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Détenus du hirak algérien : le procès de la résilience face à l’injustice

Le verdict prononcé à l’encontre des manifestants algériens à l’issue d’un procès-fleuve ce lundi ne fera certainement pas reculer le mouvement
Les manifestants ont défilé mardi à Alger pour la 38e semaine consécutive contre le pouvoir, réclamant notamment une « justice indépendante » et la libération des personnes arrêtées dans le cadre de la contestation, dont une trentaine ont été condamnées à de la prison ferme (AFP)

Il n’y a pas de microphones dans les salles d’audience des tribunaux algériens. Il suffit donc que l’assistance soit plus nombreuse que lors des procès de routine pour que tous ceux qui prennent la parole deviennent totalement inaudibles : magistrat, procureur et prévenus. Les avocats, eux, savent se faire entendre.

C’est donc à un procès à moitié inaudible qu’a assisté une salle pleine à craquer hier, lundi 11 novembre, au tribunal d’Alger-Centre : un procès-fleuve, commencé dans la matinée et achevé par l’annonce du verdict à 2 h 30 le matin suivant. Celui de 42 inculpés, parmi ceux qu’on appelle en Algérie les « détenus du hirak », à savoir des prisonniers politiques.

Caricature de Dilem dans le quotidien Liberté du 12 novembre (capture d’écran)

Ceux qui ont comparu devant le juge hier, accusés d’« atteinte à l’unité nationale », ont été majoritairement arrêtés à la fin du mois de juin 2019, dans le cadre des manifestations contre le régime et pour l’avènement de la démocratie qui ont lieu dans le pays depuis février dernier.

Certains ont été arrêtés parce qu’ils étaient en possession ou brandissaient le drapeau amazigh, d’autres pour avoir affiché des pancartes portant la mention « Dégage », pour avoir posté sur leur compte Facebook personnel des publications ayant fortement déplu au magistrat instructeur, ou encore pour avoir vendu des badges et pin’s arborant le drapeau amazigh à la lisière des trajectoires des manifestants.

Saturation de l’espace

À 8 heures du matin, il n’y a encore que les familles et amis des inculpés qui arrivent et essaient de trouver des places assises en face du banc des accusés pour s’assurer de pouvoir voir et saluer « leur détenu » à son arrivée à l’audience.

À 9 heures, la salle est surchauffée, il n’y a plus un millimètre cube d’espace libre, les gens sont debout écrasés contre les murs de la salle, pressés les uns contre les autres dans l’allée centrale, beaucoup finissent sur les genoux même de ceux qui ont eu « la chance » d’avoir une place assise.

Dans toute cette incroyable pagaille de corps humains pressés les uns contre les autres, de frères, sœurs, mères, pères, voisins aux visages pris dans des masques d’angoisse, l’ambiance est incroyablement bienveillante

Dans toute cette incroyable pagaille de corps humains pressés les uns contre les autres, de frères, sœurs, mères, pères, voisins aux visages pris dans des masques d’angoisse, l’ambiance est incroyablement bienveillante, personne ne crie, personne ne proteste, personne n’engueule l’autre.

À chaque arrivée d’un nouveau corps, on découvre tous la magie de l’élasticité physique dont est capable l’être humain et qui semble ici, dans cette salle où l’espoir est grand que justice soit rendue, se multiplier à l’infini.

La foule chuchotante doit faire preuve de patience, car ce n’est qu’à 11 h 45 que les premiers inculpés du hirak sont amenés.

Solidarité avec les « héros »

Leur arrivée déclenche une joie indescriptible, ils sont accueillis comme des héros : d’abord, une salve d’applaudissements nourris, ensuite les youyous qui strient l’air, les rires, les hourras, les grands gestes d’amour, les baisers qui volent et les slogans qui résonnent : « Djazayer horra dimocratiya »… Algérie libre et démocratique.

Les sept jeunes inculpés semblent décontenancés : l’ahurissement se lit sur leur visage. Chacun commence à chercher les siens dans la foule compacte, puis, une fois trouvés, arrive le grand sourire rassuré, satisfait.

