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Bombardement des livres et des souvenirs : à Alep, les frappes aériennes dévastent la culture

On craint que des sites culturels soient délibérément ciblés alors que le gestionnaire d’un centre culturel décrit comment le bâtiment a été détruit en un « clin d’œil »
Les habitants d’Alep célèbrent un mariage au centre culturel al-Waraqa plus tôt cette année (Centre al-Waraqa)
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Huthaifa Dahman garde de bons souvenirs du centre culturel al-Waraqa, cet institut au cœur du vieil Alep contrôlé par les rebelles qui a été détruit par les bombes cette semaine, conduisant certains habitants à se demander si les sites du patrimoine culturel de la ville étaient délibérément pris pour cible.

« Ma fiancée et moi nous sommes mariés au centre culturel al-Waraqa en avril, j’en garde de merveilleux souvenirs », a-t-il déclaré à Middle East Eye depuis Alep, qui a été cette semaine encore le théâtre d’intenses combats qui ont conduit l’ONU à prévenir d’une « catastrophe humanitaire ».

La photo d’un garçon de 5 ans d’Alep assis seul, hébété et couvert de sang et de débris à l’arrière d’une ambulance a donné un aperçu bouleversant de la vie dans la ville jeudi.

Traduction : Les enfants d’Alep – Khalil Hajjar (@KhalilHajjar89)

Le petit garçon blessé, qui s’appelle Omran Daqneesh, est maintenant dans un état stable après avoir été blessé – ainsi que quatre autres enfants, une femme et deux jeunes hommes – par une frappe aérienne, attribuée au gouvernement, sur le quartier rebelle de Qaterji mercredi soir.

Cependant, en plus du coût humain de la guerre, les habitants affirment que la destruction des sites comme al-Waraqa laisse un vide au cœur de la ville historique.

Une photographie montre la cérémonie d’inauguration d’al-Waraqa en décembre dernier (Centre al-Waraqa)

« Il était situé dans un vieux quartier de la ville avec des bâtiments anciens tout autour et une grande cour comme tous les bâtiments de style ancien en Syrie », a indiqué Dahman à Middle East Eye.

« Lundi, le gouvernement a détruit tout cela en un clin d’œil. C’est terrible de voir vos souvenirs dévastés, surtout quand ils se rapportent à votre propre mariage. »

Une photo prise après le bombardement de lundi montre les livres de la bibliothèque du centre parmi les décombres du bâtiment (Centre Waraqa)

Al-Waraqa avait été créé il y a moins de neuf mois ; rare centre pour l’éducation, la culture et le divertissement, il était situé dans le quartier rebelle de Bab al-Maqam, dans le centre-ville historique d’Alep.

Le centre avait son siège dans un ancien entrepôt de tissu qui avait été abandonné en 2011, lorsque la guerre était arrivée à Alep, autrefois le plus grand centre industriel de Syrie et sa ville la plus diversifiée.

Outre une cour utilisée pour les mariages et les événements publiques, le bâtiment abritait une bibliothèque de livres imprimés à Beyrouth, envoyés en Turquie, puis passés en contrebande à travers la frontière vers la ville d’Alep, qui était autrefois la ville la plus peuplée de Syrie, mais qui a vu la plupart de ses centres de formation et ses bibliothèques détruites par des années de guerre.

Le gestionnaire du centre, Abdel Rahman Ismail (48 ans), a déclaré que le centre avait bien failli devenir le site d’un « massacre » : le bombardement est survenu à peine deux heures avant une réunion publique.

« Le missile qui a frappé lundi après-midi a détruit l’ensemble du centre », a déclaré Ismail à MEE.

« Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment, mais deux gardes à l’extérieur ont été blessés. Les dégâts sont considérables – beaucoup de livres ont été réduits en cendres. »

Gomaa Mohammed, dont l’ONG éducative Kesh Malek se servait du centre comme galerie pour des expositions de photographie, a indiqué ne pas savoir pourquoi le bâtiment avait été pris pour cible.

« C’est véritablement affligeant de voir le patrimoine historique d’Alep totalement dévasté sans aucune raison – ils ne peuvent pas dire qu’il s’agissait d’un point de rassemblement pour les groupes armés ou terroristes. C’était tout simplement un lieu actif, avec un programme quotidien d’activités. Nous y avons organisé des expositions de photographie, traitant des disparitions forcées en Syrie et comment d’autres pays ont géré leur expérience de civils disparus. »

Pour Salem Abu al-Nasser, un membre respecté de la communauté d’Alep et un emprunteur régulier des livres de la collection d’al-Waraqa traitant de politique, d’histoire et de littérature, la destruction du centre n’a pas été une surprise : il a dénoncé une campagne ciblant le patrimoine culturel d’Alep.

« Pour moi, il n’y a rien d’étrange à ce que le gouvernement cible les sites historiques de la ville », a-t-il estimé, désignant une partie détruite de l’ancienne citadelle d’Alep dont l’effondrement a été imputé à des bombardements du gouvernement.

« Je constate que les objectifs [de l’activité gouvernementale] n’ont rien d’aléatoire. [Les forces d’Assad] savent qu’al-Waraqa, comme les autres sites historiques d’Alep, n’est pas une base pour des actions militaires ou soi-disant terroristes. Elles veulent détruire le patrimoine de la Syrie. »

Ismail, le directeur d’al-Waraqa, a expliqué à MEE que le bombardement de la ville était encore trop intensif pour commencer à essayer de reconstruire le centre. « Nous allons attendre un peu », a-t-il ajouté. « Nous allons déménager ce qui reste dans un autre lieu pour finir ce que nous avons commencé. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.