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Frères musulmans : l’heure du renouveau

Avec l’arrivée de Trump, les difficultés actuelles au Royaume-Uni et la demande d’une approche plus conflictuelle émise par les membres plus jeunes, les Frères musulmans peuvent-ils survivre ?

Alors que les choses vont de mal en pis pour les Frères musulmans, il est de plus en plus question d’une sorte de réconciliation que le mouvement pourrait rechercher avec le régime égyptien.

Miser sur le long terme et s’accrocher à sa légitimité est un pari important qui, jusqu’à présent, ne semble pas payant

Ce discours a été motivé en partie par les commentaires formulés en novembre par le vice-Guide suprême des Frères musulmans Ibrahim Mounir, qui s’est exprimé pour Arabi 21 : « Que les sages de notre peuple ou les sages de notre monde élaborent une image claire de réconciliation pour nous, et nous y réagirons ».

Les propos de Mounir ont provoqué une série de rumeurs au sujet de la négociation présumée d’accords secrets de réconciliation entre le régime et les Frères musulmans, dont un impliquait un prétendu parrainage saoudien.

Les retombées médiatiques ont clairement perturbé les Frères musulmans, qui se sont empressés de démentir les rumeurs. Le 20 novembre, Mounir a déclaré à la chaîne Al-Watan : « Nous ne nous sommes jamais réconciliés et nous ne nous réconcilierons jamais avec ce régime institué par un coup d’État militaire ».

Le mouvement a également émis une déclaration infirmant toutes les « fausses informations » au sujet d’une réconciliation et confirmant son engagement à n’accepter « aucune réconciliation avec les meurtriers, aucun compromis sur la légitimité et aucun compromis sur les droits des martyrs, des blessés et des détenus ».

En effet, les Frères musulmans se sont efforcés de réitérer la position qu’ils maintiennent depuis que le président Mohamed Morsi a été renversé par l’armée égyptienne en juillet 2013, à savoir rester les bras croisés et attendre en espérant que le régime du président Abdel Fattah al-Sissi s’effondre, pour s’engouffrer à nouveau dans la brèche.

Pourtant, on peut se demander combien de temps les Frères musulmans pourront soutenir cette approche d’attente. Miser sur le long terme et s’accrocher à sa légitimité, comme si se poser en champion de la morale allait aider l’organisation à traverser la pire période de répression de sa longue histoire, est un pari important qui, jusqu’à présent, ne semble pas payant.

Au contraire, le mouvement semble de plus en plus coincé et les pressions se multiplient de toutes parts.

Des pressions externes

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis illustre parfaitement cela. On ne sait pas encore si Trump ira jusqu’à signer un projet de loi désignant les Frères musulmans comme une organisation terroriste, comme l’a suggéré Walid Phares, conseiller en politique étrangère du président élu.

Mais dans tous les cas, la position ouvertement anti-islamiste de Trump ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour le mouvement. L’élection de Trump a certainement donné à Sissi une impulsion considérable. Sissi, qui a notamment été le premier dirigeant étranger à féliciter le président élu après sa victoire, aurait récemment été décrit par ce dernier comme un « gars fantastique » qui a « pris le contrôle de l’Égypte » et « éliminé les terroristes ».

À cela s’ajoutent les difficultés continues rencontrées par les Frères musulmans au Royaume-Uni, qui est depuis longtemps un pôle important du mouvement. L’examen controversé des Frères musulmans réalisé en 2015 par le gouvernement britannique n’est peut-être pas allé jusqu’à épingler le mouvement en tant qu’organisation terroriste, mais celui-ci était néanmoins à charge.

Le rapport a conclu que l’appartenance au mouvement était un « possible indicateur d’extrémisme » et que « certains aspects de l’idéologie et des tactiques des Frères musulmans » étaient contraires aux valeurs britanniques, aux intérêts nationaux et à la sécurité nationale.

