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Sans président depuis un mois, les Algériens se demandent « qui est aux commandes »

Cela fait un mois que le chef de l’État algérien, atteint du COVID-19, est hospitalisé en Allemagne, alors que le pays traverse une double crise, économique et sanitaire 
Algériens sur la corniche de Bab El Oued, quelques heures avant le couvre-feu (AFP)
Algériens sur la corniche de Bab El Oued, quelques heures avant le couvre-feu (AFP)
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ALGER, Algérie

« L’autre [l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika], il nous a bernés des années en étant représenté dans les cérémonies officielles par une photo encadrée. J’espère que celui-là ne nous fera pas le même coup ! » Rachida, gérante d’une école privée à Alger-Centre, la belle cinquantaine, ne cache pas son inquiétude. 

Voilà un mois que le président Abdelmadjid Tebboune, 75 ans, a été transféré en Allemagne pour y être soigné du coronavirus dans « un des plus grands établissements spécialisés » du pays, selon les termes de la présidence. Assez longtemps pour que la rue algéroise sature de rumeurs et de d’appréhensions sur un air de « déjà-vu » : celui laissé par Abdelaziz Bouteflika qui, depuis son accident vasculaire cérébral en 2013, multipliait les séjours hospitaliers à l’étranger.   

« On n’a pas de chance, quand même », confie un peu tristement Youssef, un livreur de la capitale, avant que son humour ne reprenne le dessus. « On n’a que des présidents en distanciel ! », plaisante-t-il en reprenant un terme à la mode.

« On avait enfin réussi à se débarrasser de Bouteflika [poussé à la démission le 2 avril 2019 à la suite du mouvement populaire du hirak] et voilà qu’on se retrouve dans la même panade. »

« On n’a pas de chance, quand même. On n’a que des présidents en distanciel ! »

- Youssef, livreur

Rachida, qui a été de toutes les manifestations « contre le système politique » jusqu’au confinement de mars 2020, s’emporte : « Nous n’avons pas fait tout cela [les manifestations de février 2019 à mars 2020] pour finir ainsi ! Le pays traverse une crise économique et, surtout, une crise sanitaire, et on ne sait pas qui est aux commandes ! » 

Car après une relative accalmie des cas de contamination à la fin de l’été, les statistiques – sous-évaluées, de l’avis même de certains professionnels de la santé qui les multiplient au moins par dix– sont reparties à la hausse.

« On sait aussi que le nombre de décès est plus important, car beaucoup de gens décèdent à la maison », assure Karim, un généraliste algérois dont le cabinet, en Kabylie, ne désemplit pas.

Selon les témoignages recueillis par le quotidien El Watan au seul cimetière d’El Alia à l’est d’Alger, « on enterre de jour comme de nuit ». « Les agents sont dépassés par le nombre de morts », peut-on lire. « Les enterrements se font toute la journée. Entre ceux qui meurent du COVID et les autres, nous sommes dépassés », témoigne l’un d’entre eux. 

« Décision centrale grippée »

« Il y a péril en la demeure, il y a danger, il y a danger », reconnaissait, début novembre, le ministre de la Santé, Abderrahmane Benbouzid, alors que le gouvernement imposait de nouvelles mesures de contrôle, comme ramener le couvre-feu de 23 h à 20 h  dans 29 des 48 wilayas du pays.  

« La situation n’a jamais été aussi anxiogène », commente Ali. Cet entrepreneur dans le bâtiment, qui a déjà souffert depuis le printemps des restrictions de déplacement de ses ouvriers et de l’arrêt de ses chantiers, ne sait plus comment faire pour maintenir son activité à flot.

Alors qu’il n’existe aucune donnée statistique officielle sur les conséquences de la pandémie sur l’économie algérienne, les milieux d’affaires se disent préoccupés par l’année 2021.

Selon l’économiste Abdelhak Lamiri, « la pandémie va durer plus longtemps que prévu et très probablement, les deux tiers de l’année 2021 seront sous l’impact du COVID-19. On peut donc s’attendre à une autre régression de l’activité économique et donc continuer sur une croissance négative ».

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« On voit bien que la décision centrale est grippée : tous les dossiers économiques sont bloqués. Il n’y a absolument rien qui bouge ! », déplore Ali, le patron.

« Le monde entier subit cette récession mais chez nous, cela se double d’une paralysie des institutions. Je crois que l’absence du président pèse beaucoup sur cette aphasie gouvernementale, j’espère qu’il va rapidement rentrer… en attendant de vraies nouvelles de son état de santé », ajoute le jeune homme.    