L’arrivée fracassante des premiers inculpés déconcerte y compris les avocats, qui font signe à l’assistance de se taire et de « respecter la cour ». Ce n’est qu’à cet instant que l’on entend la voix du juge, menaçante : « Taisez-vous tous ! Sinon je fais vider la salle immédiatement ! »

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Une fois ramené le silence total, c’est l’écho des chants à l’extérieur qui se met à résonner entre les murs de la salle d’audience pendant de longues minutes : « Pouvoir assassin, pouvoir assassin ! » Ceux-ci, personne ne peut les faire taire, ils accompagneront le procès jusqu’à la fin de l’après-midi.

Le juge commence à questionner les accusés, à la hâte, ne prenant pas plus de deux ou trois minutes avec chacun : « Vous n’êtes pas sorti pour faire de la casse, n’est-ce pas ? »

Dans leurs réponses, les détenus essaient de décrire les circonstances de leur arrestation, soulignant que lors de la fouille, la police a trouvé sur eux les deux drapeaux : le drapeau national algérien et le drapeau de l’identité berbère.

L’un d’entre eux, Abderrahmane Boudra, 40 ans, employé de mairie et père de trois enfants, vêtu du jersey vert flamboyant de l’équipe de foot algérienne, lève les mains vers le ciel et s’écrie d’une voix haute qui tremble d’émotion : « J’aime l’Algérie, je le jure, j’aime ce pays men qalbi [de tout mon cœur], c’est pour ça que je suis sorti manifester, nous sommes un seul peuple, nous les Algériens, nous sommes une seule famille. »

« J’aime l’Algérie, je le jure, j’aime ce pays men qalbi [de tout mon cœur], c’est pour ça que je suis sorti manifester, nous sommes un seul peuple, nous les Algériens, nous sommes une seule famille »

- Abderrahmane Boudra, 40 ans

Sa femme, Amina, est dans la salle ; ce jour de procès est aussi son anniversaire, elle vient d’avoir 29 ans. Elle a laissé ses enfants, âgés de 11, 8 et 6 ans, à la voisine ; ils l’ont appelée pour lui demander « si elle allait ramener papa à la maison ».

Amina et ses enfants vivent dans un bidonville à la lisière d’Alger, à Bordj El Kiffan. Depuis que son mari est en prison, elle n’a plus de ressources, la mairie ne veut pas entendre parler d’elle et, dit-elle dans un sourire douloureux, « si Abderrahmane est libéré ce soir, je n’aurai même pas de quoi lui faire à dîner ».

Une oreille a entendu les paroles d’Amina dans cette foule compacte, une main s’est tendue discrètement vers elle pour lui remettre quelque chose, de quoi l’aider à tenir encore un peu.

La solidarité envers les familles de détenus politiques démunies s’organise à travers les réseaux créés en urgence depuis quelques mois, à l’instar du Réseau contre la répression ou le Comité national pour la libération des détenus, mais aussi spontanément, sur-le-champ. On ne partage pas que l’argent, comme une manière de redistribuer le poids de la répression, on donne aussi de l’amitié, du réconfort, de la chaleur humaine, qui passent par l’infinité de petits gestes, regards et paroles échangés tout au long du procès.

Après avoir questionné les inculpés, le juge donne la parole au procureur pour son réquisitoire. Celui-ci se suffit d’un chuchotement à peine audible : « Un an de prison ferme et 100 000 dinars algériens [près de 500 euros] d’amende ».

Les avocats passent aux plaidoiries et pendant qu’ils font le procès du régime algérien, du chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah et de la « justice du téléphone » – par laquelle les magistrats reçoivent les ordres directement de l’exécutif avant de prononcer leurs sentences –, on continue d’entendre les chants des manifestants dehors… et les youyous.

