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Arabie saoudite et Émirats arabes unis : quand les princes héritiers se brouillent

La divergence d’intérêts croissante entre les deux voisins a créé de sérieuses fissures dans le mince vernis de leur « entente stratégique » jadis portée aux nues
Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed rencontre le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane en 2018 à Djeddah (Bandar al-Jaloud/palais royal d’Arabie saoudite/AFP)

Ils formaient le couple de pouvoir du Golfe sous l’ère Trump : les deux princes héritiers et dirigeants de facto des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite ont secoué la région en imposant leur volonté à leurs voisins.

Depuis que Mohammed ben Zayed (MBZ), l’homme fort d’Abou Dabi, a pris Mohammed ben Salmane (MBS) sous son aile en 2015, ce dernier ne semblait pas gêné d’être présenté comme son protégé. À Riyad, on pensait que le modèle de libéralisation autoritaire d’Abou Dabi pouvait être un exemple à suivre pour faire passer le royaume du Moyen Âge au XXIe siècle. 

Alors que MBS a désormais pris plus fermement le volant à Riyad, la lune de miel entre les princes héritiers est certainement terminée

Mais au cours des deux dernières années, le cercle intérieur de MBS s’est rendu compte que le voisin qu’ils voyaient comme un allié ne tenait pas à créer des situations gagnant-gagnant pour les deux États. Au contraire, la mentalité à somme nulle affirmée des Émirats arabes unis – encouragée par la politique laxiste de l’ancien président américain Donald Trump au Moyen-Orient – a souvent nui aux intérêts saoudiens.

L’ascension des Émirats arabes unis, devenus sans l’ombre d’un doute l’État arabe le plus puissant de la dernière décennie, n’a été possible que parce qu’Abou Dabi poursuit impitoyablement ses propres intérêts sans se soucier de la lutte de Riyad pour sauver sa réputation à Washington, des questions sécuritaires au Yémen, d’un besoin urgent de diversification économique et d’une dépendance existentielle vis-à-vis de prix du pétrole stables. 

Depuis 2019, la divergence d’intérêts croissante entre les deux voisins a créé de sérieuses fissures dans le mince vernis de leur « entente stratégique » jadis portée aux nues. Ces dernières années, les relations entre Riyad et Abou Dabi ont été sous-tendues par des synergies idéologiques autour des grands discours stratégiques contre-révolutionnaires des Émirats, notamment le besoin d’ériger en enjeux sécuritaires l’islam politique, les Frères musulmans et plus largement la société civile.

Si ces synergies demeurent, l’autre facteur qui soutient traditionnellement cette relation bilatérale – les liens personnels entre MBZ et MBS – a souffert, dans la mesure où la relation entre les deux dirigeants s’est sensiblement refroidie depuis l’élection du président américain Joe Biden

Un crédit politique à racheter

Alors que les deux dirigeants avaient auparavant consolidé leur « bromance » à coups de parties de chasse, de visites d’État officielles et d’échanges téléphoniques, MBS et MBZ ne se sont parlé qu’une seule fois depuis la fin de l’ère Trump d’après les communiqués de presse. Sous Biden, il est devenu clair que Washington arrêterait de donner carte blanche à Riyad et Abou Dabi pour faire ce qu’ils veulent dans la région. Tous deux devaient se racheter du crédit auprès de la nouvelle administration et des démocrates à Washington.

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Au lieu de jouer les brutes dans la région, MBS et MBZ devaient se refaire une image en tant qu’acteurs plus constructifs, désireux de soutenir la politique régionale tempérée de l’administration Biden, qui consiste à diriger en arrière-plan.  

Lorsque Trump a été élu en 2016, MBZ a rendu visite en personne à son équipe à New York, où il a fait pression pour que son protégé MBS soit le prochain roi. Quatre ans plus tard, alors qu’un président démocrate a été élu, les dirigeants émiratis tentent visiblement de se distancier de leurs homologues saoudiens. Toute affiliation avec MBS est jugée susceptible d’entacher les efforts déployés par les Émirats pour redorer leur blason.

Sous pression à la suite de ses entreprises conjointes avec Moscou en Libye, de ses déploiements de mercenaires au Yémen et de son ascension en tant que multiplicateur de la force d’information mondiale de la Chine, Abou Dabi a démontré à travers sa mentalité à somme nulle qu’il lui était tout à fait possible de trahir un « allié stratégique ». 

