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Égypte : le soulèvement des pauvres, une véritable menace pour Sissi

Les récentes manifestations constituent un tournant sur la scène politique du pays et un pas vers la récupération de la sphère publique des mains de l’État policier
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi photographié en janvier 2019 (Reuters)
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi photographié en janvier 2019 (Reuters)

Le 20 septembre, des manifestations ont éclaté dans plusieurs provinces et villages d’Égypte pour dénoncer les conditions socio-économiques. 

Ces rassemblements marquaient le premier anniversaire des manifestations auxquelles avait appelé Mohamed Ali, homme d’affaires égyptien en exil, en septembre 2019. 

Les manifestations, qui ont débuté dans la province de Gizeh, se sont propagées à la Haute-Égypte, notamment les régions d’Assiout, Sohag, Qena, al-Minya, Beni Suef, Fayoum et Assouan.

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Malgré la répression et l’autoritarisme qui règnent depuis l’accession au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi, les manifestants ont réussi à descendre dans la rue pour exiger le départ du président.

Les rassemblements ont culminé le 25 septembre, un « vendredi de la colère » qui avait été réclamé par Ali.

Pourquoi la population est-elle donc descendue dans la rue malgré le climat de répression politique en Égypte ? De nombreuses raisons expliquent cela, et elles sont surtout liées aux conditions socio-économiques, exacerbées ces derniers mois par la pandémie de COVID-19. 

En Égypte, le coronavirus a dévasté l’économie : en août, environ 2 millions et demi de personnes ont perdu leur emploi selon un communiqué de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS).

Ce communiqué annonce également qu’au cours des six derniers mois, le taux de chômage a grimpé de 7,7 % à 9,6 % pour une population de plus de 100 millions de personnes. Certaines voix affirment que les véritables chiffres du chômage sont encore plus élevés. 

Des pertes de plus de 70 % dans le tourisme

La CAPMAS indique également qu’environ 26 % des personnes actives avec une famille à charge ont perdu leur emploi en raison du coronavirus. La plupart travaillaient dans les secteurs manufacturiers, notamment l’alimentaire, le textile, l’habillement, les produits issus de l’agriculture, le bâtiment et la construction ainsi que dans le transport et dans le secteur de la manutention. 

Le COVID-19 a également eu un effet désastreux sur le tourisme, qui représente 12 % du PIB et a généré environ 13 milliards de dollars de recettes pour l’Égypte l’année dernière. Une étude officielle prévoit des pertes massives dans le secteur du tourisme en raison du COVID-19, à hauteur de plus de 70 %. 

De nombreux salariés des secteurs du tourisme et de l’aérien, estimés à 3 millions environ, ont été affectés par la baisse des recettes touristiques, en particulier les habitants de Gizeh dont les revenus dépendent fortement du tourisme. Il n’est donc pas surprenant que les manifestations aient éclaté dans la province de Gizeh. 

 Des ouvriers travaillent sur une carrière près d’al-Minya, en Égypte, le 7 décembre (AFP)
Des ouvriers travaillent sur une carrière près d’al-Minya, en Égypte, le 7 décembre (AFP)

En observant la carte de la pauvreté en Égypte, on constate une forte corrélation entre le taux de pauvreté et les lieux de manifestations, en particulier en Haute-Égypte.

Selon la CAPMAS, le taux de pauvreté national pour l’année 2017-2018 était de 32,5 % : autrement dit, un tiers de la population égyptienne vivait en-dessous du seuil de pauvreté fixé à 735 livres égyptiennes (47 dollars) par mois.

Le taux de pauvreté national a augmenté de 4,7 % entre 2016 et 2018 à la suite des réformes économiques, a admis le ministre égyptien de la planification égyptien. Ce taux aura augmenté en 2019-2020.

De nombreux gouvernorats égyptiens enregistrent des taux de pauvreté élevés, notamment Assiout (67 %), Sohag (60 %), Louxor (55 %), al-Minya (54 %) et Qena (41 %). La plupart des villages en Haute-Égypte souffrent de l’extrême pauvreté, laquelle est étroitement liée à la propagation des manifestations. 

