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La lassitude des élections en Turquie

Le scrutin du 1er novembre instaurera un gouvernement de parti unique dirigé par l’AKP ou exigera le développement d’une culture du compromis

La Turquie est ressortie des élections du 7 juin 2015 avec un parlement sans majorité. Puisque ces élections ont mis fin aux treize années de règne ininterrompu de l’AKP sur la Turquie, la formation d’un gouvernement de coalition était une fois de plus en jeu.

Au départ, les acteurs opposés à l’AKP étaient optimistes quant à la possibilité de former un gouvernement excluant l’AKP. La logique était la suivante : un gouvernement serait formé sans l’AKP de manière à se venger du parti pour ses méfaits et tenir les fonctionnaires responsables de leurs actes. Ceux qui suivaient cette logique n’ont jamais pensé à ce qu’une telle coalition aurait en commun – ni sur quelles bases pourrait être formé un gouvernement de coalition.

Mis à part l’opposition au mandat continu de l’AKP, elle n’offrait aucun argument convaincant et crédible justifiant la formation d’une coalition composée de partis politiques aussi différents. Cette logique négligeait les grandes différences politiques entre ces partis. Elle ne tenait pas compte non plus des exigences et aspirations contradictoires de leurs bases dans la société turque. Elle supposait que l’opposition à l’AKP et le refus de le laisser être le parti dominant de tout gouvernement permettrait de surmonter les différences politiques entre les nationalistes turcs et kurdes. Il s’agissait d’une prévision irréaliste qui comportait des défauts dès le départ.

À l’exception d’un gouvernement de coalition constitué des trois partis d’opposition – le Parti républicain du peuple (CHP, parti laïc), le Parti de l’action nationaliste (MHP, parti d’extrême droite) et le Parti démocratique des peuples (HDP, parti pro-kurde) – tous les autres scénarios concernant un gouvernement de coalition nécessitaient l’inclusion de l’AKP comme parti dominant.

Compte tenu des tensions pré- et post-électorales et le conflit qui s’en est suivi entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et la Turquie, une coalition entre l’AKP et le HDP était hors de question. Il restait donc le scénario d’un gouvernement de coalition entre l’AKP d’une part et le CHP laïc ou le MHP nationaliste d’autre part. Dès le départ, le leader du MHP, Devlet Bahçeli, a écarté toute perspective de coalition avec l’AKP.

Outre son rejet, le MHP réclame l’arrêt total du processus de paix kurde, refuse l’octroi de tout droit culturel ou démocratique aux Kurdes, a un problème avec le rôle de président de Recep Tayyip Erdoğan au sein du système politique et souhaite que ce dernier quitte le nouveau palais qu’il occupe actuellement pour retourner dans l’ancien palais présidentiel. Tout cela rend impossible la formation d’un gouvernement de coalition avec l’AKP.

D’autre part, l’AKP et le CHP s’étaient engagés dans des discussions à huit clos relativement poussées sur la formation d’un gouvernement, en vain. Alors que le CHP a mis l’échec de ces négociations sur le compte de l’opposition du président Erdoğan, l’explication de l’AKP était axée sur les différences d’opinion et de position concernant les grandes questions politiques. Les discussions ont révélé que les visions des deux partis concernant les domaines de la politique étrangère et de l’éducation étaient inconciliables. En outre, l’AKP a mentionné l’importante opposition de sa base sociale à un gouvernement de coalition CHP-AKP comme autre facteur de l’échec des négociations.

Au bout du compte, l’AKP et le CHP ont toujours été des antithèses politiques. L’AKP est le principal représentant de la frange conservatrice/islamique de la société alors que le CHP représente les laïcs/kémalistes. Ce clivage entre laïcs et islamistes a été l’une des principales lignes de fracture de la polarisation politique et socio-politique turque.

Former un gouvernement de coalition entre les représentants de ces pôles politiques radicalement différents était un parcours du combattant. Toutefois, c’est précisément cette importante différence dans la philosophie politique des deux parties qui rendait précieuse la formation d’un gouvernement de coalition entre les deux. Ces dernières années, tandis que l’espace social entre les différents groupes d’identité – Kurdes et Turcs, alévis et sunnites, laïcs et islamistes – a diminué, la polarisation politique s’est considérablement accrue.

Cette polarisation politique ne provenait pas à l’origine de la société ; elle est plutôt le résultat d’une évolution « du sommet vers la base ». Elle était en grande partie de nature politique et provoquée par les décisions et les actes de l’élite politique. Et cela s’est essentiellement passé entre les islamistes et les laïcs. Un gouvernement de coalition composé de représentants des camps islamiste et laïc aurait diminué de façon significative le niveau de polarisation, éliminant ainsi un obstacle majeur de la politique turque contemporaine.

Former un gouvernement d’élection

À cet égard, c’est une occasion manquée. Néanmoins, la politique a sa logique propre au-delà des hypothèses normatives. Et gagner une élection peut avoir la préséance sur la réalisation de certains objectifs ambitieux. Dans l’ensemble, l’opposition de l’électorat à une coalition AKP-CHP, les visions contraires des parties concernant la politique nationale et étrangère, et l’attrait que constitue pour l’AKP la perspective de retrouver une majorité parlementaire grâce à une nouvelle élection ont servi à fermer la porte à un gouvernement de coalition entre l’AKP et l’un des partis d’opposition.

