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Est-ce que l’Iran aura son premier président conservateur depuis 1989 ?

Alors que l’économie est en mauvais état, un nouveau front conservateur représentant plusieurs partis pourrait faire en sorte que Rohani en ait pour son argent

Hassan Rohani, l’actuel président iranien, a remporté l’élection présidentielle de 2013 avec 51 % des votes, pendant que les quatre candidats conservateurs, qui se font appeler « principalistes » (selon l’expression en persan) ont recueilli, ensemble, environ 40 % des voix.

Depuis 1989 – l’année où l’ayatollah Ali Khamenei régnait en Iran – il n’y a eu aucun président conservateur

Le résultat de cette élection a conduit la principale faction radicale des principalistes à conclure que si toutes les factions étaient unies derrière un seul candidat, ils auraient une chance de remporter au mois de mai les élections contre Rohani – le candidat des modérés et des réformateurs.

Et en décembre, dans un sentiment d’urgence perceptible, ils ont formé le Front populaire des forces révolutionnaires islamiques (PFIRF).

Lors du premier congrès du PFIRF, le mois dernier, 3 000 personnes représentant 25 partis étaient présents. Ils ont élu 30 membres du comité central de l’organisation, tous des conservateurs radicaux aux positions anti-américaines et extrêmes.

Le parfait Machiavel

Curieusement, depuis 1989 – l’année où l’ayatollah Ali Khamenei était aux commandes en Iran, aucun président conservateur n’a été élu.

Même Mahmoud Ahmadinejad ne s’identifie pas comme un principaliste ou un révolutionnaire.

« Nous l’avons dit haut et fort : nous ne sommes affiliés à aucun des deux courants politiques du pays », a-t-il déclaré dans un discours au début du mois, en faisant référence aux principalistes et aux réformateurs.

Ahmadinejad a été un démagogue et un parfait Machiavel. Pour attirer le large soutien des conservateurs, il s’est moqué des États-Unis en les comparant à un tigre de papier. Mais en secret, il a tenté de nombreuses approches pour tisser une relation avec Washington.

Pendant ce temps, il a attaqué les réformateurs et ce qu’il a appelé leurs politiques soumises face aux Occidentaux.

Cependant, aussi narcissique qu’il soit, Ahmadinejad n’était prêt à partager le pouvoir avec personne, ni avec aucun groupe, y compris les principalistes.

Par conséquent, il s’est retrouvé impliqué dans un conflit avec les partisans de la ligne dure et finalement, avec l’ayatollah Ali Khamenei lui-même au sujet de la démission de son ministre du Renseignement. Depuis qu’il a quitté ses fonctions, il se retrouve isolé politiquement.

Bref, tous les présidents sous le leadership de Khamenei – Akbar Hachemi Rafsandjani, Mohammad Khatami, Ahmadinejad et Rohani – ont été en conflit avec le leader de l’Iran et le courant principaliste d’aujourd’hui.

Insécurité économique

Mais les principalistes, en particulier leur faction radicale, voient dans les élections prochaines une occasion, parce que l’économie iranienne est en piteux état et que le bilan économique de Rohani a fait de nombreux mécontents.

« Six Iraniens sur dix disent que l’économie va mal et, pour la première fois depuis l’entrée en fonction de Rohani, ils sont une majorité à dire qu’elle a empiré »

-un sondage réalisé par l’Université du Maryland

En janvier, un sondage publié par l’Université du Maryland a relevé que « si Rohani est toujours favori aux élections présidentielles de 2017, il a perdu la moitié de ses soutiens. »

Selon le sondage, « les perceptions de l’état de l’économie nuisent à la popularité de Rohani. Six Iraniens sur dix disent que l’économie va mal et, pour la première fois depuis l’entrée en fonction de Rohani, ils sont une majorité à dire qu’elle a empiré. Une majorité écrasante souhaite aussi que le prochain président iranien se concentre sur la réduction du chômage et le redressement de l’économie iranienne. »

Rohani et son équipe ont espéré qu’avec la conclusion de l’accord sur le nucléaire, les investissements étrangers allaient inonder le pays. Mais la réalité fut une douche froide. L’économie iranienne est restée dans un état de stagnation pour plusieurs raisons.

D’abord, les banques européennes ont peur de s’engager dans des accords commerciaux avec l’Iran et de se retrouver engluées dans la toile juridique américaine tissée par les sanctions complexes associées à l’accord.