« La prison est un passage obligatoire dans toutes les révolutions »

Les avocats demandent l’acquittement, certains exigent que des excuses soient faites aux inculpés, « devenus les otages d’une négociation politique dégoûtante », affirme l’un des avocats, maître Mostefa Bouchachi, personnalité publique légendaire en Algérie pour avoir été activement impliqué dans la défense des droits de l’homme depuis la période sanglante des années 1990.

« Les manifestants ont porté cet emblème amazigh pendant des mois, de février jusqu’à fin juin, et c’est à ce moment-là que le brandir est devenu subitement un crime. Les supporters du club de foot JSK [Jeunesse sportive de Kabylie] l’emmènent avec eux dans toutes les villes du pays depuis plus de dix ans, y a-t-il jamais eu un procureur qui a ouvert une enquête contre eux ? », interroge l’avocat, rappelant qu’il n’y a aucun article de loi algérien qui interdise que l’on brandisse quel que drapeau que ce soit.

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Dans « cette même salle où maître Jacques Vergès a défendu les combattants du FLN contre la France coloniale », finit par rappeler le ténor algérien, « il n’y aura pas d’indépendance de la justice tant qu’il n’y a pas indépendance totale de l’Algérie, je veux dire par là : une réelle démocratie où la source du pouvoir est le peuple ».

Très souriant à sa sortie de la salle, maître Bouchachi affirme aux journalistes qui lui demandent son opinion quant à l’issue du procès qu’il est « optimiste de les voir tous sans exception relâchés aujourd’hui ».

Il ne restera pas jusqu’au bout de la nuit pour voir l’immense déception des familles à l’annonce du verdict. Il a dû prendre l’avion dans l’après-midi à destination de Ghardaïa, dans le sud de l’Algérie, où l’attend le lendemain le procès d’un militant politique incarcéré dans la même affaire que Kameleddine Fekhar, militant du Mzab et activiste des droits de l’homme décédé le 28 mai dernier en prison.

Les avocats plaident les uns après les autres, ils sont 45 à s’être constitués en « collectif de défense des détenus politiques », mais bien d’autres se sont joints à ce procès et ont tenu à venir y dénoncer le régime. Des médias algériens parlent d’une centaine d’avocats, ce qui ne semble pas excessif étant donné le nombre hallucinant de plaidoiries dites en ce lundi 11 novembre.

À la question de savoir si cela est dû à une « stratégie de la défense » ou à l’improvisation et au manque de préparation, la date de l’audience ayant été annoncée seulement la veille, les avocats expliquent que tous se sentent dans l’obligation morale envers leur client de prendre la parole.

Sa voix ne parvient à l’audience que par bribes, mais sa stature en impose au juge qui s’enfonce de plus en plus dans son siège tout en opinant de la tête, scotché littéralement par le charisme de la jeune femme

Dans la salle, à 16 h 30, c’est le tour d’une statue olympienne de se lever : Samira Messouci, la vingtaine, élue du parti Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), également en prison depuis le mois de juin 2019 pour avoir porté le drapeau berbère.

Drapée dans un cardigan de laine blanche, ses longs cheveux noirs retenus en arrière, le sourire éclatant envers l’assistance, elle se retourne vers le président de la séance et le toise. Sa voix ne parvient à l’audience que par bribes, mais sa stature en impose au juge qui s’enfonce de plus en plus dans son siège tout en opinant de la tête, scotché littéralement par le charisme de la jeune femme.

Elle n’est pas là pour demander pardon ou se justifier, elle le regarde de toute la hauteur de sa détermination et conclut :  « La prison est un passage obligatoire dans toutes les révolutions. »

« Samira, elle, n’a pas besoin d’avocats », souffle quelqu’un en passant.

Au bout de la nuit, un verdict glacial

Jusqu’à très tard dans la nuit, le rituel continue ainsi : quelques minutes pendant lesquelles sont interrogés les jeunes gens dans le box des accusés, quelques bribes de phrases inaudibles soufflées par le magistrat ou le procureur, puis les longues plaidoiries de la défense.