Les récentes décisions et politiques gouvernementales, en particulier celles liées à l’augmentation des prix et les démolitions de maisons, ont également joué un grand rôle dans les manifestations.

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Le gouvernement a décidé de démolir les bâtiments considérés illégaux, ou de faire payer des amendes, ce qui a eu un fort impact négatif sur de nombreuses communautés pauvres et à faibles revenus.

Sur ce sujet, Sissi s’est exprimé de manière crue et a menacé les habitants de déployer l’armée pour démolir leurs maisons. Selon les informations officielles, l’Égypte a enregistré plus de 2 millions de violations de permis de construire entre 2000 et 2017. Le gouvernement s’est engagé à démolir ces maisons à moins que leurs propriétaires ne rectifient leur statut et ne remédient au problème en payant des amendes.

Les dernières manifestations en Égypte peuvent être qualifiées de soulèvement « des pauvres », ceux qui portent le fardeau des conditions de vie et de la conjoncture économique difficiles.

La classe moyenne ne s’est pas impliquée pour diverses raisons, en particulier par peur de la réaction du régime. Pour rappel, il y a un an, l’État a arrêté des milliers de manifestants qui réclamaient le départ de Sissi. 

Parmi les autres raisons, on peut citer le climat général de désespoir et de frustration après l’échec de la révolution de 2011 et la déception de nombreux jeunes qui y avaient participé.

Absence de la classe moyenne

Malgré les efforts de mobilisation de Mohamed Ali et de l’opposition à l’étranger ces dernières semaines, le manque de participation de la classe moyenne pourrait avoir contribué à l’échec du soulèvement des pauvres et à son incapacité à obtenir sa principale revendication : le départ de Sissi. 

Cependant, ce soulèvement marque un tournant dans la scène politique égyptienne à plusieurs égards. Premièrement, c’est la première fois que des manifestations réclamant le départ de Sissi ont lieu dans plus d’une province égyptienne au même moment, en particulier dans le contexte de répression sécuritaire sans précédent et des restrictions touchant la sphère publique. 

C’est également l’une des rares fois où les pauvres se soulèvent contre leurs conditions socio-économiques à travers une large zone géographique, rendant difficile le recours aux moyens traditionnels de répression. 

C’est la première fois que des manifestations réclamant le départ de Sissi ont lieu dans plus d’une province égyptienne au même moment

Le régime n’a pas trouvé d’autre option que de réprimer les manifestants : plus de 700 personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles environ 68 enfants et adolescents, plus tard relâchés.

Deux manifestants ont été tués : l’un à Gizeh, le second, Ewis al-Rawy, a été abattu d’une balle dans la tête par un policier à Louxor.

Pendant ce temps, les médias pro-régime se sont efforcés de dénaturer les manifestations, les dépeignant comme un « complot étranger orchestré par les Frères musulmans depuis l’étranger » pour renverser le régime.

Il est toutefois difficile d’imaginer que la confrérie est à l’origine de ces manifestations, notamment parce que le groupe n’est pas très représenté au sein des classes ouvrières.

Les Frères musulmans souffrent également de restrictions en matière de mobilisation et d’organisation du fait de la répression étatique. Si des membres de l’organisation ont pu participer aux manifestations, c’est apparemment uniquement pour dénoncer les conditions socio-économiques locales.

Les récentes manifestations constituent un nouveau pas vers la récupération de la sphère publique des mains de l’État policier égyptien. Cela pourrait ouvrir la voie à de nouvelles manifestations voire à une révolution qui renversera Sissi et son régime. 

- Khalil al-Anani est chercheur au Arab Centre for Research and Policy Studies à Washington D.C. Il est également professeur de sciences politiques au Doha Institute for Graduate Studies. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is a Senior Fellow at the Arab Centre for Research and Policy Studies in Washington DC. He is also an associate professor of political science at the Doha Institute for Graduate Studies. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.