Les Iraniens font leur shopping dans le grand bazar historique de Téhéran, en juillet 2016 (AFP)

Ensuite, parce que l’ayatollah Khamenei, dans ses déclarations anti-américaines, a entretenu l’hostilité de la relation entre l’Iran et les États-Unis, de grandes compagnies étrangères ont jugé que le futur économique de l’Iran était incertain. Après des années d’isolement, au lieu de se ruer sur le marché iranien, elles ont préféré attendre pour voir.

Rohani et son administration sont des fervents défenseurs d’une économie néolibérale et sont complètement indifférents aux inégalités massives et toujours croissantes et à l’accès aux soins inéquitable en Iran.

Pour défier Rohani, le nouveau front qui a émergé, le PFIRF, a annoncé que la justice économique et les conditions de vie de la population seraient au cœur de la plateforme des candidats. Le groupe n’a toutefois pas annoncé son candidat.  

Dans une démarche sans précédent, le groupe a non seulement décidé d’introduire son candidat mais aussi son équipe (les femmes ne peuvent pas se présenter à l’élection présidentielle en Iran). Leur objectif était de présenter plusieurs économistes relativement bien connus et plutôt à gauche, comme Elias Naderan et Mohammad Khosh’chehreh.

À un certain moment, certains ont spéculé sur la candidature de Naderan, mais des sources ont expliqué qu’en raison de son handicap physique (il a perdu une main pendant la révolution de 1978), sa candidature n’avait pas obtenu de consensus.

Des forces unies

La réalité, c’est qu’à côté des effets rhétoriques utilisés de temps en temps, les conservateurs – comme leurs rivaux les modérés et les réformistes – n’ont jamais vraiment soutenu la justice économique.

Les conservateurs ont contrôlé le parlement pendant la plus grande partie de l’existence de la République islamique, et ont difficilement, si tant est qu’ils aient essayé, ratifié une loi ou même suggéré de combattre les inégalités ou d’améliorer les conditions de vie des gens.

La réalité, c’est qu’à côté des effets rhétoriques utilisés de temps en temps, les conservateurs – comme leurs rivaux les modérés et les réformistes – n’ont jamais vraiment soutenu la justice économique

Le Front fait face à un sérieux problème d’unification derrière un seul candidat.

L’ayatollah Khamenei a rejoint les conservateurs en critiquant publiquement le bilan économique de Rohani et son administration en amont des élections. « Nous recevons des plaintes des gens… Ils devraient sentir que la situation s’améliore en ce qui concerne la création d’emplois et l’industrie. Maintenant, ce n’est pas le cas », a-t-il souligné dans un discours le 9 mars.

À de nombreuses occasions, Rohani a défendu le rapport de son administration lors d’une altercation claire avec les tenants de la ligne dure, qui l’accusent, lui et son équipe, d’incompétence dans le traitement des problèmes économiques.  

En guise de défense, Rohani a présenté les statistiques relatives à la réduction de l’inflation et à la croissance économique, en hausse. Mais au début du mois, dans son discours, Khamenei a minimisé l’importance des chiffres. « Présenter des rapports et des chiffres, c’est bien, mais cela ne va pas avoir d’impact sur la vie des gens à moyen et à long-terme. »

Il faisait indirectement allusion aux mauvaises estimations de Rohani qui avait prévu que l’accord sur le nucléaire et la levée des sanctions allaient attirer des milliards de dollars d’investissements étrangers. Et il a ajouté : « Attirer les investissement étranger est quelque chose de positif mais un nombre très limité de contrats étrangers se sont matérialisés depuis [que les sanctions ont été levées début 2016].

Avec le soutien des conservateurs, il a déjà démontré qu’il croit Rohani incapable de sauver l’économie stagnante du pays.

Les difficultés de Rohani

Cela dit, Rohani garde les meilleures chances de gagner les élections, tout simplement parce que ses opposants ont un problème de popularité.

Ce qui menace le plus sa victoire, en l’absence d’interférence illégale dans le processus électoral, c’est qu’un conservateur pourrait gagner, pour la première fois depuis 28 ans, si les électeurs déçus qui avaient voté Rohani en 2013 restent à la maison.

Pendant ce temps, Rohani se montre de toute évidence nerveux au sujet d’interférences potentielles. En faisant clairement référence à l’appareil militaire, dans un discours pour l’élections de responsables le 25 février, il a déclaré : « Si quelqu’un viole les lois électorales, une force de sécurité, ou une force armée, nous devons crier et résister ».

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le contacter à [email protected] ou le suivre sur Twitter : @SShahisaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un jour après la victoire de Rohani à l’élection présidentielle de 2013, les Iraniens se rassemblent à l’extérieur des locaux de campagne dans le centre-ville de Téhéran (AFP).

Traduit de l'anglais (original).