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Les idiots utiles de Sissi : comment l’Europe soutient le tyran égyptien

À Charm el-Cheikh ces 24 et 25 février, les dirigeants européens apportent une fois de plus leur soutien au pire dictateur de l’histoire moderne de l’Égypte
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, en janvier 2019 (Reuters)

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a été occupé sur la scène internationale. Un weekend, il est à la Conférence de Munich sur la sécurité, où il déclare à ses hôtes allemands qu’il ne montera pas sur la même scène que l’émir du Qatar.

Le suivant, il est à Charm el-Cheikh, la station balnéaire de son pays, où il accueille le premier sommet entre les chefs d’État européens et arabes. Dimanche, il a défilé devant une vingtaine de dirigeants européens.

En préparation de ce shoot de légitimité internationale, Sissi a été pris d’une frénésie meurtrière. Il a envoyé un nombre record de détenus à la potence. Neuf jeunes hommes ont été pendus mercredi après un simulacre de procès pour l’assassinat du procureur général Hisham Barakat, portant le total à quinze exécutions en deux semaines

Reprieve, une ONG qui lutte contre la peine de mort, a qualifié les exécutions de « véritable crise des droits de l’homme ». Amnesty International a appelé les autorités égyptiennes à suspendre les exécutions qui reposent sur des aveux obtenus sous la torture. Ces appels ont été ignorés. Treize autres accusés ont été condamnés à mort par contumace dans cette affaire.

En préparation de ce shoot de légitimité internationale, Sissi a été pris d’une frénésie meurtrière. Il a envoyé un nombre record de détenus à la potence

En août 2016, une vidéo montrant les accusés qui revenaient sur leurs aveux au tribunal et racontaient comment ceux-ci avaient été extorqués a été diffusée. 

Mahmoud el-Ahmadi, âgé de 23 ans et faisant partie des neuf personnes exécutées mercredi dernier, déclarait à la cour : « Vous pouvez le constater ici. Les menottes ont laissé des traces toujours visibles six mois plus tard. Et regardez cela, ça s’est infecté et il y a eu du pus. Les médecins légistes sont des menteurs. » 

« Ici, dans cette salle d’audience, il y a un policier qui était à la prison avec nous et qui nous torturait. Si vous voulez que je le désigne, je le ferai. »

« Donnez-moi un taser et je pourrai faire avouer à n’importe qui dans ce tribunal un crime qu’il n’a pas commis. Nous avons été gorgés d’électricité. Nous avons été électrocutés suffisamment pour alimenter l’Égypte pendant vingt ans. »

Un message pour l’Égypte

Abulqasim Youssef, un autre accusé exécuté mercredi, étudiant à l’Université al-Azhar, avait déclaré à la cour qu’il avait eu les yeux bandés, été suspendu à la porte pendant sept heures consécutives et électrocuté « dans les zones sensibles de [s]on corps ».

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Le timing des exécutions n’est pas le fruit du hasard. Elles sont survenues quelques jours à peine avant que Sissi ne reçoive les puissants d’Europe, dont Donald Tusk, président du Conseil européen, et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne.

Ces pendaisons étaient un message pour l’Égypte. Sissi dit aux Égyptiens qu’il peut faire ce qu’il veut à qui il veut et s’en sortir sur la scène internationale C’est exactement le contraire du message que le président français Emmanuel Macron avait l’intention de transmettre lorsqu’il déclarait que la sécurité allait de pair avec les droits de l’homme.  

Ces exécutions ne sont qu’un début. Selon egyptianfront.org, 46 personnes ont été exécutées en 2018 et 737 étaient sous le coup d’une condamnation à mort. Cinquante et une affaires étaient parvenues au stade final, ce qui signifiait qu’il n’y avait plus d’autre recours possible devant les tribunaux.

Ces pendaisons étaient un message pour l’Égypte. Sissi dit aux Égyptiens qu’il peut faire ce qu’il veut à qui il veut et s’en sortir sur la scène internationale

Au début de cette année, 65 personnes, y compris celles condamnées depuis 2013, se trouvaient dans le couloir de la mort dans l’attente de leur exécution. Quinze d’entre elles ont été tuées, ce qui signifie que 50 attendent encore d’être exécutées.

