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« Cela pourrait arriver à chacun d’entre nous » : voici pourquoi la révolution a commencé au Maroc

Les Marocains attendent depuis longtemps un soulèvement, et la peur a toujours été un obstacle ; mais après la mort de Mouhcine Fikri, il n’est plus question d’avoir peur

Notre histoire commence avec Mouhcine Fikri, Rifain de 31 ans habitant à Hoceima, au nord du Maroc.

Comme la majorité des Marocains, Mouhcine était extrêmement pauvre. Il était Rifain, ce qui signifie qu’il était Amazigh et aussi du Rif, région montagneuse du nord, où vivent de nombreux Amazighes. C’est aussi l’une des nombreuses zones non-arabisées du Maroc que le gouvernement a complètement marginalisées, au point que certaines villes ne disposent toujours pas d’électricité, d’eau ou d’hôpitaux.

Trop tard pour arrêter la machine : au moment même où ils ont crié « Stop », Mouhcine Fikri était déjà mort

Vendredi, Mouhcine, poissonnier de métier, a été arrêté par la makhzen (police marocaine), alors qu’il tentait de vendre de l’espadon, obtenu illégalement. Les policiers ont confisqué les poissons.

Comme le gouvernement, et comme toutes les autres institutions au Maroc, la police est corrompue. Motivés par les bas salaires que leur verse le gouvernement ou tout simplement par la cupidité, les agents font généralement payer aux citoyens un pot de vin pour qu’ils fassent semblant de ne rien voir de répréhensible.

Nous venons de le dire, Mouhcine était un homme humble, qui gagnait juste assez pour vivre pour lui et sa famille. Son travail de poissonnier était son seul moyen de ne pas mourir et de survivre dans un pays où il est presque impossible de trouver un emploi.

Lorsque la police lui a demandé de l’argent en échange de l’autoriser à vendre le poisson, il n’avait évidemment pas les moyens de payer.

Les agents ont alors procédé à jeter tous les poissons qu’il allait vendre dans un camion à ordures garé à proximité. Mouhcine, en compagnie de quatre amis, regardait tout son travail partir à la benne. Ils ont alors sauté dans le camion pour tenter de récupérer une partie du poisson, le vendre et gagner au moins quelque argent pour lui et sa famille qui dépendait de lui.

Les policiers, surpris par ce geste, ont réagi de la manière la plus cruelle qui soit : ils sont allés à l’arrière du camion à ordures et ont vu les quatre hommes occupés à ramasser le poisson.

Tous ont sauté à temps – sauf Mouhcine, qui fourrageait toujours les immondices quand, comme le montre une vidéo rendue publique, la police a ordonné au conducteur du camion d’appuyer sur les boutons du compactage des ordures, en disant « t'han mo » (ce qui signifie « écrase-le » en Darija, langue dérivée de l’arabe marocain).

Trop tard pour arrêter la machine. Au moment même où ils ont hurlé d’arrêter, Mouhcine Fikri était déjà mort.

« Cela pourrait arriver à chacun d’entre nous »

Des événements de ce genre se produisent sans cesse au Maroc, mais ils ne sont pas filmés, au contraire de celui-ci.

Et même s’ils sont enregistrés, les médias sont manipulés au Maroc ; ils ne les diffusent donc pas, et c’est l’une des raisons pour lesquelles tant de Marocains n’ont aucune idée de ce qui se passe dans notre pays : le gouvernement n’ira rien montrer qui risquerait d’entacher sa propre image ou celle du Roi Mohamed Vl.

Personne n’est à l’abri, et c’est pourquoi se déroulent à l’heure actuelle des manifestations dans toutes les villes du Maroc : les gens protestent devant les bâtiments officiels pour demander, exiger même que les choses changent.

La mort de cet Amazighe a ouvert les yeux de toute une nation et a poussé les citoyens à crier, « ça suffit ».

Dimanche, des milliers de personnes à Hoceima ont quitté leurs maisons et défilé ensemble dans les rues pour s’élever contre cet incident.

« Si cela lui est arrivé, cela pourrait tout aussi bien nous arriver à nous ; il faut que cela cesse, c’est totalement injuste », entend-on dire l’un des manifestants dans le flux vidéo en direct de la manifestation.

Ce dimanche, des hommes en deuil portent le cercueil de Fikri à Hoceima (Reuters)

Ils sont partis à pied de leur ville pour se rendre à un village appelé Imzouren, distant de 22 km, et assister aux funérailles de Fikri, afin de témoigner leur soutien à sa famille. Tous les magasins d’Hoceima ont baissé le rideau. En signe de solidarité, les taxis ont offerts de transporter gratuitement ceux qui voulaient assister à l’enterrement.

La lutte des Amazighes au Maroc ne fait que commencer : les mesures pan-arabisantes du gouvernement – qui traite ce peuple, sa langue et sa culture de « traditions barbares » – ont frappé toute la population amazighe au Maroc.

L’incident de la région du Rif – le meurtre de Mouhcine – fut la goutte d’eau de trop : désormais les gens ne supportent plus la situation au Maroc.

Même si les brutalités policières se produisent le plus souvent dans les régions marginalisées, on en relève partout au Maroc. Personne n’est à l’abri, et c’est pourquoi se déroulent à l’heure actuelle des manifestations dans toutes les villes du Maroc : les gens protestent devant les bâtiments officiels pour demander, exiger même que les choses changent.

Des villes très importantes ont fait preuve de solidarité avec Mouhcine Fikri et le Rif, et exigé que le gouvernement s’occupe de ces populations.

Sans peur et prêt à se battre

Pendant ce temps, le roi, Mohamed VI, s’offre une tournée en Afrique. On l’a vu entrer dans des bijouteries : de toute évidence, il dilapide l’argent du peuple marocain, alors que nombre de citoyens ne peuvent même pas se payer de médicaments pour rester en bonne santé et n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants à l'école.

Le peuple marocain s’attend depuis longtemps à une révolution, mais l’oppression et la peur ont toujours été un obstacle. Maintenant, c’est différent.

Et, bien sûr, le roi n’a pas dit un mot au sujet de toute cette situation.

Le peuple marocain s’attend depuis longtemps à ce qu’une révolution éclate, mais l’oppression et la peur ont toujours été un obstacle. Maintenant, c’est différent. On n’avait encore jamais vu cela au Maroc.

Dimanche, suite à la mort de Mouhcine Fikri, les manifestants prennent part à un rassemblement à Rabat, organisé par le « Mouvement du 20 février » (Reuters)

Les gens n’ont plus peur et sont prêts à se battre pour ce qu'ils veulent : une république musulmane démocratique, pas une monarchie corrompue comme celle que nous avons en ce moment. Pas une monarchie marocaine aux mains de la dynastie des Alaouites, symbole des traîtres au temps de la colonisation, elle qui vendit notre pays aux colonisateurs et qui, jusqu’à ce jour, continue à le faire pour servir ses seuls intérêts. Pas une dynastie qui a toujours pris le parti de l’Occident.

Cela dit, espérons que la mort de Mouhcine apporte le changement à ce beau pays qu’est le Maroc.

- Rlfflan est le pseudonyme d’une écrivaine marocaine dont le twitter est @RlFFlAN.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : al-Hoceima, le 30 Octobre 2016, un manifestant agite le drapeau de la République du Rif tandis que les manifestants scandent des slogans dans cette ville du nord du Maroc (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par [email protected]