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Du Printemps de Beyrouth à la Révolution du Cèdre

Précurseur des Printemps arabes, celui de Beyrouth en 2005 offrait au monde l’une des plus grandes manifestations pacifiques de ce début de millénaire. Printemps inachevé, cet automne 2019 pourrait bien entraîner le pays tout entier au cœur de la révolution
Un manifestant brandit le drapeau libanais dans le centre de Beyrouth le 30 octobre 2019, au lendemain de la démission du Premier ministre Saad Hariri (AFP)

Depuis plusieurs mois, l’ambiance au Liban sonne faux. Il y a ce petit quelque chose dans l’air qui fait lever les têtes mais rien à l’horizon. Corruption, crise économique, conflits régionaux, rien n’épargne les Libanais qui prônent, depuis longtemps, un carpe diem sans vergogne.

Tout à coup, en plein automne, une vision printanière émerge telle une impression de déjà-vu, et c’est alors que l’on perçoit dans l’air comme un parfum de révolution…

Beyrouth, 2005 : un printemps inachevé

« Nous soussignés, les citoyens libanais,

Consternés par la corruption et par le niveau de déchéance atteint par la vie politique, frappés par la falsification des réalités qui brouille notre vision et nous empêche de prendre conscience des bouleversements que connaît notre environnement régional, et à un moment où les prochaines échéances électorales nous laissent espérer l’injection d’un sang nouveau dans nos institutions municipales, parlementaires ou présidentielles,

Nous nous sommes rassemblés pour lancer un cri exprimant notre volonté de voir des changements radicaux s’opérer dans la conduite de l’État libanais. »

Samir Kassir, journaliste libanais assassiné le 2 juin 2005, écrit ces mots l’année précédant sa mort dans un article intitulé « Le communiqué du rêve ». En 2004, le mandat présidentiel sexennal d’Émile Lahoud touche à sa fin. La réédition de l’amendement anticonstitutionnel servant à le proroger de trois années est enclenchée par le président syrien Bachar al-Assad, dont la tutelle sur le pays du Cèdre étouffe les Libanais depuis 1991, sans compter la présence des troupes syriennes sur leur sol depuis le début de la guerre civile (1975-1990).

Portrait du président syrien Hafez al-Assad dans la région de Raouché, dans l’ouest de Beyrouth, le 24 février 2005 (AFP)
Portrait du président syrien Hafez al-Assad dans le quartier de Raouché, dans l’ouest de Beyrouth, le 24 février 2005 (AFP)

Suite aux événements internationaux dans le monde arabe en ce début de millénaire, l’optique des acteurs occidentaux change et, enfin, ceux-ci reconnaissent le délit d’ingérence du régime syrien au Liban.

Le 2 septembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte ainsi la résolution 1559 réclamant le rétablissement de l’intégrité territoriale, de la souveraineté et de l’indépendance politique du Liban.

Alors que celle-ci est vertement ignorée par le président syrien,  le Premier ministre libanais Rafic Hariri, tiraillé entre une Syrie qu’il avait soutenue dans sa tutelle de l’après-guerre et une Europe qui lui propose enfin son aide pour l’indépendance de son pays, présente sa démission le 21 octobre 2004.

Le un pour tous, tous pour un, n’aura pas fait long feu, chacun retournant à son parti pour y incarner les desiderata de ses dirigeants, alors que la population retombe dans une amnésie collective et dans un immobilisme politique et confessionnel

Quatre mois plus tard, le 14 février 2005, alors que le plan syrien concernant la reconduite d’Émile Lahoud à la tête de l’État libanais s’est déroulé avec succès, Rafic Hariri est assassiné. Véritable séisme pour le Liban, cette date enclenche alors ce que certains appelleront la Révolution du Cèdre, d’autres le Printemps de Beyrouth.

Le soir-même de son assassinat, sit-in, marches silencieuses, manifestations pacifiques et rassemblements protestataires vont se dérouler, catalysant un mouvement d’opposition à la tutelle syrienne sur le Liban, appelé Intifada de l’indépendance démocratique et pacifique, ou Indépendance 05.

Malgré les injonctions du président libanais et de son Premier ministre, malgré les intimidations du président syrien et de ses partisans, tel le Hezbollah, la ferveur de la jeunesse ne faiblit pas et, le 14 mars 2005, c’est plus d’un million de Libanais, toutes générations, classes sociales et communautés confondues, qui se rejoignent dans le centre de la capitale pour réclamer leur indépendance nationale.

Pour Samir Kassir, c’est une victoire indéniable qu’a offerte le peuple libanais à la démocratie et à la liberté. C’est la réconciliation interconfessionnelle dans sa plus grande majorité et c’est la fin de la tyrannie, tombée sous le poids du peuple :

« Le masque est tombé ! Le système de sécurité et ses potentats n’ont plus aucun recours. Et, même s’ils jouent les prolongations, même s’ils essaient de se venger, leurs jours sont comptés. Leur règne est fini, à jamais ! »

Au-delà des revendications à l’encontre du régime syrien, il faut profiter de ce moment historique pour remettre en question les autorités arbitraires du pays et redonner aux citoyens la possibilité d’aller de l’avant pour la construction de leur avenir.

