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Donald Trump et la torture : sa politique ne comblera pas ses lacunes en matière de renseignements

L’histoire a montré que les renseignements obtenus par la torture font défaut et ébranlent l’autorité morale dont l’État peut se prévaloir

Mercredi dernier était un jour faste pour tous les despotes possédant une salle de torture dans leur sous-sol. Pour la première fois, un président des États-Unis en exercice venait de proclamer que « l’usage de la torture donnait des résultats ».

Alors que la presse américaine avait mis la main sur un projet de décret présidentiel qui prévoit de laisser Guantánamo ouvert, de lever l’interdiction sur les sites de détention secrets de la CIA et de ne pas appliquer les Conventions de Genève sur les prisonniers constitués pendant la « guerre contre le terrorisme », Donald Trump est de nouveau apparu à la télévision pour exposer sa position en faveur de l’usage de la torture, en affirmant : « Parfaitement, je crois à l’efficacité [de la torture], il faut se battre avec les mêmes armes qu’eux ».

« Parfaitement, je crois à l’efficacité [de la torture], il faut se battre avec les mêmes armes qu’eux ».

- Donald Trump, président des États-Unis

Bien entendu, ce discours est du pain béni pour les dictateurs comme Abdel Fattah al-Sissi en Égypte et pour les chefs d’État, comme Khalifa Haftar en Libye, qui aspirent aux mêmes ambitions.

Pour eux, que Donald Trump finisse par signer le décret présidentiel ou, comme il l’a suggéré, qu’il s’en remette à l’opinion des membres de son état-major du renseignement et de la défense, ne fait aucune différence. (James Mattis, secrétaire à la Défense et Mike Pompeo, directeur de la CIA, ont tous deux juré de s’opposer à la torture lors des audiences de confirmation au Sénat.)

Donald Trump leur a envoyé un signal fort : faites ce que vous voulez et à qui vous voulez, les États-Unis ne vous demanderont pas de compte.

Retour sur l’échec du programme de torture américain

Nous avons déjà connu une telle situation. Après le 11 septembre, les dictateurs du Moyen-Orient ont immédiatement saisi comment gagner des dollars américains tout en légitimant leur oppression : il suffisait de traiter leurs opposants de « terroristes ». D’ailleurs, durant la présidence de George W. Bush, la plupart des actes de torture n’étaient pas perpétrés par la CIA, mais étaient confiés à ces dictateurs et à leurs tortionnaires en chef. L’ancien agent de la CIA, Bob Baer n'y va pas par quatre chemins :

« Si vous vouliez que votre prisonnier soit interrogé de manière musclée, il suffisait de l’envoyer en Jordanie. Si vous vouliez qu’il soit torturé, destination Syrie. Et enfin pour qu’il disparaisse sans laisser de traces, c’est en l’Égypte qu’il fallait l’expédier. »

On peut s’attendre à ce que reviennent toujours les mêmes arguments éculés, à savoir : Donald Trump fait-il le bon choix et la torture donne-t-elle des résultats ? Sur ces questions, je me range du côté de ceux qui pensent, comme l’Américano-Libyenne Hend Amry, que la question de savoir si « la torture donne des résultats » n’a pas lieu d’être, tout comme « l’esclavage est-il commercialement viable ? » et enfin « le recours au génocide peut-il résoudre le problème de la surpopulation ? ».

Mais se pencher rapidement sur le passé suffit à réaliser que le dernier programme de torture a connu un échec retentissant.

La question de savoir si la torture donne des résultats n’a pas lieu d’être, tout comme « l’esclavage est-il commercialement viable ? » et enfin « le recours au génocide peut-il résoudre le problème de la surpopulation ? »

- Hend Amry

Le cas d’Ibn al-Sheikh al-Libi, l’un des prisonniers capturés au tout début de l’administration Bush en pleine lutte contre le terrorisme, est certainement l’un des exemples les plus notoires de cette débâcle. Une fois que la Maison Blanche a décidé que le FBI n’obtenait pas de résultats assez rapidement en interrogeant al-Libi en toute légalité, la CIA a expédié ce dernier par jet privé en Égypte.