Il est vrai qu’à la fin du mois d’octobre, la commission spéciale des Affaires étrangères du parlement britannique a publié un rapport sur l’islam politique qui critiquait l’examen effectué par le gouvernement. Ce rapport a incité une délégation parlementaire égyptienne à se rendre à Londres pour avertir les députés britanniques de leur erreur.

Il convient toutefois de noter que le gouvernement britannique n’a pas changé sa position vis-à-vis des Frères musulmans, les laissant face à un sentiment de contrainte et sous pression.

Sur le plan régional, les Frères musulmans sont encore échaudés par la ligne dure adoptée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui se sont montrés intransigeants dans leur approche.

Dans le même temps, alors que la Turquie et, dans une moindre mesure, le Qatar, se sont avérés être des alliés solides, il devient de plus en plus évident que le recours à ces puissances n’est pas suffisant pour garantir la survie du mouvement.

Des difficultés internes

Comme si cela ne suffisait pas, les pressions internes s’accumulent également. En plus d’essayer de rester unis avec la plupart de leurs dirigeants à l’étranger ou en prison, les Frères musulmans s’efforcent de contenir une partie de leur jeunesse, qui appelle à une approche plus conflictuelle à l’égard du régime.

Photo prise le 2 juin 2015 montrant le président égyptien évincé Mohamed Morsi dans la cage des accusés, alors qu’il assiste à son procès à l’académie de police située à la périphérie de la capitale Le Caire (AFP)

Mounir l’a reconnu en affirmant à Al-Jazeera en novembre que les divisions actuelles au sein du mouvement étaient causées par une minorité qui ne souscrit pas au principe général des Frères musulmans selon lequel « la paix est plus forte que les balles ».

Alors que la plupart de leurs dirigeants sont à l’étranger ou en prison, les Frères musulmans s’efforcent de contenir une partie de leur jeunesse

Bien que le mouvement ait jusqu’à présent été en mesure de contenir ces activistes plus ardents, il reste à savoir combien de temps il le pourra, d’autant plus que ses cadres continuent d’être traqués et arrêtés.

Dans un tel environnement, il n’est pas étonnant que le mouvement ait été incapable de tirer parti des difficultés croissantes connues par Sissi. Parmi celles-ci figure la campagne récente de la « révolution des pauvres », qui devait donner lieu à des manifestations publiques massives contre le régime le 11 novembre, mais qui ne s’est pas concrétisée.

L’incapacité des Frères musulmans à exploiter ce mécontentement public est liée en partie au fait que, même si le groupe a pu s’engager dans des œuvres caritatives en vue d’étendre son influence, son idéologie n’a jamais été centrée sur la défense des pauvres ou le souhait de remédier aux inégalités sociales. Cependant, cela est également dû au fait que le mouvement a été tellement écrasé qu’il n’a tout simplement pas la force d’agir.

Malgré ses appels à la poursuite des manifestations pacifiques et à un retour à la légitimité, les Frères musulmans ressemblent de plus en plus à une force épuisée qui risque de devenir de moins en moins pertinente.

Pourtant, le mouvement est pris entre le marteau et l’enclume. Bien qu’il cherche désespérément à rentrer en Égypte, le mouvement sait que même si le régime était ouvert à une réconciliation, le fait de suivre une telle route entraînerait inévitablement des compromis désagréables qui pourraient l’affaiblir indéfiniment. Cela laisserait également la porte ouverte à des accusations selon lesquelles il aurait vendu son âme au diable sur les dos des milliers de personnes qui se sont sacrifiées pour cette cause, après avoir été tuées ou emprisonnées.

Une séparation entre politique et religion ?

Dans le but de renverser le sort du mouvement, certains Frères musulmans ont renouvelé leurs appels à un changement d’approche de celui-ci et à une séparation de son travail politique et de ses activités religieuses traditionnelles.

Ancien ministre au sein du gouvernement de Morsi, Amr Darrag a déclaré plus tôt cette année : « Nous devons avoir une séparation entre ce qui relève de la dawa et ce qui relève de la politique. » D’autres membres du mouvement sont allés plus loin en suggérant que les Frères musulmans devaient réduire leurs activités politiques et se concentrer sur le terrain religieux.

