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En Algérie, le président Tebboune veut reprendre la main face à une triple menace

Libération de détenus, calendrier politique accéléré, approche conciliante avec l’opposition légaliste : le président algérien veut faire oublier une année difficile et changer la donne face à une situation délicate, susceptible de basculer à la faveur du second anniversaire du hirak
La pandémie, la crise économique et la menace d’un retour aux marches populaires ont poussé le président algérien Abdelmadjid Tebboune à réagir, en annonçant une série de mesures importantes, sur la chaîne publique Algérie 3 le 18 février (capture d’écran/AFP)

Le président Abdelmadjid Tebboune veut reprendre la main. À quatre jours du second anniversaire du hirak, ce mouvement de contestation populaire né le 22 février 2019, il a lancé une série d’initiatives pour tenter de donner une nouvelle orientation à la vie politique du pays, alors qu’une partie des contestataires, la plus radicale, souhaite reprendre les marches populaires.

Le chef de l’État algérien a été contraint d’agir dans l’urgence. Il faut dire que M. Tebboune revenait de loin. Son élection, en décembre 2019, s’est faite dans des conditions difficiles, avec un taux de participation très faible, quasiment nulle en Kabylie. Le référendum organisé le 1er novembre 2020 sur la nouvelle Constitution a vu une participation encore plus faible, la plus faible de l’Algérie indépendante.

Entretemps, est survenue la pandémie de COVID-19, qui a paralysé le pays et plongé l’économie dans de nouvelles difficultés. Et pour couronner le tout, Abdelmadjid Tebboune a été contaminé par le coronavirus, avec des complications l’obligeant à séjourner près de trois mois à l’étranger, en Allemagne, au cours des quatre derniers mois, pour des soins.

Cette absence a plombé la gestion du pays face à une triple menace : la pandémie, la crise économique et la menace d’un retour aux marches populaires. La vie politique de l’Algérie s’est alors figée, rappelant par certains côtés l’ère Bouteflika, lorsque l’ancien chef de l’État s’était retrouvé forcé à l’inaction par un AVC en 2013.

Décisions dans l’urgence

M. Tebboune s’est trouvé obligé de précipiter le calendrier. En une dizaine de jours, il a fait un forcing pour créer une nouvelle situation politique. Il a d’abord reçu des chefs de partis d’opposition, mais légalistes, c’est-à-dire ne remettant pas en cause l’ordre institutionnel existant, avec lesquels il a évoqué une série d’initiatives pour tenter d’apaiser le climat de tension qui menaçait de se crisper à l’approche du second anniversaire du hirak.

[...] la libération de personnes non condamnées pose problème sur le plan juridique pour le pouvoir, à moins de reconnaître que la justice a mal fonctionné, ou que leur mise en détention préventive a été clairement décidée en dehors de la loi

Jeudi 18 février, il a rendu publiques ces décisions, qui ne sont pas encore totalement élaborées : dissolution de l’Assemblée populaire nationale (APN, chambre basse du Parlement), organisation de législatives et mesures de libération de détenus, condamnés ou non, pour des activités liées au hirak.

Le chef de l’État algérien a clairement agi dans l’urgence. Les mesures annoncées sont partiellement inabouties. Les listes des personnes à libérer ne semblaient pas encore définitivement arrêtées au moment de l’annonce.

Si les contours d’une grâce présidentielle en faveur de personnes définitivement condamnées sont juridiquement précis, la libération de personnes non condamnées pose problème sur le plan juridique pour le pouvoir, à moins de reconnaître que la justice a mal fonctionné, ou que leur mise en détention préventive a été clairement décidée en dehors de la loi.

Concernant la dissolution de l’Assemblée nationale, le chef de l’État n’a pas fixé de date précise pour la tenue des prochaines élections législatives. Il a précisé que le prochain scrutin aurait lieu dès que la nouvelle loi électorale, en cours d’élaboration, serait votée.