Là-bas, entre les mains délicates des tortionnaires égyptiens, il a fourni les « renseignements » que George W. Bush attendait à la Maison Blanche : al-Qaïda et Saddam Hussein étaient complices, et ce dernier proposait de former les membres d’al-Qaïda à l’utilisation d’« armes de destruction massive ».

Ces aveux se sont révélés mensongers. Comme c’est souvent le cas lorsqu’un individu est interrogé sous la torture, al-Libi a menti pour mettre fin à sa douleur. Ce mensonge s’est retrouvé dans le discours qu’a prononcé le secrétaire d’État de l’époque, Colin Powell devant les Nations unies pour justifier l’invasion de l’Irak. Il a joué un rôle essentiel dans la position qu’ont adoptée les États-Unis.

Colin Powell explique que c’est l’élément qui a porté le plus grand « préjudice » à sa carrière. Même Donald Trump consent à dire que la guerre en Irak était un désastre. Mais ce qu’il ne sait pas ou qui l’indiffère, c’est que cette situation a été alimentée par la mauvaise gestion des renseignements recueillis dans les salles de torture.

Le ton employé est un élément essentiel dans la communication de Donald Trump

Qu’annoncent les remarques de Donald Trump pour les États-Unis ? Il est clair qu’il existe une certaine opposition des institutions qui refusent de revenir à l’usage de la torttaure. Et, comme le reconnait le projet de décret, certaines contraintes légales en vigueur peuvent être un frein à ces pratiques. Mais, le Manuel des opérations de l’armée contient des failles qui peuvent donner lieu à des dérives encore bien pires et les législateurs ont essayé par le passé d’ajouter des clauses secrètes à des textes de loi relatifs à la torture.

Des révélations sur la torture de prisonniers de la prison d'Abou Ghraib ont provoqué un scandale dans le monde entier (AFP)

Jusqu’à présent, Donald Trump n’a réussi qu’à adopter un ton plus modéré. Mais le ton est essentiel lorsque votre fonction vous offre l’une des tribunes les plus influentes du monde. Il transmet un message clair aux soldats : si ça marche, poursuivez dans ce sens et liquidez ce prisonnier.

Si Donald Trump signe le décret présidentiel, les États-Unis ne seront pas loin de sombrer dans les profondeurs abyssales de l’ère Bush. Des années auparavant, la commission des services armés du Sénat soulignait que les premiers décrets présidentiels, qui prévoyaient de ne pas soumettre aux Conventions de Genève les prisonniers qui avaient été capturés pendant la guerre, avaient été une étape décisive dans l’adoption de la torture au cours des années Bush (voir page 28, conclusions 1 et 13).

À LIRE : « Les Américains sont pour la torture et ils en sont fiers »

Ces mesures avaient envoyé un message clair aux soldats anxieux et inexpérimentés chargés d’interroger les prisonniers d’Afghanistan à Guantánamo Bay : plus besoin de prendre de gants.

Le résultat de cette politique a été immortalisé sur des photographies d’Abou Ghraib et d’Afghanistan. Dans certains cas, les victimes ont succombé aux actes de torture. Dans la ville afghane de Bagram, les personnes chargées des interrogatoires ont pendu au plafond un chauffeur de taxi innocent, Dilawar, et l’ont frappé si violemment qu’il a succombé à une hémorragie interne. Le médecin légiste a constaté plus tard que ses jambes « avaient pratiquement été réduites en purée ». Dilawar est l’une des nombreuses victimes qui sont mortes en prison.

Le problème des alliés américains

Par ailleurs, la résurgence de la torture outre-Atlantique risque d’être un véritable casse-tête pour les alliés des États-Unis. La nouvelle est particulièrement malvenue pour la Première ministre britannique, Theresa May, qui devait être en train de survoler l’Atlantique lorsque la presse a annoncé le projet de décret présidentiel.

Pauvre Theresa May ! Elle cherche si désespérément à parvenir à une entente post-Brexit pour pouvoir vendre du haggis (panse de brebis farcie, plat traditionnel écossais) aux Texans, qu’elle ne déroge pas aux points de discussion qu’elle s’est fixés. Elle a souligné dans les journaux que la Grande-Bretagne et les États-Unis s’associeront de nouveau pour jouer un rôle de premier ordre dans cette nouvelle ère. En revanche, elle n’a pas dit dans quelle direction, selon elle, Donald Trump engagera le Royaume-Uni.

