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À la prison égyptienne « Scorpion », les détenus décèdent par manque de soins médicaux, dénonce HRW

« On a la nette impression qu’elle a été conçue dans le seul but d’y jeter aux oubliettes les opposants au gouvernement »
Policiers et soldats égyptiens montant la garde devant la prison de Tora en 2011 (AFP)
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Les abus très fréquents dont sont victimes les prisonniers politiques dans la prison la plus célèbre d’Égypte auraient entraîné la mort d’un certain nombre, déplore Human Rights Watch (HRW).

Le personnel de Tora, prison de haute sécurité au Caire – plus connue sous le nom de prison Scorpion – a gravement agressé les détenus, refusé de les laisser voir avocats et familles, et les a tenus enfermés seuls dans des cellules confinées, a dénoncé l’organisation dans son dernier rapport. Certains prisonniers sont morts parce qu’ils se sont vu refuser l’accès à un traitement médical vital.

Joe Storke, directeur adjoint pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de HRW, soutient que tout est mis en œuvre là-bas pour que les opposants politiques y soient abandonnés « sans voix et sans espoir. On a la nette impression qu’elle a été conçue dans le seul but d’y jeter aux oubliettes les opposants au gouvernement ».

Le rapport, « Nos prisons sont des tombes : exactions commises dans la prison égyptienne de Scorpion », taxe les traitements infligés par le personnel du ministère de l’Intérieur de rien moins que de la torture dans certains cas, ce qui va à l’encontre des principes internationaux les plus élémentaires sur le traitement des détenus.

Pourquoi plus de gens se retrouvent en prison

Entre l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi, en juillet 2013, et décembre 2014, les autorités égyptiennes ont arrêté au moins 41 000 opposants politiques, selon WikiThawra, groupe indépendant de statistiques en ligne. Tora détient actuellement 1 000 prisonniers, dont des dirigeants des Frères musulmans, des membres présumés du groupe État islamique, ainsi que des opposants au gouvernement Sissi.

Les familles ont constaté une détérioration notable des conditions de détention en mars 2015, lorsque Magdy Abd al-Ghaffar est devenu ministre de l’Intérieur. Pendant cinq mois, le ministère de l’Intérieur a interdit toutes les visites des avocats et des familles : dans certains cas, la prison empêchait la livraison de nourriture et de médicaments essentiels à la santé, alors qu’elle n’offre aucun soin médical régulier et ne dispose pas d’hôpital.

Le ministre de l’Intérieur Magdy Abd al-Ghaffar (AFP)

Le rapport déplore la mort de six détenus entre mai et décembre 2015, dont deux souffraient d’un cancer et un troisième du diabète. Leurs proches ont affirmé à Human Rights Watch que leur mort était directement liée au manque de soins médicaux – dont le refus de libérer ces hommes malades.

Essam Derbala, haut responsables d’al-Gamaa al-Islamiyya (le Groupe islamique), s’est vu refuser l’accès à son médicament contre le diabète, alors que le juge et le procureur avaient ordonné qu’il soit autorisé à le prendre, s’est indigné son frère et son avocat. Derbala est mort quelques heures après une audience en août 2015, à laquelle il a assisté pris de tremblements et dans un semi-coma.

Farid Ismail, ancien membre du parlement pour le Parti de la Liberté et de la Justice des Frères musulmans, est mort en mai 2015 après être tombé dans un coma hépatique derrière les murs de la prison. Il souffrait de l’hépatite C. Les amis d’Ismail indiquent que lorsque d’autres détenus avaient constaté son absence au moment de l’appel et s’en étaient inquiétés auprès des gardiens de la prison, ceux-ci leur avaient rétorqué de « se mêler de leurs affaires ». Le lendemain, il avait été retrouvé inconscient dans sa cellule et était décédé une semaine plus tard dans un hôpital en ville.

