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Les petits cadeaux de Pedro Sánchez aux Algériens

Après sa volte-face diplomatique pour soutenir la solution marocaine au Sahara occidental, l’Espagne, qui craint de probables représailles algériennes, a remis à Alger un ex-militaire recherché
Mohamed Azzouz Benhalima, ex-caporal de l’armée algérienne, a fait acte de contrition et demandé pardon pour ses « erreurs » passées (Twitter)
Mohamed Azzouz Benhalima, ex-caporal de l’armée algérienne, a fait acte de contrition et demandé pardon pour ses « erreurs » passées (Twitter)

Après l’expulsion vers l’Algérie de l’ancien sergent de la gendarmerie nationale, Mohamed Abdellah, au mois d’août 2021 (il a été depuis condamné à cinq ans de prison), le ministre espagnol de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska vient de récidiver en remettant cette fois-ci aux autorités algériennes un autre militaire, Mohamed Azzouz Benhalima, ex-caporal de l’armée et membre du mouvement islamiste Rachad.

Traduction : « Hier soir, l’Espagne a remis à l’Algérie l’opposant et dénonciateur de la corruption Benhalima Mohamed. Les autorités espagnoles ont manœuvré pour que l’expulsion se fasse sans laisser pratiquement aucune marge de défense. »

Aucun des deux n’a été extradé. On les a appréhendés dans ce qui s’apparente à un guet-apens policier, on leur a signifié le refus de l’État de leur accorder l’asile politique, puis ils ont été rapidement expulsés.

Au grand dam – dans le cas de Benhalima – du bureau régional de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (ACNUR), qui avait averti les autorités espagnoles du danger que pouvait représenter sa remise aux Algériens, ainsi que de plusieurs ONG et de quelques formations politiques de gauche, dont une partie a permis à Pedro Sánchez de devenir président du gouvernement.

Tous, sauf le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), dont est issu Sánchez, ont signalé que cet opposant, membre d’un mouvement islamiste interdit en Algérie, risquait d’être torturé dans son pays. En vain.

Excès de zèle policier

Benhalima a été expédié manu militari en Algérie dans un avion spécialement affrété par Fernando Grande-Marlaska, un ancien juge de sensibilité conservatrice de droite, choisi personnellement par Sánchez pour exécuter le sale boulot que la gauche rechigne théoriquement à faire.

Mais en Espagne, personne ne s’y est trompé. Cet excès de zèle policier s’apparente à une faveur faite par Pedro Sánchez à son principal fournisseur en gaz. Surtout en ce moment précis de turbulences diplomatiques liées au conflit du Sahara occidental.

Après la lettre envoyée par Sánchez au roi du Maroc, dans laquelle il considérait « l’initiative marocaine d’autonomie [au Sahara occidental], présentée en 2007, comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend », puis le rappel pour consultation de l’ambassadeur d’Algérie Saïd Moussi, Madrid s’attend avec un zeste d’inquiétude dissimulé à de probables représailles algériennes.

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Les Espagnols craignent quelques soubresauts dans la fourniture de ce gaz si précieux pour la péninsule, même si plusieurs experts estiment que le volume négocié ne serait pas affecté, mais ne serait pas non plus augmenté comme le voudrait l’Espagne.

Et, croient les Espagnols, quoi de mieux pour apaiser la colère algérienne que de renvoyer chez lui, comme un vulgaire migrant et non comme un demandeur d’asile, un membre du mouvement Rachad, un mouvement islamiste accusé par Alger d’être une « organisation terroriste » ?

Après sa remise à la police algérienne, Mohamed Azzouz Benhalima a été exhibé sur une chaîne YouTube où on voit ce jeune homme, qui il n’y a pas si longtemps dénonçait dans une autre vidéo « la haute trahison des généraux », discourir sans fin et pendant une longue demi-heure sur ses anciens amis de Rachad. « Benhalima passe aux aveux » a titré un site algérien. « Benhalima passe à table », a renchéri une chaîne YouTube.

Le parfait discours du repenti

 Détendu et assis dans un confortable fauteuil qui donne l’impression qu’il ne s’agit point d’un interrogatoire dans un commissariat de police, l’accusé Benhalima y a exécuté le parfait discours du repenti. Il s’en est pris au mouvement Rachad, à ses responsables et à ses militants, en visant particulièrement la tête de ce mouvement.

Mohamed Larbi Zitout, un ancien diplomate algérien installé à Londres, ses deux frères et d’autres responsables du mouvement y ont été présentés comme des « comploteurs ».

Même son ancien camarade de militantisme et d’exil en Espagne, Mohamed Abdellah, n’a pas été épargné. Et à la fin, l’ex-caporal a fait acte de contrition et demandé pardon pour ses « erreurs » passées. Non sans avoir juré n’avoir été ni « torturé » ni même « insulté ».

Peut-être pour couper l’herbe sous le pied aux nombreux soutiens espagnols de Benhalima et à une partie de la presse marocaine qui a pris la défense de l’ancien caporal.

La même presse qui avait pourtant applaudi quand deux indépendantistes sahraouis avaient été expulsés vers Rabat par le même ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska. Le premier, l’étudiant Hussein Bachir Brahim, a été condamné en 2019 à douze ans de prison pour « meurtre », et le second, Fayçal al-Bahloul, à deux ans en 2021.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols. Ali Lmrabet is a Moroccan journalist and the Maghreb correspondent for the Spanish daily El Mundo.