Aller au contenu principal

Être mère dans un Yémen déchiré par la guerre

Né alors que pleuvaient les frappes aériennes, mon petit garçon de 3 ans n’a connu que la guerre
« J’ai l’impression que [la guerre] a volé son enfance » (illustration de Takayo Akiyama)

Quand je pense à mon fils, les larmes me montent aux yeux. Il a 3 ans et tout ce qu’il a connu, c’est la guerre.

Je me souviens de la nuit de sa naissance. Mes contractions ont commencé à minuit. Nous avons dû nous rendre dans trois hôpitaux différents pour en trouver un pourvu de l’électricité.

Il y avait des frappes aériennes tout autour de nous ; c’était terrifiant. À la fin, j’ai eu besoin d’une césarienne et j’ai demandé une anesthésie générale pour ne pas entendre le bruit des bombes au moment où mon fils naîtrait.

Interdit de jouer dehors

La guerre fait partie de sa vie depuis le début. J’ai l’impression qu’elle lui a volé son enfance. À son âge, tout ce qu’il veut faire, c’est sortir et explorer le monde, mais nous devons le garder à l’intérieur, où les dangers sont moindres.

Il ne peut même pas jouer dehors avec de l’eau, car il pourrait contracter le choléra. Jouer au football dans la rue est également trop dangereux.

Les enfants ressentent toujours notre stress. Mon fils me demande de sourire : « Maman, sois heureuse, ne sois pas triste ! »

Ce n’est pas la vie que je voulais pour lui. La guerre a tout changé pour moi et ma famille.

Mon mari avait un bon travail, mais il l’a perdu lorsque l’économie s’est effondrée. Il a un diplôme universitaire et parle bien l’anglais, mais il doit se mettre chaque jour en quête d’un travail rémunérateur. Cela fait plus de deux ans que certains fonctionnaires, enseignants et médecins n’ont pas été payés.

Les personnes comme moi qui ont la chance d’avoir encore un emploi soutiennent toute leur famille élargie. Je soutiens mes parents, la famille de mon frère, ma grand-mère et la famille de mon cousin ; ce que je gagne est à peine suffisant, mais c’est mieux que rien.

Le danger venu du ciel

Tout est si cher dans les magasins. Avant, j’achetais des couches sans y penser ; maintenant, elles sont devenues un produit de luxe. De nombreux parents ne pouvant se permettre d’acheter des couches utilisent à la place des sacs en plastique ou des bouts de tissu.

Avant la guerre, nous organisions de grandes réunions de famille. Je les adorais. Nous mangions ensemble, les enfants jouaient – c’étaient des moments heureux. Maintenant, nous ne parlons plus que de la guerre.

Yémen guerre enfant
« Jouer au football dans la rue est trop dangereux » (illustration de Takayo Akiyama)

Parfois, lorsque nous entendons des frappes aériennes au loin, nous mettons des écouteurs et tentons de couvrir le bruit des avions de guerre avec de la musique à plein volume. D’autres fois, nous nous contentons d’écouter.

Mon petit garçon est l’innocence même. Il aime les avions et où qu’il aille, il emporte avec lui son petit avion orange. Chaque fois que des avions volent au-dessus de nous, il est tout excité. Il saute partout en criant : « Waouh maman, allons voir l’avion ! ».

Je l’éloigne rapidement des fenêtres. Il ne sait pas ce que je sais. Nous n’avons pas eu de vols commerciaux au Yémen depuis des années, alors les avions dans le ciel ne peuvent signifier qu’une chose : des bombes. Quand je les entends approcher, je me dis que c’est peut-être la fin.

Fatiguée de pleurer

J’essaie de rester calme pour mon petit garçon. Mais au fond de moi, je panique, me demandant avec inquiétude comment nous pourrions sortir de notre appartement situé au neuvième étage si l’immeuble était frappé.

À la rencontre des enfants soldats du Yémen
Lire

D’une manière ou d’une autre, les enfants ressentent toujours notre stress. Mon fils me demande de sourire : « Maman, sois heureuse, ne sois pas triste ! ».

C’est ce que j’essaie de faire. Même si mon pays est en guerre, même si les bombes pleuvent et que les gens ont faim, j’essaie de sourire et d’être heureuse pour mon fils.

Mais je suis épuisée. Je suis fatiguée de pleurer. Je suis lasse de la guerre. Tout ce que je veux, c’est que mon fils ait une vie normale, comme les autres petits garçons de par le monde.

Pensez à nous ce soir lorsque vous vous endormirez – sans le bruit des frappes aériennes ni la crainte qu’une bombe ne puisse décimer votre famille sans laisser de trace.

- Sukaina Sharfuddin est une travailleuse humanitaire employée par Save the Children.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Sukaina Sharfuddin
Sukaina Sharfuddin is an aid worker with Save the Children