S’il y a une différence entre la légitimité accordée par l’UE à Sissi et le soutien que ce dernier reçoit de Donald Trump, qui l’a qualifié de « bon gars », j’aimerais qu’un membre du service européen pour l’action extérieure m’explique en quoi elle consiste.

Des manifestants tiennent des banderoles portant l’inscription « Démocratie en Égypte – Dictature » avant l’arrivée de Sissi pour une réunion avec le président allemand à Berlin en 2015 (AFP)
Des manifestants tiennent des banderoles portant l’inscription « Démocratie en Égypte – Dictature » avant l’arrivée de Sissi pour une réunion avec le président allemand à Berlin en 2015 (AFP)

En se rendant à Charm el-Cheikh, ils soutiennent, consciemment ou non, le pire dictateur de l’histoire moderne égyptienne. En renforçant Sissi, les dirigeants européens jouent un rôle actif dans la déstabilisation de l’Égypte. Tusk, Juncker et la vingtaine de chefs d’État qui se sont inscrits à cet événement ne sont rien de moins que les idiots utiles de Sissi.

Président à vie 

La répression actuelle en Égypte est politique. Cela n’a rien à voir avec le terrorisme ou la sécurité. Elle est conçue pour écraser toute opposition à un amendement constitutionnel qui augmenterait considérablement le mandat de Sissi et ses pouvoirs en tant que président.

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L’amendement constitutionnel prolongera le mandat présidentiel de quatre à six ans et une disposition distincte permettrait au président actuel de se présenter aux élections à la fin de son mandat actuel. Elle placerait les forces armées au-dessus de la Constitution en « sauvegardant la Constitution et la démocratie, en maintenant les fondements de l’État et son caractère civil, les acquis du peuple ainsi que les droits et libertés de l’individu ». Il confierait au président la nomination de postes clés au sein de l’appareil judiciaire et créerait une deuxième chambre parlementaire, dont un tiers des membres seraient désignés par le président.

Ces changements constitutionnels sont si importants pour Sissi qu’il a chargé son fils, Mahmoud, de les mettre en œuvre. Selon Mada Masr, Mahmoud al-Sissi, un haut responsable du Service des renseignements généraux, a convoqué des réunions quasi-quotidiennes pour coordonner les projets de prolongation du mandat de son père. 

Maintenant, comparez ces pouvoirs à ceux que le président déchu, Mohammed Morsi, s’était octroyé en novembre 2012, lorsqu’il avait temporairement mis ses décisions hors du contrôle judiciaire jusqu’à la mise en place d’un nouveau Parlement.

Ce fut une erreur fatale, prise à l’apogée de sa popularité, et au début de l’effondrement de son pouvoir, mais il a été révélé par la suite que Morsi tentait de déclencher une frappe préventive contre une tentative de la Cour constitutionnelle de suspendre un projet de référendum constitutionnel prévu trois semaines plus tard. Le décret de Morsi a certes été bâclé, mais même pris au pied de la lettre, il était limité dans le temps.

L’amendement constitutionnel de Sissi, en revanche, est conçu pour durer des décennies.

Difficultés d’apprentissage

Sissi est un dictateur pour ceux qui rencontrent des difficultés d’apprentissage. L’éviction de Morsi a été applaudie par les libéraux qui étaient sur la place Tahrir. Au sujet de la déclaration constitutionnelle de Morsi, l’un d’eux, Mamdouh Hamza, a déclaré ce qui suit : « Si vous ne protestez pas contre cette déclaration, nous serons gouvernés pendant 30 ans à leur guise. Et quiconque s’exprimera contre eux [les Frères musulmans] sera étiqueté contre-révolutionnaire. Il ne veut aucune autre voix. Il se place au même niveau que Dieu. »

Le président français Emmanuel Macron (à gauche) serre la main du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à son arrivée à l’Élysée, à Paris le 24 octobre 2017 (AFP)
Le président français Emmanuel Macron (à gauche) serre la main du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à son arrivée à l’Élysée, à Paris le 24 octobre 2017 (AFP)

Hamza décrivait les manifestations du 30 juin contre Morsi comme la « vraie révolution » et avait fait fabriquer une banderole de 400 mètres de long appelant Morsi à démissionner. Morsi et son gouvernement étaient « une illusion ». « Je ne les connais pas. Ce sont des poisons. Nous les expulserons de notre corps le 30 juin », déclarait Hamza.