Mais ce faisant, le président Tebboune crée de fait un vide institutionnel, même si le rôle du Parlement n’est pas particulièrement important dans le pays, le Parlement sortant encore moins.

Autre signe de cette volonté d’aller vite, le chef de l’État a annoncé un prochain remaniement de son gouvernement, probablement sous 48 heures, un fait inédit dans la vie politique algérienne.

La tradition veut en effet qu’un remaniement ne soit annoncé qu’une fois la liste du nouvel exécutif définitivement arrêtée, pour éviter d’ajouter à la confusion qui entoure ces moments. Pourquoi annoncer un changement alors que les tractations ne sont pas encore terminées ?

Un virage délicat mais jouable

Cette volonté manifeste du président Tebboune d’aller vite était dictée par la nécessité d’imprimer rapidement un virage marqué dans la vie politique du pays, avant que la situation ne devienne incontrôlable. Car les nuages s’accumulaient.

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Aux aléas déjà cités, relatifs à l’absence du chef de l’État et à l’accumulation des difficultés politiques, sociales et économiques, le pays se trouvait dans une situation délicate, susceptible de basculer à la faveur du second anniversaire du hirak, qui sera commémoré le 22 février prochain, avec une agitation prévisible tout le long de la semaine.

Car au sein du hirak, un courant veut reprendre les marches populaires, qui ont cessé à la mi-mars 2020, en raison de la pandémie de COVID-19. Depuis plusieurs semaines, une frange d’activistes liés à l’extrême gauche, aux islamistes et à des revendications identitaires prépare le terrain pour une reprise des marches.

Ils se sont donné rendez-vous le 16 février à Kherrata, où une marche a regroupé plusieurs milliers de personnes. Le but est clairement de rééditer ce qui s’était passé en 2019, lorsqu’une marche organisée dans cette ville avait donné le ton de ce qui allait être le hirak : marche pacifique, populaire, non réprimée.

En lançant ces initiatives, le président Tebboune espère à la fois décrisper l’atmosphère et satisfaire une partie de l’opposition légaliste. Celle-ci demandait des mesures d’apaisement, notamment concernant les détenus, ainsi que des garanties électorales, l’ouverture du champ médiatique et politique et un minimum de concertation.

Ces revendications tranchent avec celles d’autres courants qui remettent en cause l’ordre institutionnel existant, faisant du lancement d’un nouveau processus constituant une condition première pour toute solution.

En lançant ces initiatives, le président espère à la fois décrisper l’atmosphère et satisfaire une partie de l’opposition légaliste. Celle-ci demandait des mesures d’apaisement, notamment concernant les détenus, ainsi que des garanties électorales, l’ouverture du champ médiatique et politique et un minimum de concertation

Le carré des défenseurs de cette dernière option s’est singulièrement rétréci, et le président Tebboune espère le réduire davantage, pour créer une nouvelle dynamique susceptible de changer la donne. Il espère notamment que les législatives puissent se dérouler normalement en Kabylie, contrairement à la présidentielle de décembre 2019, où la participation avait été presque nulle.

Pour le président Tebboune, le virage s’annonce délicat, mais la partie est jouable. Les partis d’opposition, rejetés à la marge par le hirak, ont tout intérêt à un retour au processus institutionnel qui les replace au centre du jeu. Ils auront aussi beau jeu pour dire que leurs revendications au sujet des détenus et des mesures d’apaisement ont été satisfaites.

Le président Tebboune peut aussi être favorisé par ceux qui veulent apparaître comme ses pires ennemis, les « jusqu’au-boutistes » du hirak. Ceux-ci affichent un « radicalisme » à toute épreuve, qui frise le nihilisme.

Sans projet, à part un vague processus constituant et la sublimation des marches, cette frange du hirak a progressivement imposé des thématiques et des pratiques qui ont poussé le peuple du 22 février à prendre ses distances.

En offrant des perspectives électorales et de participation à la vie politique, le président Tebboune espère changer la donne, et remettre la vie politique dans les institutions pour l’extraire définitivement de la rue.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef
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