’Éthiopie de produire l’électricité dont elle a tant besoin. Elle estime également que l’Égypte tente de perpétuer ce qu’elle considère comme une revendication inéquitable sur des quantités considérables d’eau du Nil.

Depuis février, plusieurs acteurs extérieurs – dont l’Union européenne (UE), les États-Unis et l’Afrique du Sud (à la tête de l’Union africaine) – ont tenté de ramener les États riverains à la table des négociations, sans grand succès.  

Une pression considérable

Début avril, l’Éthiopie a proposé un accord provisoire de deux ans, soutenant qu’il contribuerait à réduire les tensions et à rétablir un climat de confiance. Mais l’Égypte a rejeté la proposition, affirmant qu’une approche progressive permettrait à l’Éthiopie d’éviter d’accepter une approche plus globale. Le Soudan insiste également sur la nécessité d’un accord global.

Pour tenter de trouver une solution diplomatique, le Soudan et l’Égypte ont également demandé au Conseil de sécurité de l’ONU de se saisir de la question en vertu de l’article 35 de la Charte des Nations unies. Selon le secrétaire général des Nations unies António Guterres, l’ONU est prête à aider les parties à trouver un accord

Si un débat au Conseil de sécurité peut éventuellement permettre d’identifier une solution, il est peu probable que le modus operandi délibéré du conseil aboutisse à une avancée spectaculaire à court terme.

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Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi sont tous deux confrontés à une pression considérable dans leurs pays respectifs qui les pousse à « tenir bon » et ne pas donner l’impression qu’ils se livrent à des compromis sur des questions d’un intérêt national aussi vital. 

On ne sait pas très bien comment le Conseil pourrait créer les conditions propices à un compromis que les trois États doivent pourtant rechercher. Chacun a trop à perdre pour laisser la situation dans la vallée du Nil dégénérer en un conflit pur et simple.

Le Soudan pourrait bénéficier grandement de l’accès à l’électricité bon marché et abondante que le barrage est censé fournir. Elle a également besoin d’être assurée que rien n’affectera le débit du Nil au Soudan ni n’entravera le fonctionnement de son barrage de Roseires.

Si l’Éthiopie semble avoir le dessus dans cette situation – compte tenu de son économie en pleine croissance et de sa position stratégique le long du fleuve –, elle a aussi besoin d’une quelconque forme de solution négociée.

Une solution diplomatique renforcerait son influence déjà grandissante dans le bassin ainsi que sa crédibilité en tant que puissance dominante dans la région – une considération qui apparaît au premier plan du calcul stratégique d’Abiy Ahmed. Cela contribuerait à rassurer les acheteurs potentiels de l’électricité du barrage quant au fait que l’Éthiopie est un partenaire fiable et digne de confiance.

Chacun a trop à perdre pour laisser la situation dans la vallée du Nil dégénérer en un conflit pur et simple

Pour l’Égypte, les enjeux sont évidents : hormis une modeste quantité d’eau souterraine, l’Égypte ne dispose d’aucune autre source d’eau immédiate pour sa population en pleine expansion (elle s’élève actuellement à 102 millions d’habitants et sa croissance est estimée à 1,94 % par an).  

Un accord négocié offrirait aussi très probablement à l’Égypte – ainsi qu’au Soudan – l’accès à des données techniques et environnementales importantes liées au débit du Nil et aux conditions en amont du bassin, des informations cruciales pour prendre des décisions éclairées en matière de politique de l’eau.

Tous les pays tireraient profit d’un environnement géopolitique moins belliqueux dans le bassin, mais il sera difficile de trouver un compromis.

Un rôle pour l’Union africaine

L’Égypte devra reconnaître que l’Éthiopie est en droit de poursuivre ses ambitieux projets de développement, tout comme l’influence croissante de l’Éthiopie dans le bassin en particulier et dans la région de la mer Rouge en général – une influence qui s’exercera au détriment de la domination de longue date de l’Égypte dans la région.

Enfin, la résolution de cette question particulièrement épineuse permettrait au gouvernement de Sissi de se concentrer sur des défis de plus en plus nombreux en matière de politique intérieure et étrangère, notamment les relations de plus en plus tendues avec la Libye et les troubles politiques et sociaux qui s’intensifient à l’échelle nationale.

Pour sa part, l’Éthiopie devra reconnaître la position précaire de ses voisins en aval, en particulier l’Égypte, et fournir des garanties crédibles selon lesquelles elle libérera des quantités d’eau suffisantes en période de sécheresse.

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Si l’Éthiopie résiste depuis longtemps à l’idée de faire appel à des tiers pour faciliter les négociations, l’Union africaine pourrait jouer un rôle constructif à cet égard. L’Égypte devrait surmonter sa réticence à accorder à l’UA un rôle plus proéminent, mais le fait d’impliquer l’UA dans les négociations serait en adéquation avec l’exigence de longue date de l’Égypte en faveur d’une intervention extérieure.

En fin de compte, il est peut-être temps que les négociations dépassent le niveau ministériel et impliquent plutôt les chefs de gouvernement. Jusqu’à présent, les négociations ont généralement eu lieu entre les différents ministres de l’Irrigation ou de l’Eau. La résolution de ces derniers points litigieux pourrait bien nécessiter la participation directe des hauts responsables politiques de chaque pays.

- Daniel C. Stoll est vice-doyen des affaires internationales au St. Norbert College, aux États-Unis. Il a participé à l’écriture de International Conflict Over Water Resources in Himalayan Asia (Palgrave Macmillan) et a beaucoup écrit sur les problèmes de gestion des ressources en eau en Afrique et au Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Daniel C. Stoll
Daniel C Stoll is Associate Dean for Global Affairs at St Norbert College in the US. He is the co-author most recently of International Conflict Over Water Resources in Himalayan Asia (Palgrave Macmillan) and has written extensively on issues of water resources management in Africa and the Middle East.