« Le système de détention égyptien est plein à craquer d’opposants au gouvernement »

- Joe Stork, Human Rights Watch

« Le système de détention égyptien est plein à craquer d’opposants au gouvernement », a déclaré Stork. « Mettre fin aux exactions perpétrées à la prison Scorpion est un objectif modeste, mais sera le premier pas vers l’amélioration des conditions désastreuses relevées dans tout le pays ».

L’interdiction générale des visites à Tora a été supprimée, mais il arrive encore qu’on empêche les visiteurs de voir les prisonniers. Il n’y a pas moyen de s’isoler quand les détenus consultent leur avocat.

Cette prison, construite en 1993, est conçue pour permettre des « internements préventifs, dans des affaires mettant en cause la sécurité de l’État ». Or, le major Général Ibrahim Abd al-Ghaffar, ancien directeur de cette prison, a déclaré aux médias locaux en 2012 : « Elle a été conçue pour que ceux qui y entrent n’en sortent plus jamais, ou alors les pieds devant ».

Les prisonniers sont « violés avec des tubes de métal et des tuyaux d’arrosage »

Le rapport de HRW n’est pas le seul : ces dernières années, les rapports ne cessent de s’accumuler sur les conditions de détention à Scorpion.

En août, plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont fait cette déclaration commune : depuis juillet 2013, 264 prisonniers, voire plus, sont morts en détention, dont beaucoup encore enfermés dans leur cellule.

Pendant ce temps, en décembre 2015, les familles des prisonniers et des militants ont lancé une campagne, à la demande de détenus qui se plaignaient de se voir privés des vêtements appropriés contre le froid.

Le photographe Mahmoud Abdel Shakour comparaît devant un tribunal égyptien en août 2016 (AFP)

Dans une lettre portée à la connaissance de MEE en mars 2015 par le Centre Nadeem pour la réhabilitation des victimes de la torture, un homme du nom de Hassan Ali Ahmed décrit comment il a été forcé à « boire un mélange d’eau, d’huile, de sel, de lessive en poudre, de lait et de tabac » jusqu’à le faire vomir pendant des jours entiers.

La lettre d’Ahmed se poursuit avec la description d’un endroit dans le centre de détention où les détenus sont agressés sexuellement. « Ils nous déshabillent, amènent des tubes et des tuyaux, et nous agressent avec », écrit Ahmed. « La seule possibilité d’échapper à tout ça, c’est de payer. »

Sur ordre des gardes, poursuit Ahmed, d’autres détenus criminels « nous frappent avec des fils électriques… ils nous tiennent suspendus par les épaules, nus, tout en riant et se moquant de nous ».

En décembre 2014, le photojournaliste Mahmoud Abou Zeid a expliqué comment il avait été détenu 22 heures par jour dans une cellule de 3 mètres sur 4 qu’il partageait avec 12 autres hommes. Il a ajouté qu’à chacune de ses visites hebdomadaires, on faisait patienter sa famille pendant 7 à 8 heures, durant lesquelles elle avait droit à des « torrents d’insultes et des traitements dégradants ».

Ce que l’Égypte doit faire, selon HRW

Human Rights Watch a appelé le ministère de l’Intérieur égyptien à mettre fin à aux interdictions arbitraires de visite ; à garantir l’accès aux soins et aux consultations médicales ; et à autoriser la transmission aux prisonniers des produits de première nécessité leur assurant hygiène et confort.

« Elle a été conçue pour que ceux qui y entrent n’en sortent plus jamais, ou alors les pieds devant »

- Le Major Général Ibrahim Abd al-Ghaffar, ancien directeur de la prison

Le groupe a exigé d’autres mesures : notamment d’autoriser la visite d’observateurs internationaux, l’introduction d’un système permettant de déposer plainte et des enquêtes en cas de décès lors d’une détention.

Pour rédiger ce rapport, Human Rights Watch a interrogé vingt proches de détenus de Scorpion, deux avocats et un ancien prisonnier, et a également examiné plusieurs dossiers médicaux et photos de prisonniers malades et décédés.

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies