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L’Égypte se dirige vers une autocratie, à moins que ce désastre constitutionnel ne soit arrêté

Le Parlement égyptien a approuvé jeudi l’examen d’une série d’amendements constitutionnels qui accordent au gouvernement de Sissi des pouvoirs sans précédent, renversant l’un des rares principes de la révolution de 2011
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’exprime à Charm el-Cheikh, le 24 février (AFP)

Les amendements constitutionnels qui doivent être étudiés par la commission législative du Parlement égyptien représentent un désastre politique, car ils ouvriraient la voie à ce qu’une seule personne – en l’occurrence, le président Abdel Fattah al-Sissi – reste au pouvoir pendant vingt ans (2014-2034). 

Les amendements projetés constituent également un revers pour l’un des derniers vestiges des accomplissements de la révolution du 25 janvier 2011, qui restreignait les présidents à deux mandats de quatre ans au maximum. 

Ces amendements, proposés par les membres du Parlement fidèles à Sissi, constituent la dernière étape de la consolidation du régime autoritaire de Sissi. Ils feraient des militaires les gardiens de l’État, modifiant l’article 200 de la Constitution actuelle, approuvée en 2014, pour donner à l’armée la responsabilité de protéger « la Constitution et la démocratie, ainsi que la composition fondamentale du pays et de sa nature civile ». 

Pouvoirs étendus

Pourtant, ces amendements sont sans rapport avec la démocratie ou la nature civile de l’État, accordant à l’armée un pouvoir sans précédent dans l’histoire de l’Égypte moderne.

S’ils sont adoptés comme on s’y attend, l’Égypte connaîtra une situation similaire à celle de la Turquie durant le XXe siècle ; à celle des États d’Amérique du Sud, notamment le Brésil, l’Argentine et le Chili dans les années 1970 ; ou encore celle de la Thaïlande au début des années 1990. C’est pourquoi le processus de transition démocratique dans ces pays a été retardé de plusieurs décennies. 

Les amendements proposés donneraient également au chef de l’État des pouvoirs étendus pour la sélection des représentants du pouvoir judiciaire. Cela garantirait la loyauté des personnes nommées à l’égard du président, ce qui pèserait potentiellement sur l’impartialité des organes judiciaires. 

Les forces d’opposition égyptiennes pourraient utiliser cette dynamique pour présenter un programme politique unifié visant à mettre un terme à ce désastre constitutionnel

Il convient de rappeler que la Constitution actuelle a été officiellement adoptée le 18 janvier 2014 et rédigée par un comité non élu après le coup d’État de 2013 qui a renversé Mohamed Morsi, le premier président égyptien à avoir été élu démocratiquement.

À l’époque, les médias égyptiens faisaient l’éloge de cette Constitution ; certains partisans du régime la décrivaient même comme « la meilleure Constitution de l’histoire de l’Égypte ». Cependant, Sissi a exprimé plus d’une fois son mécontentement vis-à-vis du texte et fait allusion à l’importance de l’amender au motif qu’elle restreint ses pouvoirs. 

Répression et divisions

Désormais, la principale question qui se pose est la suivante : peut-on stopper les amendements à la Constitution et, le cas échéant, comment ? La réponse est clairement non, car Sissi contrôle la majorité des appareils et des institutions étatiques, du Parlement aux médias, en passant par le pouvoir judiciaire et les forces de sécurité. 

Bien que certains au sein du pouvoir judiciaire aient exprimé un léger mécontentement face au projet d’amendements, des organes judiciaires, tels que le Conseil d’État et le Club des juges égyptiens, n’ont pas pris position publiquement. Dans le même temps, l’opposition égyptienne souffre de la répression, d’exclusion et de divisions, ce qui affaiblit le pouvoir qu’elle a de mettre le holà aux amendements. 

Des députés égyptiens assistent à une session pour débattre des amendements constitutionnels proposés au Caire, le 14 février (AFP)

De plus, le régime a lancé une campagne de répression et d’intimidation contre tous ceux qui osent rejeter les amendements. Ces derniers jours, les forces de sécurité ont arrêté un certain nombre de membres du Parti de la Constitution, fondé par l’ancien vice-président Mohamed el-Baradei, en raison de leur rejet des amendements projetés.

Dans le même temps, l’État a lancé une campagne de promotion pour convaincre la population de voter en faveur des amendements, sous prétexte de protéger l’État et d’assurer la stabilité. 

Malgré ces difficultés, il reste à espérer que les amendements pourraient être bloqués. Une vaste campagne populaire pourrait faire pression sur le Parlement pour qu’il les rejette avant qu’ils ne soient soumis à un référendum.

Certains organes politiques ont commencé à le faire, y compris le Mouvement démocratique civil, un groupe de partis laïcs de gauche et libéraux et de personnalités publiques menant une campagne pour soutenir une pétition rejetant les amendements et appelant à la fin des manipulations de la constitution. Cette pétition a réuni environ 29 000 signataires en moins de deux semaines depuis son lancement. 

Mobiliser l’opposition

Dans le même temps, un certain nombre de sites de réseautage social influents, y compris la page Facebook La position égyptienne, ont publié des vidéos de civils qui rejettent les amendements. Tout cela génère une dynamique importante, qui faisait défaut en Égypte depuis six ans. 

Les forces d’opposition égyptiennes pourraient utiliser cette dynamique pour présenter un programme politique unifié visant à mettre un terme à ce désastre constitutionnel – surmontant ce faisant leurs divisions politiques et idéologiques. 

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Si les amendements sont approuvés par le Parlement début avril, ainsi qu’attendu, les forces de l’opposition pourraient se tourner vers le plan alternatif consistant à mobiliser les citoyens pour qu’ils votent « non » lors du référendum qui s’ensuivra. Il est possible que les amendements soient adoptés quoi qu’il en soit, par propagande d’État ou par de faux résultats – mais si l’opposition réussit à structurer sa position, elle sera en mesure de mobiliser la population contre.

Autre facteur important de cette équation : la liste des alliés occidentaux du régime, en particulier les États-Unis et l’Europe. Le régime a besoin de leur soutien, ou du moins de leur silence, pour adopter ces amendements sans histoires. De ce fait, ces pays occidentaux pourraient persuader le régime de renoncer à ces amendements, en raison du risque d’instabilité à long terme. Toutefois, la question est la suivante : les États-Unis et l’Europe le veulent-ils ? 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) et actualisé par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani est professeur associé de sciences politiques et président du programme Politique et relations internationales au Doha Institute for Graduate Studies. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.