Les alliés des États-Unis seront confrontés à de graves difficultés en matière juridique. Les doutes qui planent sur la légalisation de la torture remettent gravement en cause les échanges de renseignements entre les États-Unis et le Royaume-Uni

En s’affichant aux côté de Donald Trump, Theresa May porte atteinte à la dignité de la Grande-Bretagne ; il en est de même pour les actes de torture commis sous l’ère Bush avec la complicité du service de renseignements britanniques MI6, qui ont, jusqu’à aujourd’hui, écorné l’image et la sécurité nationale du pays.

Les alliés des États-Unis seront confrontés à de graves difficultés en matière juridique. Les doutes qui planent sur la légalisation de la torture remettent gravement en cause les échanges de renseignements entre les États-Unis et le Royaume-Uni –  notamment entre les deux services de renseignements, la NSA (agence nationale de sécurité américaine) et son homologue britannique le GCHQ (service de renseignements électroniques). Le problème n’est pas de savoir quel type de renseignement le Royaume-Uni est habilité à recevoir, mais plutôt ceux qu’ils sont autorisés à partager, lorsqu’il existe un risque que des innocents soient attachés à des brancards et envoyés à la torture.

Le Royaume-Uni ne peut pas échanger des renseignements dans ces circonstances en toute légalité. Aucun renseignement, pertinent ou non, extorqué d’un détenu ne pourra compenser la perte de collaboration en matière d’échanges de renseignements.

Choisir le « côté obscur »

À l’instar de Donald Trump, l’ancien vice-président américain Dick Cheney avait autrefois affirmé que l’Amérique devait choisir le « le côté obscur » dans le but d’assurer sa défense. Les résultats obtenus parlent d’eux-mêmes, avec un Moyen-Orient qui s’est embrasé et des groupes encore plus violents que ceux que nous avons entrepris de combattre.

Un prisonnier irakien soumis à un acte de torture dans la prison d’Abou Ghraib en 2004 (AFP)

Ce n’est pas un hasard si l’État islamique met en scène ses victimes vêtues de la combinaison orange vif de Guantánamo dans ses vidéos d’exécution. Le message est clair : lorsque les États-Unis et leurs alliés bafouent l’autorité morale, l’usage de la torture fait partie intégrante de la guerre.

La conclusion du dernier chapitre du rapport sur la torture publié par le Sénat est accablante :

« Les sévices infligés aux prisonniers détenus par les États-Unis ne sauraient être assimilés aux agissements de « quelques mauvais éléments » qui ont agi de leur propre chef. Le fait est que de hauts responsables du gouvernement américain se sont renseignés sur l’utilisation de techniques agressives, ont redéfini la loi pour donner à celles-ci une apparence de légalité et ont autorisé leur utilisation sur des détenus. Ces agissements ont amoindri notre capacité à obtenir des renseignements exacts permettant de sauver des vies, ont renforcé la position de nos ennemis et ont sapé notre autorité morale. »

Donald Trump a choisi de revenir sur ces pages sombres de l’histoire. La question est maintenant de savoir si notre société sera assez forte pour résister.

- Cori Crider a dirigé léquipe enquêtant sur les sévices commis au nom de la lutte contre le terrorisme pour l’ONG Reprieve de 2009 à 2016. Elle a été l’avocate de prisonniers de Guantánamo, victimes d« extradition extraordinaire », et de survivants d’attaques de drones. Elle représente encore aujourdhui la famille Belhaj et écrit, en tant que journaliste indépendante, sur les dérives de la sécurité nationale. Elle écrit pour le Guardian, l’agence Reuters, Al Jazeera, The Independent, CNN, Newsweek et le New York Daily News. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @cori_crider.

Les opinions exprimées dans cet article nengagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un prisonnier encagoulé et attaché est attaqué par un chien dans la prison d’Abou Ghraib alors qu’il est interrogé, semble-t-il, par des soldats américains à Bagdad en 2004 (SBS/AFP).

Traduction de l’anglais (originalpar Julie Ghibaudo.