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Égypte : six ans après le coup d’État, que nous a rapporté l’aide militaire américaine ?

L’aide militaire à l’Égypte est devenue un programme d’assistance qui facilite souvent les violations des droits de l’homme
Le président américain Donald Trump accueille le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à la Maison-Blanche à Washington (Reuters)

La mort de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, quelques semaines seulement avant le sixième anniversaire du coup d’État qui l’a destitué de ses fonctions, est un symbole sombre – mais approprié – du retour de l’Égypte dans les bas-fonds de l’autocratie.

Mais après une décennie imprévisible faite de bouleversements, de révolution et de contre-révolution, une constante n’a pas bougé : le flux annuel de milliards de dollars d’aide militaire américaine.

Un programme d’assistance

Les administrations américaines successives ont quasiment traité l’aide militaire à l’Égypte comme un programme d’assistance. Et tandis que les administrations américaines précédentes jugeaient l’Égypte vitale pour le maintien de la stabilité régionale, une réévaluation sérieuse de cette relation à Washington paraît justifiée en cette période d’anniversaire du putsch meurtrier et du régime brutal d’Abdel Fattah al-Sissi. 

Depuis les années 1970, les États-Unis fournissent une aide militaire conséquente à l’Égypte dans le cadre de l’accord de paix israélo-égyptien conclu à Camp David. Entre 1946 et 2019, les États-Unis ont accordé à l’Égypte 83 milliards de dollars d’aide étrangère bilatérale non ajustée en fonction de l’inflation. Rien qu’en 2019, Le Caire s’est vu allouer 1,307 milliard de dollars d’assistance militaire américaine.

Malgré ces investissements faramineux, les États-Unis se sont retrouvés incapables de faire face à la violence du coup d’État de 2013

Malheureusement, malgré ces investissements faramineux, les États-Unis se sont retrouvés incapables de faire face à la violence du coup d’État de 2013, largement soutenu par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Bien que le secrétaire d’État de l’époque, John Kerry, ait affirmé que les responsables des événements de 2013 « restauraient la démocratie », il est difficile d’y voir autre chose qu’un coup d’État militaire contre un gouvernement civil élu démocratiquement.

Des violations des droits de l’homme sans précédent

Les États-Unis étaient de ce fait légalement tenus de suspendre toute aide à l’Égypte en vertu de la loi sur l’aide à l’étranger (Foreign Assistance Act). Se livrant à une impressionnante démonstration de gymnastique linguistique, l’ancien président des États-Unis Barack Obama est parvenu à ne jamais qualifier les événements du 3 juillet 2013 de coup d’État et n’est pas allé plus loin que la suspension d’une aide symbolique.

Dans le même temps, le coup d’État a donné lieu à des violations des droits de l’homme d’un niveau sans précédent

Le coup d’État a donné lieu à des violations des droits de l’homme d’un niveau sans précédent

Pour tenter d’apaiser les inquiétudes internationales vis-à-vis du coup d’État en Égypte, Obama n’a pas pris position sur la démocratie au Caire, affirmant que « le gouvernement [de Morsi] n’était pas inclusif et ne respectait pas les opinions de tous les Égyptiens ». Jamais auparavant le président n’avait articulé cette norme d’une incohérence troublante.  

Obama a réagi de façon terne au massacre de Rabia – lors duquel plus d’un millier de manifestants ont été tués lorsque l’armée a dispersé un sit-in – et aux autres violences post-coup d’État. Il n’a gelé l’assistance militaire qu’en octobre 2013, près de deux mois après le début de la répression violente.

Le montant gelé n’était cependant pas très significatif, puisqu’il s’agissait de quelques centaines de millions de dollars, assortis de la suspension des expéditions de systèmes d’armes de grande taille. Dans le même temps, l’Égypte a continué de recevoir une aide militaire de plus d’1,2 milliard de dollars en 2013 et de plus d’1,3 milliard de dollars en 2014.

Des Américains d’origine égyptienne manifestent devant le siège de l’ONU lors de l’Assemblée générale des Nations unies dans le quartier de Manhattan à New York, le 25 septembre 2018 (Reuters)

Par ailleurs, lors d’une visite ultérieure en Égypte, Kerry a rassuré l’armée égyptienne quant à la poursuite de la coopération, compromettant ainsi le pouvoir coercitif du gel.

Le gel a été levé en 2015 malgré l’absence de progrès en matière de droits de l’homme ou de démocratisation.