La répression actuelle en Égypte est politique. Cela n’a rien à voir avec le terrorisme ou la sécurité

Hamza avait activement encouragé la dispersion des sit-in de la place Rabia et de la place Nahda, qui se distinguent comme le pire massacre de civils depuis la place Tian’anmen.

Khaled Youssef, cinéaste et membre du Parlement, a été autorisé à utiliser en exclusivité un hélicoptère militaire pour filmer à vol d’oiseau des images des manifestations contre le régime de Morsi en juin 2013.

Youssef a rendu le même service à la contre-révolution que Leni Riefenstahl aux Jeux olympiques de Hitler en 1936. C’était de la pure propagande. Les images qu’il a filmées comprenaient une contre-manifestation pro-Morsi, qui a été assimilée aux manifestations anti-Morsi. Ces images ont fonctionné. Cela a permis à Tony Blair de prétendre que 30 millions de personnes s’étaient élevées contre Morsi, un chiffre démesurément gonflé.

Youssef lui-même était monté à la tribune. « Nous devons nous révolter et ne pas quitter les places avant la chute de Morsi et de son régime. Je demande soit le retrait de la déclaration constitutionnelle, soit le renversement du régime. Nous n’engagerons aucun dialogue ni discussion. Les gens ne sont pas prêts à être asservis », déclarait-il.

Tout faux

Où sont Hamza et Youssef aujourd’hui ? Hamza a été brièvement arrêté au début de la semaine dernière pour diffusion de fausses nouvelles et Youssef est en exil. Khaled Youssef ne regrette pas d’avoir soutenu l’éviction de Morsi. « Le peuple égyptien ne s’est pas révolté deux fois pour nationaliser tous les pouvoirs et les mettre entre les mains d’un seul homme – qu’importe sa grandeur – ou lui donner le droit de gouverner jusqu’en 2034, soit vingt ans », a-t-il écrit dans un message Facebook.

Dans l’Égypte que Youssef a contribué à créer, il risque de perdre son immunité parlementaire et est la cible de campagnes de diffamation pour des vidéos divulguées d’actes sexuels avec deux actrices. Tout ça pour avoir dit ce qu’il pensait. Officiellement, Youssef est « en vacances » en France.

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Il est destiné à rejoindre une longue liste d’exilés égyptiens. Sami Annan, l’ancien général qui avait osé s’opposer à Sissi lors des dernières élections, vient d’être condamné à dix ans de prison.

Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, Sissi s’est présenté comme l’homme menant le changement dans la région, dans l’islam, et apportant la tolérance à son pays. Il est soutenu par les déclarations du FMI félicitant l’Égypte pour son taux de croissance de 5,2 %. Avec une inflation aujourd’hui supérieure à 15 %, personne dans le pays ne remarque ce taux de croissance. Si vous éliminez le secteur pétrolier, l’économie s’est contractée pour le quatrième mois de décembre.

En fait, près de 30 % de la population est officiellement reconnue comme pauvre, même après avoir abaissé le seuil de pauvreté à un niveau compris entre 700 et 800 livres égyptiennes par mois. Si l’Égypte suivait la définition internationale de l’extrême pauvreté, soit autour de 1 050 livres égyptiennes par mois, ce taux serait encore plus élevé.

À Charm el-Cheikh, la comédie va se poursuivre. Si vous voulez savoir pourquoi les dirigeants occidentaux se trompent continuellement au sujet du Moyen-Orient, pourquoi ils choisissent des alliés qui déstabilisent des nations jadis fortes et puissantes comme l’Égypte et les réduisent à des charbons ardents, pourquoi l’Occident est incapable de soutenir la démocratie dans le monde arabe, il suffit d’enregistrer les déclarations qui sont faites par les chefs d’État européens à Charm el-Cheikh. Parmi eux, Theresa May, Première ministre britannique.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.