Des milliers de Libanais manifestent le 21 février 2005 sur le site de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri, le 14 février, dans le centre de Beyrouth. L’hôtel Saint-George, détruit pendant la guerre civile, est visible à l’arrière-plan (AFP)
Manifestation le 21 février 2005 à Beyrouth sur le site de l’assassinat de Rafiq Hariri le 14 février. À l’arrière-plan, l’hôtel Saint-Georges, détruit pendant la guerre civile (AFP)

Malheureusement, le désenchantement du lendemain est palpable. Les partis politiques de l’opposition détournent le mouvement du 14 mars, et l’union politique qui avait permis au Printemps de Beyrouth de germer se disloque dès le 15 mars 2005.

Le un pour tous, tous pour un, n’aura pas fait long feu, chacun retournant à son parti pour y incarner les desiderata de ses dirigeants et soutenir leurs desseins politicards, alors que la population retombe dans une amnésie collective et dans un immobilisme politique et confessionnel.

Liban, 2019 : de la révolte à la révolution ?

Le 29 octobre 2019, quinze ans après celle de son père, c’est au tour de Saad Hariri de présenter sa démission du poste de Premier ministre. Si les influences régionales et internationales n’ont jamais cessé sur ce petit bout de terre méditerranéen qu’est le Liban, cet état de fait n’en est en aucun cas la cause première. Ni conflit, ni assassinat ne fait démissionner Saad Hariri, uniquement la négligence d’avoir oublié tout un peuple. Son peuple.

« Notre rêve est aussi simple que le fait d’avoir confiance en l’avenir »

- Samir Kassir, journaliste libanais assassiné

En effet, depuis le 17 octobre dernier, coïncidence historique anecdotique, suite à l’imposition d’une taxe sur les appels téléphoniques des messageries instantanées, le Liban s’est enflammé. Peu importe les mauvaises langues, ce qu’on a appelé la WhatsApp Tax, abandonnée quelques heures après les premières manifestations, n’est rien d’autre que la goutte de trop, celle qui n’aura pas servi à éteindre les plus grands incendies de forêts que le pays ait jamais connus deux jours auparavant.

Du nord sunnite au sud chiite, traversant de bout en bout la côte multiconfessionnelle et jusque dans les régions montagneuses à la frontière syrienne, c’est une éruption volcanique qui s’est répandue sur l’ensemble du territoire, et dont Beyrouth n’en aura plus été l’épicentre.

Tout à coup, en pleines crises économique et écologique, l’absurdité de cette nouvelle taxe s’attaquant à l’une des dernières libertés des Libanais, dont la jeunesse cherche à quitter le pays à tout prix, sert d’électrochoc et fait sursauter d’un seul bond une nation entière.

Le Printemps de Beyrouth n’aura pas lieu, allait dire l’auteur de ces lignes lors de la 26e édition du Salon du livre francophone de Beyrouth (reporté suite aux événements). Cet automne pourrait bien prouver le contraire.

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Près de quinze ans après la promesse non tenue de la Révolution du Cèdre, les Libanais sont de retour dans les rues pour réclamer une nouvelle fois leur indépendance, non plus face au mandat français, non plus face à l’occupation israélienne ni à la tutelle syrienne, mais bien en interne, contre l’élite politicienne corrompue, unique survivante de l’après-guerre et incarnation d’un système dépassé faisant fi de toute réalité.

Cela fait aujourd’hui trois semaines que la révolte d’octobre a commencé et une semaine que le gouvernement est tombé. Les dissensions politiques aperçues avec les supporters du président actuel, Michel Aoun, restent pour le moment minoritaires, ainsi que les habituelles représentations de force des hommes de main des mouvements du Hezbollah et de Amal.

En effet, rien ne se compare au déferlement des couleurs nationales, à nouveau portées avec fierté sur l’ensemble du territoire libanais, revitalisant les espoirs perdus d’une vieillesse traumatisée par les souvenirs de la guerre et revigorant les aspirations cachées d’une jeunesse désabusée n’ayant plus rien à perdre.

Le chemin est encore long mais la graine est définitivement plantée. Aucun retour en arrière n’est possible face au jamais-vu. Le rêve de Samir Kassir pourrait bien se réaliser cet automne et, enfin, transformer le Printemps de Beyrouth en la Révolution du Cèdre.

« Nous soussignés, les citoyens libanais,

Parfaitement conscients des différences idéologiques, politiques et confessionnelles qui servent à justifier la lassitude et la passivité de certains d’entre nous, sommes également conscients que ce pluralisme est un atout favorable à la réalisation de notre rêve d’une patrie sainement rétablie.

Notre rêve est aussi simple que le fait d’avoir confiance en l’avenir. »

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Julien Ricour-Brasseur
Spécialiste du Moyen-Orient, en particulier du Liban, Julien Ricour-Brasseur est un auteur indépendant basé à Beyrouth.