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L’architecture islamique cachée de l’Amérique montre la voie vers une culture partagée

L’imposant profil du dôme du Capitole utilise la technique islamique du double-dôme, tandis que les mystères inscrits dans la cathédrale Saint-Jean le Théologien de New York sont un mélange d’éléments byzantins, islamiques, européens et américains
La cathédrale Saint-Jean le Théologien à New York, photographiée le 7 avril (AFP)

Beaucoup pourraient citer les emblématiques gratte-ciel américains – innovations techniques du XXe siècle utilisant la fonte, l’acier et le béton armé pour obtenir la verticalité et le dynamisme – comme des symboles de puissance et de modernité, incarnant la nation et son identité. Mais peut-on résumer le « rêve américain » à un seul édifice ? 

La Maison-Blanche peut-être ou le dôme du Capitole à Washington ? Des façades classiques, propres, peuvent masquer de nombreuses choses. Sait-on, par exemple, que la Maison-Blanche a été construite par des ouvriers afro-américains, libres et esclaves, ou que l’imposant profil extérieur du dôme du Capitole est dû à la technique du double-dôme islamique ? 

Culture indigène

Lorsque les premiers colons européens arrivèrent sur le continent américain, ils ignorèrent largement la culture indigène des peuples qui y vivaient. Christophe Colomb arriva d’Espagne, pays empreint du zèle catholique de la Reconquista, cherchant de nouveaux « Maures » à tuer. Encore aujourd’hui, la ville de Matamoros (terme espagnol signifiant « tueur de Maures »), dans le nord-est du Mexique, en est témoin. 

Pourtant, paradoxalement, les Espagnols amenèrent avec eux de nombreux styles architecturaux qu’ils avaient adoptés de leurs anciens dirigeants musulmans. Peut-être que cela n’était pas surprenant puisque « les Maures » contrôlaient des régions de la péninsule Ibérique depuis des siècles.

Lorsque les rois chrétiens, tels Alphonse XI et Pierre le Cruel, construisirent leurs palais en Espagne, ils choisirent le style mudéjar et employèrent des artisans maures. Cette influence islamique est toujours manifeste dans les missions catholiques espagnoles de Californie et d’autres États d’Amérique. 

Le Capitole américain à Washington, photographié le 25 mars (AFP)
Le Capitole américain à Washington, photographié le 25 mars (AFP)

Les colonisateurs britanniques et français apportèrent les styles de leurs patries respectives aux États-Unis. Le gouvernement français envoya des architectes et ingénieurs français qualifiés à la Nouvelle-Orléans, tandis que les Anglais utilisèrent les styles néoclassiques qui étaient à la mode chez eux.

Les présidents George Washington et Thomas Jefferson s’intéressaient vivement à la projection de l’identité nationale à travers l’architecture, modelant consciemment Washington d’après les idéaux de la Grèce antique en matière de proportions, qu’ils estimaient parfaitement adaptés à la naissante démocratie américaine. 

Pourtant, malgré son profil classique, le dôme du Capitole doit sa silhouette majestueuse à la méthode du double-dôme inventée par les Seldjoukides perses, puis développée par les Turcs ottomans. L’idée d’un espace libre entre les dômes extérieur et intérieur fut également adoptée par Christopher Wren pour le dôme de la cathédrale de Saint-Paul de Londres. L’architecte britannique l’appelait la « voûte sarrasine », et l’avait choisie pour son efficacité géométrique. 

Renaissance gothique

Les Anglais et les Français introduisirent également le style néogothique, inspiré du « gothique » médiéval populaire qui connaissait une renaissance en Europe. Christopher Wren n’était pas d’accord avec le terme « gothique », affirmant qu’en raison de la « luminosité de son ouvrage », de l’« audace excessive de ses élévations » et de la « délicatesse, la profusion et la sophistication extravagante de ses ornements », il ne pouvait « être attribué qu’aux Maures ; et parce que c’est la même chose, aux Arabes ou Sarrasins ». 

Le timing correspondait aussi car ce style apparut d’abord au XIIe siècle, peu après les premiers retours de chevaliers franco-normands de Jérusalem et de leur première croisade. 

Les cultures – notamment les cultures religieuses – interagissent et s’entremêlent de façon à remettre en question toutes les suppositions que nous pourrions émettre à propos de notre histoire et de notre identité

Ce qui est frappant, c’est que les États-Unis recèlent plus d’architecture néogothique dans leurs universités, leurs facultés et leurs écoles que tout autre pays au monde. L’architecture de l’université de Yale est essentiellement néogothique. Pour de nombreux Américains, le néogothique est associé à la sophistication des facultés d’Oxford et de Cambridge, ainsi qu’aux grandes cathédrales médiévales d’Europe, telles que Notre-Dame de Paris. 

Pourtant, l’architecture (néo)gothique doit beaucoup de ses caractéristiques aux styles islamiques – le peuple même que les croisés étaient allés combattre. Prenez Saint-Jean le Théologien, par exemple, la cathédrale de Manhattan. Ses tours jumelles, ses arcs brisés, ses arcs trilobés et polylobés, son abside, son déambulatoire, ses claires-voies, son chœur, sa rosace, ses remplages et voûtes nervurées… tout cela vient d’un endroit plus à l’Est, de Syrie byzantine et islamique, avant de se mélanger en un style unique sur le sol européen. 

« Si vous aimez, volez-le », c’est le mantra de l’architecte. L’ironie, c’est que le mot arabe dont dérive « sarrasin » signifie « voleurs » – or, il semblerait que nous ayons volé le voleur. Tout se construit sur ce qui précède.

Une vision partagée de l’avenir

À une époque où sévissaient peste et autres épidémies en Europe, les cathédrales gothiques européennes était utilisées pour soigner les malades. Pendant la pandémie actuelle, Saint-Jean le Théologien a été proposée en tant qu’hôpital de terrain pour les patients atteint du COVID-19 venant du Mount Sinai Hospital. Mais même cette idée fut ramenée par les croisés revenant du monde « sarrasin », où les hôpitaux pour les malades chroniques, les écoles et les institutions pour les lépreux, les éclopés et les aveugles étaient généralement rattachés aux mosquées – la foi et le bien-être social fusionnés, un principe essentiel de l’islam.

Donald Trump, jouant le jeu de son électorat de droite, a souvent tenu un discours hostile aux musulmans. En 2017, il a adopté une interdiction de pénétrer sur le territoire américain pour les ressortissants de six pays à majorité musulmane (le « Muslim ban ») et il utilise fréquemment l’expression « terrorisme islamique radical ».

L’Empire State Building et d’autres gratte-ciel de New York, photographiés le 6 août (AFP)
L’Empire State Building et d’autres gratte-ciel de New York, photographiés le 6 août (AFP)

Pourtant, ce discours de l’« autre » oblitère les preuves que l’on retrouve partout dans les bâtiments éclectiques et complexes qui reflètent les racines multiculturelles des États-Unis. Peut-être que ce qui résume le mieux le « rêve américain », ce ne sont pas les gratte-ciels, la façade néoclassique de la Maison-Blanche ou l’imposant dôme du Capitole, mais les mystères complexes enchâssés dans la cathédrale néogothique Saint-Jean le Théologien avec son mélange d’éléments byzantins, islamiques, européens et américains. 

Surnommée « l’inachevée », sa façade apocalyptique comporte un avertissement, dépeignant les tours jumelles de New York menacées par un tsunami et une explosion nucléaire. Mais plus bas, son portail vers le paradis projette un message de résurrection et de renaissance que tous peuvent partager. 

Les cultures – notamment les cultures religieuses – interagissent et s’entremêlent de façon à remettre en question toutes les suppositions que nous pourrions émettre à propos de notre histoire et de notre identité. Le plus grand défi est de se tourner vers une vision humaine et partagée de l’avenir, un défi dans lequel l’architecture a un rôle vital à jouer.

- Diana Darke est une experte de la culture du Moyen-Orient, spécialisée dans la Syrie. Diplômée en langue arabe de l’Université d’Oxford, elle a passé plus de 30 ans à se spécialiser dans le Moyen-Orient et la Turquie, travaillant à la fois pour les secteurs gouvernemental et commercial. Elle a rédigé plusieurs ouvrages sur la société du Moyen-Orient, notamment My House in Damascus: An Inside View of the Syrian Crisis (2016) et The Merchant of Syria (2018), un récit socio-économique. Son dernier livre, Stealing from the Saracens, a été publié en août 2020 par Hurst Publisher (Londres), et l’édition américaine a été publiée le 1er novembre 2020 par Oxford University Press. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Diana Darke
Diana Darke is a Middle East cultural expert with special focus on Syria. A graduate in Arabic from Oxford University, she has spent over 30 years specialising in the Middle East and Turkey, working for both government and commercial sectors. She is the author of several books on Middle East society, including My House in Damascus: An Inside View of the Syrian Crisis (2016) and The Merchant of Syria (2018), a socio-economic history. Her latest book "Stealing from the Saracens" was published in August 2020 by Hurst Publishers, and the US edition, distributed by Oxford University Press, was published on 1November 2020.