Malgré une retenue temporaire en 2018, suivie d’une levée totale par le secrétaire d’État Mike Pompeo, l’Égypte a toujours reçu une assistance militaire de plus de 9 milliards de dollars entre 2013 et 2019. Le cycle de suspension de l’aide à l’Égypte est devenu pour l’essentiel une partie d’un schéma régulier.

Des tapes sur les doigts en public

Cette tendance indique que les États-Unis préfèrent recourir à des retenues temporaires sur des montants d’aide symboliques en guise de tapes sur les doigts en public plutôt que de livrer des reproches légitimes à l’égard de la conduite du régime. Ces « gels » n’ont pas eu une portée ni une durée suffisantes pour avoir un impact significatif sur la conduite de l’Égypte.

Les États-Unis dépensent plus d’1,3 milliard de dollars par an pour un autocrate qui déguise des violations des droits de l’homme en mesures de lutte contre le terrorisme

En mai 2019, Human Rights Watch (HRW) a fait part de ses préoccupations concernant la poursuite, par le biais de l’assistance militaire, de violations des droits de l’homme dans le Sinaï au nom de la lutte contre le terrorisme. Auparavant, l’armée égyptienne avait mortellement attaqué un groupe de touristes majoritairement mexicains à l’aide d’hélicoptères Apache de fabrication américaine.

Fin juin, Amnesty a fait état d’une « vague d’arrestations arbitraires » visant plusieurs activistes laïcs et un ancien député. Pourtant, l’administration actuelle montre peu de signes d’un changement de politique. De ce fait, l’aide militaire à l’Égypte est devenue pour l’essentiel un programme d’assistance qui facilite souvent les violations des droits de l’homme mieux qu’elle ne sert les intérêts stratégiques américains.

Moubarak 2.0

Sous Sissi, les progrès accomplis à la suite des premières élections démocratiques organisées en Égypte ont été plus qu’inversés. Entre les attaques contre les coptes, les journalistes, les islamistes et les libéraux, les pratiques en matière de droits de l’homme en Égypte se sont rapidement détériorées.

Sissi ressemble à un Moubarak 2.0 qui, à bien des égards, dirige toutefois un régime plus répressif. 

Les États-Unis n’utilisent pas l’assistance militaire comme un outil pour responsabiliser leurs partenaires. Une politique étrangère inspirée par les droits de l’homme et la réforme doit l’emporter sur la coopération avec l’armée égyptienne.

L’assistance militaire penche fortement vers des partenaires peu intéressés par des réformes de gouvernance à long terme – et comme le montre l’Égypte, certains pays partenaires des États-Unis reçoivent le même montant chaque année quel que soit leur comportement. 

Le principal fournisseur d’armes de l’Égypte ? La France
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Sissi a su exploiter cette faiblesse en politique étrangère pour apprendre à manipuler la politique des grandes puissances en augmentant les importations d’armes depuis la France et la Russie, réduisant ainsi l’impact potentiel de l’aide américaine. 

De nombreuses voix craignent que l’application de conditions et la réduction de l’aide militaire américaine mettent en péril les relations américano-égyptiennes et que Sissi remplace les armes de fabrication américaine par des armes russes. Mais notre passif en matière de suspensions de livraisons d’armes à l’Égypte montre que cela n’est pas probable.

Si nous laissons ces préoccupations dicter la politique à suivre et si l’aide n’est pas réduite ou conditionnée, la valeur de retour de l’aide que nous fournissons est dénaturée. Au lieu de cela, les États-Unis échouent systématiquement à tirer parti de l’aide pour modifier le comportement de leurs partenaires en vue d’améliorer les pratiques en matière de droits de l’homme.

À la lumière du sixième anniversaire du coup d’État, des violations croissantes des droits de l’homme et de la mort du président Morsi, les membres du Congrès et les conseillers en politique étrangère doivent se poser une question : « La violence et la répression exercées contre la société égyptienne valent-elles les gains supposés pour la sécurité internationale ? »

À présent, nous dépensons plus d’1,3 milliard de dollars par an pour un autocrate qui déguise des violations des droits de l’homme en mesures de lutte contre le terrorisme.

- Ian Wallace est chercheur associé au Security Assistance Monitor, spécialisé dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Il a mené des recherches au Maroc et au Tadjikistan sur les mouvements sociaux, le nationalisme et les questions de gouvernance dans la région MENA. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @eeyoan

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Ian Wallace
Ian Wallace is a research associate at the Security Assistance Monitor focusing on the Middle East and North Africa. He has conducted research in Morocco and Tajikistan on social movements, nationalism, and issues of governance across the MENA region. He tweets @eeyoan