La guerre au Yémen, que les Émirats arabes unis ont contribué à qualifier de « saoudienne », a été le premier domaine dans lequel les dirigeants saoudiens ont appris que la politique émiratie était impitoyable lorsqu’il s’agissait de préserver les intérêts des Émirats, même aux dépens de l’Arabie saoudite.

Poignée de main entre le président américain Donald Trump et MBS à l’occasion du sommet du G20 de 2019 organisé à Osaka, Japon (Bandar al-Jaloud/palais royal d’Arabie saoudite/AFP)
Poignée de main entre le président américain Donald Trump et MBS à l’occasion du sommet du G20 de 2019 organisé à Osaka, Japon (Bandar al-Jaloud/palais royal d’Arabie saoudite/AFP)

Selon des sources proches du palais, certains membres de l’entourage de MBS ont soulevé des inquiétudes face à la possibilité de voir MBZ pousser l’Arabie saoudite dans des entreprises risquées afin de créer un bouclier derrière lequel les Émirats pourraient consolider leurs gains dans le sud du Yémen.

Alors que l’Arabie saoudite a dû porter le fardeau de la coûteuse guerre contre les Houthis en matière d’opérations et de réputation, Abou Dabi a assuré son ancrage le long du littoral yéménite d’une importance stratégique, par l’intermédiaire de son substitut, le Conseil de transition du Sud.  

Laissée en plan

À la suite de l’ascension fulgurante des Émirats dans le vide de pouvoir régional laissé par le désengagement américain, Abou Dabi a l’illusion de ne devoir rien céder à personne en tant que nouvelle puissance intermédiaire du Golfe. L’impasse actuelle entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) montre qu’Abou Dabi croit en sa capacité à tenir sa position.

Les Émirats arabes unis ne transigeront pas sur leurs intérêts nationaux, même si cela se fait au détriment de l’Arabie saoudite, comme le montre Abou Dabi en ignorant de manière flagrante les quotas de production de l’OPEP.

En ce qui concerne le blocus du Qatar, dans le cadre duquel MBZ a pris la tête tandis que MBS lui a volontiers emboîté le pas, les Émirats arabes unis se sont montrés très peu disposés à faire des compromis. Bien que les coûts du blocus en matière de réputation et de politique aient continué d’augmenter pour les deux acteurs – en particulier à Washington –, Abou Dabi était prêt à le maintenir dans l’intérêt de sa croisade contre-révolutionnaire.

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L’Arabie saoudite a finalement rompu les rangs et laissé le pragmatisme triompher. Premier signe de leadership saoudien dans le Golfe sous l’égide de MBS, la levée du blocus était considérée par Riyad comme une opération gagnant-gagnant pour le quatuor à l’origine du blocus (les Émirats, l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte) et pour le Qatar. Abou Dabi nourrissait en revanche de profondes préoccupations au sujet du rythme et de l’ampleur de la normalisation, qui ont non seulement fait pression sur les Émiratis pour qu’ils rentrent dans le rang, mais aussi permis à MBS de récolter les louanges.

Ce n’était que le début. Laissée en plan par son voisin, l’Arabie saoudite s’est lancée depuis dans une stratégie de diversification plus affirmée. Les nouvelles politiques économiques du royaume, qui visent à attirer les investissements de multinationales établies aux Émirats arabes unis, ciblent directement la success story de Dubaï, en proie à l’incertitude économique depuis le début de la pandémie de COVID-19

En raison de la nature malsaine de cette concurrence, il devient de plus en plus difficile de créer des situations gagnant-gagnant. Et alors que MBS a désormais pris plus fermement le volant à Riyad, la lune de miel entre les princes héritiers est certainement terminée.

Alors que les combattants enlèvent les gants, MBS veut montrer qu’Abou Dabi boxe au-dessus de sa catégorie et que le smart power ne compense pas forcément la différence de taille. Néanmoins, leurs relations restent sous-tendues par des synergies idéologiques liées à la peur de l’islam politique, des Frères musulmans et de la société civile. Il reste à voir si cela suffira à empêcher une nouvelle crise du Golfe.

- Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des clients gouvernementaux et commerciaux au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.