Difrawi Nasif, membre des Frères musulmans, aurait ainsi expliqué sa position : « Nous devons retourner à nos anciennes méthodes et racines et nous concentrer sur le développement de notre dawa. Nous nous sommes trop impliqués en politique. »

Ces débats n’ont rien de nouveau et existent au sein du mouvement depuis des années. Ironiquement, avant la révolution de 2011, ceux qui favorisaient un retrait de la politique pour donner la priorité à la dawa étaient venus au premier plan du mouvement, formant ce qui était en grande partie une réponse désabusée à l’incapacité du mouvement à réaliser le moindre progrès politique au cours de l’ère Moubarak. La triste expérience des Frères musulmans au pouvoir après la révolution de 2011 a clairement incité certains de ses membres à revenir à cette position.

« Nous devons retourner à nos anciennes méthodes et racines et nous concentrer sur le développement de notre prédication. Nous nous sommes trop impliqués en politique. »

- Difrawi Nasif, membre des Frères musulmans

Cependant, ces derniers appels ont également été influencés par le mouvement islamiste tunisien Ennahdha qui, bien que ne faisant pas partie du mouvement mondial des Frères musulmans, est issu de la même écurie idéologique.

En mai 2016, Ennahdha a annoncé qu’il séparait son travail politique et son travail religieux, proclamant qu’il n’était plus un parti engagé dans la lutte pour l’identité, mais qu’il se considérait désormais comme un « parti démocratique national ».

Bien que cette décision semble avoir été davantage un changement d’image qu’une quelconque évolution idéologique profonde, la séparation entre la politique et la dawa étant plus procédurale que quoi que ce soit d’autre, il s’agissait également d’un effort clair d’Ennahdha visant à prouver à un public à la fois interne et un externe sa capacité à transcender la politique identitaire et à être un parti civique moderne à même de représenter les intérêts et les aspirations des Tunisiens d’aujourd’hui.

Les attraits d’une telle approche sont évidents. Pourtant, plusieurs facteurs permettent à Ennahdha de suivre beaucoup plus facilement cette voie que son homologue en Égypte. Tout d’abord, contrairement aux Frères musulmans, Ennahdha ne porte pas le fardeau d’une identité de centre spirituel d’un mouvement mondial qui a placé la combinaison de la politique et de l’islam au cœur de son idéologie. Il bénéficie donc une plus grande liberté de forger son propre chemin que la « branche mère », qui est davantage liée par ses traditions.

Ensuite, sous les régimes successifs tunisiens, Ennahdha n’a jamais eu un espace comparable à celui des Frères musulmans égyptiens pour s’engager dans un activisme populaire. Par conséquent, Ennahdha a toujours été beaucoup plus engagé en politique que dans la dawa et ses dirigeants ont toujours semblé être davantage des personnalités politiques que des imams. On ne peut pas en dire autant des Frères musulmans égyptiens. L’une des critiques dirigées contre les Frères musulmans égyptiens pendant leur période au pouvoir était que leurs dirigeants politiques, y compris Morsi, semblaient plus à l’aise en s’adressant aux foules dans les mosquées que lors de rassemblements politiques.

En outre, alors qu’Ennahdha est parvenu à sortir meurtri mais toujours intact de son expérience au pouvoir, les Frères musulmans ont connu rien de moins qu’un désastre absolu en tentant de « faire de la politique ». En dépit de leur statut de porte-étendard de l’« islam politique », lors de leur arrivée au pouvoir, la politique des Frères musulmans, tout comme leur vision politique, se sont avérés être creuses, construites sur des slogans et des notions vagues qui ne pouvaient être mis en pratique. En conséquence, le mouvement s’est très vite rabattu sur l’élaboration de politiques réactives et la mobilisation de masse, alimentant la perception qu’il n’était tout simplement pas à la hauteur.