Pour combler l’attente et l’angoisse du verdict, beaucoup de sympathisants qui n’ont ni famille ni amis sur le banc des accusés sont sortis acheter des sandwiches, des bouteilles d’eau, de l’aspirine, des dates, de la galette chaude qu’ils distribuent pour manger tous ensemble en baillant de cette nuit qui ne veut plus finir.

Au fur et à mesure que les heures s’allongent, l’auditoire prête moins attention aux voix des avocats qui plaident, même si certains continuent à les applaudir frénétiquement à chaque fin de plaidoirie.

Parmi les solidaires, il y a jusque des familles de jeunes manifestants qui ont été arrêtés et mis en prison lors du deuxième vendredi de manifestations, le 1er mars 2019, et qui sont encore en attente de leur procès. Ils sont accusés de motifs très lourds : destruction de biens publics, incendie de biens publics et privés, vols caractérisés, destruction de voitures appartenant à des particuliers et même, pour l’un d’entre eux, détention illégale d’arme à feu.

Les mères de ces jeunes-là ne perdent pas un mot de ce qui se dit. Assises sur le banc tout au fond de la salle, elles soupirent : « Les graves accusations contre nos enfants sont infondées, ce qui nous arrive est totalement injuste. »

Elles écoutent les plaidoiries avec attention et tentent de se mettre en contact avec les avocats qu’elles pensent être « compétents et courageux ».

« Le choc est total, pourquoi nous ont-ils gardés ici jusqu’à 3 heures du matin pour finir par déclarer un verdict préparé à l’avance ? »

- Amina, épouse d’un détenu

À 2 h 30 du matin, le verdict tombe enfin : un an de prison dont six mois avec sursis à l’encontre de 21 détenus. Les autres voient leurs affaires renvoyées au 18 décembre prochaine, leurs  familles ont attendu en vain.

« Le choc est total, pourquoi nous ont-ils gardés ici jusqu’à 3 heures du matin pour finir par déclarer un verdict préparé à l’avance ? Pourquoi ne l’ont-ils pas annoncé en début de journée, pourquoi nous avoir laissé espérer », murmure Amina Boudraa, des larmes dans les yeux à l’idée de rentrer si tard à la maison, complètement bredouille, sans « le papa promis à [s]es enfants ».

La journée a été longue, intense pour beaucoup, qui fondent en larmes. Tout au long du procès, l’espoir était devenu contagieux, difficile à contenir.

L’attitude courageuse et déterminée des accusés, les plaidoiries énergiques des avocats, le profil bas adopté par le président de l’audience et le procureur, mais aussi, et surtout, l’atmosphère stupéfiante de solidarité spontanée, de sympathie, d’amitié qui a fait de cette salle d’audience, en cette journée mémorable, l’épicentre de l’énergie positive du hirak algérien, tout cela a induit les présents en erreur.

Ils ont fini par croire que tous ces sentiments forts qui se réverbéraient dans cette salle d’audience allaient avoir un impact, y compris sur le juge. Pourtant, même s’il a fini par lâcher un verdict que tous ont ressenti comme une injustice et une blessure, combien de temps pourra-t-il encore tenir, ce juge dont personne ne connaissait le nom ?

Combien de verdicts et de procès sous cette pression formidable que les Algériens ne sont pas près de relâcher ?

Cela fait près de neuf mois qu’ils sortent par dizaines de milliers, disciplinés, pacifiques, déterminés, solidaires, chaque vendredi et chaque mardi, pour exiger la démocratie et l’indépendance de la justice. Le procès épique de « leurs héros » en ce lundi 11 novembre ne les fera certainement pas retourner à la maison.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Daikha Dridi
Daikha Dridi est journaliste-reporter. Elle a animé, à Alger, le « Café presse politique », talk-show politique de la web radio algérienne Radio M. Elle a été rédactrice en chef adjointe du HuffPost Algérie. À San Francisco, elle a créé et codirigé le site de news alternatif International Boulevard. Elle est l’auteure de Alger, blessée et lumineuse (Autrement, 2006).