Car la question de la communication officielle autour de l’état de santé du chef de l’État fait l’objet de nombreuses critiques. 

Depuis une dépêche de l’agence officielle APS le 20 novembre faisant état d’une lettre de la chancelière allemande, Angela Merkel, « dans laquelle elle se réjouit qu’il se soit remis de son infection au coronavirus », il n’y avait plus aucune information officielle jusqu’à ce que lundi, tombe un nouveau communiqué de la présidence pour annoncer le retour du chef de l’État « dans les prochains jours ».

Pour l’éditorialiste du quotidien Liberté Mustapha Hammouche, la gestion de la communication relève de « l’amateurisme » : « À travers cet amateurisme, transparaît le malaise d’un régime qui prétend à la transparence républicaine, mais n’en a pas la culture, s’étant traditionnellement complu dans sa gestion occulte des questions de l’État. Nous l’avons éprouvé avec Bouteflika : tout un système s’est dressé comme un seul homme contre la ‘’curiosité’’ populaire, soutenant mordicus, sept ans durant, que le chef de l’État, impotent, se portait comme un charme. » 

Un agenda politique « figé »

Les maladresses de la présidence, acculée à reprendre les informations divulguées dans certains médias, ont ouvert la voie aux plus folles rumeurs relayées par les réseaux sociaux, multipliant les inquiétudes de l’opinion publique.

« Si les circuits officiels de la communication avaient bien fonctionné, il n’y aurait assurément pas eu autant d’inquiétudes, de craintes et de doutes sur la santé du président de la République. L’exécutif aurait même pu prévenir la propagation des rumeurs et mettre en échec toutes les tentatives de manipulation de l’information », regrette le journal El Watan.

Mais au-delà des mystères et des spéculations, il reste que « l’agenda politique du système semble complétement figé », relève un expert politique ayant requis l’anonymat. 

Le référendum sur la révision constitutionnelle le 1er novembre, projet phare du président algérien, a connu une abstention historique avec seulement 23,7 % de participation. Ce projet voulait pourtant enclencher le nouveau processus de « restauration nationale » voulu par Abdelmadjid Tebboune.

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Or, son absence risque de reporter échéances et projets politiques. Les prochaines étapes devaient s’articuler autour d’une révision de la loi électorale et surtout l’organisation d’élections législatives anticipées afin de refonder une représentation parlementaire héritée de l’ancien système Bouteflika. 

« Sans oublier les nombreux chantiers de ‘’débouteflikisation’’ du système politique et des réseaux économiques au sein de l’administration et même dans certains corps de sécurité », souligne une source officielle à Middle East Eye, qui reconnaît que « ces énormes chantiers pâtissent de l’absence du président ». 

Son absence s’inscrit aussi dans un climat régional tendu avec le développement des événements entre le Front Polisario et le Maroc aux confins des frontières sud-ouest de l’Algérie.       

Mais si la rue s’inquiète, l’opposition, pour sa part, maintient un étrange silence radio sur l’hospitalisation du président. Seul un parti récemment créé, le Nouveau courant national, dirigé par une ancienne « figure » du hirak – reconverti dans le soutien au nouveau pouvoir – le jeune activiste Seif Islem Benattia, a réclamé l’application de l’article 94 de la Constitution, qui permet de constater la vacance du poste de président et de désigner le président du Sénat, l’intérimaire Salah Goudjil, 89 ans, comme chef de l’État durant 45 jours, le temps de préparer une présidentielle anticipée.  

« Les énormes chantiers de ‘’débouteflikisation’’ pâtissent de l’absence du président »

- Une source officielle

Pour le politologue Abed Charef, « déclencher cette mécanique constitutionnelle aura un effet énorme sur le pays ».

« Cela aura un effet pédagogique très important pour montrer aux Algériens qu’il est possible de fonctionner dans le cadre de la Constitution et de la loi, et de découvrir ce qu’est la séparation des pouvoirs », analyse-t-il. 

« À défaut, si le Conseil constitutionnel reste silencieux lorsque le président Tebboune aura bouclé 45 jours d’absence, délai constitutionnel d’un intérim du chef de l’État, le pays sera contraint de repartir à zéro, et de se demander à quoi sert un Conseil constitutionnel. » 

Le président du Sénat, deuxième personnage de l’État qui pourrait, conformément à la Constitution, assurer l’intérim de la présidence en cas de vacance, s’est tout juste contenté, jeudi 26 novembre, d’« espérer » que le chef de l’État rentre rapidement pour « poursuivre sa noble mission »…