Ainsi, alors que la séparation de la politique et de la dawa a presque été une transition naturelle pour Ennahdha, il est sûrement impossible pour les Frères musulmans égyptiens de faire de même. De plus, la force du mouvement égyptien a toujours dérivé de sa qualité de combinaison entre un acteur politique et un mouvement socioreligieux dans le même temps.

Les Frères musulmans peuvent-ils se sauver ?

Pourtant, les Frères musulmans doivent faire quelque chose pour se sauver. Bien qu’ils puissent toujours s’appuyer sur leur base de soutien, qui les soutiendra indépendamment des choix qu’ils feront, ils devront trouver un moyen de se réformer de l’intérieur s’il veulent aller au-delà de l’impasse actuelle et trouver un moyen de retourner en Égypte sans être compressés. Cela implique d’aller au-delà de la conversation habituelle portant sur l’engagement d’examens et cela exige de repenser ce que sont les Frères musulmans et ce qu’ils représentent.

Ni le régime, ni les Frères musulmans ne semblent prêts à se réformer de façon significative et l’Égypte semble ainsi partie pour une période prolongée d’incertitude et d’instabilité

Cela ne sera pas facile. Comme nombre d’entités autoritaires, les Frères musulmans n’ont jamais été un mouvement enclin à se réformer ou à s’auto-examiner. En outre, essayer de mettre en œuvre un quelconque type de réforme sérieuse dans un environnement aussi toxique est à tout le moins difficile.

De plus, le mouvement a grand besoin d’un leadership. Comme Ibrahim Zafarani, ancien membre de haut rang des Frères musulmans, l’a indiqué récemment, « le leadership actuel est impuissant. Il traverse une crise majeure de son pouvoir décisionnel. Les décisions difficiles exigent un leadership qui soit proportionné à l’ampleur de la situation. »

Mais ce qui importe sans doute le plus, c’est que la réforme comporte inévitablement ses propres risques. Alors que ce mouvement a toujours préféré le domaine des généralités et cherché à être tout à tous, déterminer un plan de réforme concret pourrait provoquer l’effilochement des Frères musulmans. Le mouvement est bien conscient qu’une réforme réelle pourrait s’avérer tout aussi risquée que de rester les bras croisés et d’attendre que ses adversaires tombent.

Partisan de Morsi lors de protestations (AFP)

La tragédie pour l’Égypte dans tout cela, c’est que si les Frères musulmans ne parviennent pas à se réinventer, le pays semble destiné à rester enfermé à jamais dans cette même vieille bataille opposant les deux forces hiératiques du passé : le régime d’un côté et les Frères musulmans de l’autre.

En effet, plus de cinq ans après la révolution du 25 janvier, il n’y a toujours pas d’alternative à ces deux anciennes forces. Étant donné que ni le régime, ni les Frères musulmans ne semblent prêts à se réformer de façon significative, l’Égypte semble partie pour une période prolongée d’incertitude et d’instabilité.

Alison Pargeter est experte de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, avec un intérêt particulier pour la Libye, la Tunisie et l’Irak, ainsi que les mouvements islamistes politiques. Elle est associée de recherche principale au Royal United Services Institute (RUSI), associée principale dans un cabinet-conseil d’importance mondiale, Menas Associates, ainsi que chercheuse principale invitée au département des études sur la guerre du King’s College de Londres. Elle a notamment écrit les livres Return to the Shadows: The Muslim Brotherhood and An-Nahda since the Arab Spring (Saqi, 2016), Libya: The Rise and Fall of Qaddafi (Yale University Press, 2012), The Muslim Brotherhood: The Burden of Tradition (Saqi, 2010, édition 2013 actualisée) et The New Frontiers of Jihad: Radical Islam in Europe (I.B. Tauris, 2008).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les manifestations organisées en Égypte pour protester contre la prise de pouvoir par l’armée depuis juillet 2013 se poursuivent (Agence Anadolu).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.