À ce stade, la Turquie n’avait plus qu’une seule option : une nouvelle élection, qui est devenue certaine lorsqu’Erdoğan, ayant recours à son pouvoir constitutionnel, a consulté le président du Parlement et obtenu son consentement le 24 août. Sans précédent dans l’histoire politique de la Turquie, M. Erdoğan a déclaré que ces élections se tiendront le 1er novembre et qu’il demandera au Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, de former un gouvernement d’élection provisoire avant le 31 août.

Normalement, tous les partis représentés au Parlement ont le droit d’être représentés au sein du gouvernement – une obligation constitutionnelle. Pourtant, pour l’heure, seul le HDP pro-kurde a accepté de participer à un tel gouvernement provisoire. Tant le CHP que le MHP ont refusé de prendre part à un tel gouvernement. Deux questions légitimes se posent donc : comment un résultat électoral différent pourrait-il se produire lors des élections du 1er novembre et que signifierait cet avant-goût de participation au gouvernement du HDP pour la politique kurde ?

Qu’attendre de ce gouvernement ?

Tout d’abord, la tenue de nouvelles élections, lesquelles sont peu susceptibles de transformer radicalement le paysage politique, est une gageure pour la classe politique turque. Néanmoins, il ne manque que dix-huit députés à l’AKP pour former un gouvernement de parti unique ; par conséquent, il n’a pas besoin d’un sursaut majeur des votes en sa faveur pour atteindre cet objectif. Pour ce faire, il est probable qu’il mettra l’accent sur la nécessité de continuer sur la voie de la stabilité et de la prospérité économique que la Turquie a connues sous le gouvernement de parti unique de l’AKP ces treize dernières années.

En conséquence, il mettra l’accent sur le spectre d’une coalition gouvernementale instable et dysfonctionnelle telle que celle qui a fait perdre dix ans à la Turquie dans les années 1990. En revanche, l’opposition est susceptible d’accuser l’AKP de l’échec de la formation d’une coalition. Elle soutiendra que l’AKP n’est plus source de stabilité et, qu’au contraire, il est cause d’instabilité et de ralentissement économique.

En l’état actuel des choses, aucun argument nouveau et convaincant n’est présenté aux électeurs pour les convaincre de changer leur vote. Par conséquent, il est probable que les élections du 1er novembre donnent le même résultat que celles du 7 juin. Si cela s’avère, la position de l’AKP dans les négociations de coalition sera affaiblie après l’élection. Même si le parti gagne assez de sièges pour former un gouvernement à parti unique, ce sera un gouvernement fragile, à peine au-dessus du seuil de 276 députés requis pour former un gouvernement bénéficiant d’une majorité simple.

En outre, malgré le fait que l’AKP était au pouvoir avec une écrasante majorité après l’élection générale de 2011, gouverner s’est révélé très difficile en raison de la tension et de la polarisation socio-politique du pays. Il y a peu de chances que cette tension diminue après l’élection, et la question de la gouvernance s’aggravera certainement.

Par ailleurs, mettant cela de côté, l’inclusion pour la première fois d’un parti pro-kurde dans une architecture gouvernementale est une évolution bienvenue et ce, même s’il s’agit d’un gouvernement provisoire qui durera moins de deux mois et même si elle est le résultat de circonstances particulières.

Pourtant, cela reste une évolution importante. Le règlement politique de la question kurde signifierait que les Kurdes ou les partis politiques pro-kurdes seraient considérés comme des candidats naturels à la formation de tout futur gouvernement. Par conséquent, le fait que le HDP se joigne à un tel gouvernement de transition est crucial pour la normalisation de la politique kurde en Turquie. Un des signes ultimes de la résolution de la question kurde en Turquie sera la représentation des Kurdes dans le paysage politique, avec leur propre identité et leurs propres demandes. Il s’agit peut-être d’un signe avant-coureur d’une telle éventualité.

Chose étrange : tandis que l’aile politique du mouvement kurde fera partie d’un gouvernement provisoire, son bras armé, le PKK, sera en guerre contre ce gouvernement. Ce seul fait démontre la nécessité de mettre un terme à la phase armée de la question kurde en Turquie. En tant que l’une des forces politiques et sociales les plus redoutables du pays, les Kurdes sont capables de faire avancer leur cause par des moyens politiques et d’unir leurs forces avec d’autres groupes au sein de la Turquie.

À cet égard, si le PKK est honnête lorsqu’il dit aspirer à un règlement pacifique de la question kurde en Turquie, il devrait prêter attention aux propos du co-président du HDP Selahattin Demirtaş, qui a déclaré que le PKK doit déposer les armes sans condition.

Il y a une certaine lassitude des élections en Turquie alors que les électeurs sont appelés aux urnes pour la quatrième fois en moins de deux ans. Soit cette prochaine élection instaurera un gouvernement de parti unique dirigé par l’AKP, soit elle exigera le développement d’une culture du compromis et de la conciliation.

Résoudre la question du gouvernement par des élections ne signifie pas nécessairement régler la question de la gouvernance.
 

Galip Dalay est directeur de recherche à Al Sharq Forum et est chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al-Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Erdoğan et Davutoğlu, le 24 août 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.