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La proposition de Staffan de Mistura pourrait placer Alep entre les mains d’Assad

Au lieu de protéger les civils d’Alep, la proposition faite aux rebelles par l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie prépare le terrain pour la prise de cette ville stratégique par Bachar al-Assad

Jeudi dernier, l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, s’est adressé directement au Front Fatah al-Cham, la version rebaptisée de la filiale syrienne d’al-Qaïda, pour proposer d’accompagner personnellement les combattants du groupe hors de la ville.

Cette proposition intervient deux semaines après le plus lourd bombardement jamais observé dans le conflit syrien suite à l’échec de la cessation des hostilités négociée par les États-Unis et la Russie fin septembre. Ce bombardement aérien intense a causé la mort de centaines de personnes à l’est d’Alep, où l’on estime que 275 000 personnes sont piégées sans nourriture ni accès à une assistance médicale ou humanitaire, ce qui a entraîné une augmentation rapide du prix des denrées alimentaires ces derniers mois.

Ces attaques se sont intensifiées après l’échec, le 3 octobre, des négociations entre les États-Unis et la Russie sur la Syrie. Les États-Unis ont accusé Moscou de ne pas respecter ses engagements, à savoir arrêter les combats et garantir que l’aide humanitaire parvienne aux communautés assiégées. La Russie a quant à elle attribué cet échec à l’incapacité des États-Unis de distinguer l’opposition syrienne soutenue par les Américains et les forces du Front Fatah al-Cham.

Dans sa proposition de dernière minute, Staffan de Mistura accuse le groupe de retenir en « otage » la population civile de l’est d’Alep. Il encourage également Moscou et Damas à accepter un accord dans le cadre duquel les combattants de ce groupe quitteraient la ville tandis que les autres insurgés et les civils pourraient y rester.

Malgré ses bonnes intentions, la proposition de Staffan de Mistura ne tient pas compte des capacités limitées de l’ONU en matière de répression, des dynamiques locales du conflit armé en Syrie ni des antécédents de méfiance entre les parties belligérantes.

Si elle échoue, sans surprise, elle fournira uniquement au régime syrien et à ses alliés un prétexte pour poursuivre leurs attaques à l’est d’Alep.

Des bombardements sans distinction

Alep, plus grande ville de Syrie, est l’ancien moteur économique du pays. Ses campagnes sont un bastion rebelle et constituent l’un de leurs principaux canaux d’approvisionnement depuis la Turquie. La ville a été divisée en zones contrôlées par le gouvernement et par les rebelles – respectivement à l’ouest et à l’est – depuis le milieu de l’année 2012, peu de temps après le début des combats dans cette zone.

La bataille terrestre coup pour coup entre les deux camps a changé fin septembre lorsque les forces pro-Assad, bénéficiant d’un lourd appui aérien russe, ont lancé une offensive dans l’espoir de reprendre le contrôle de l’ensemble de la ville.

Le régime syrien considère tous les groupes qui s’opposent à lui, y compris les civils, comme des terroristes et a attaqué certaines zones de la ville avec ses alliés en fonction de cette définition. Expulser les combattants du Front Fatah al-Cham d’Alep comme Staffan de Mistura l’a proposé ne mettrait donc pas fin au bombardement de la ville.

Un membre du personnel médical inspecte les dégâts dans un centre médical du quartier aleppin d’al-Sakhour, contrôlé par les rebelles, suite à son bombardement supposément par des bombes barils du régime syrien le 1er octobre 2016 (AFP)

S’adressant à la télévision danoise la semaine dernière, Bachar al-Assad a nié l’existence de rebelles modérés et a prévenu tous les groupes rebelles à Alep qu’il « continuerait de combattre les rebelles jusqu’à ce qu’ils quittent Alep. Ils le doivent. Il n’y a pas d’alternative ».

Il a également juré de reconquérir toute la Syrie, ajoutant qu’il préférerait pour ce faire avoir recours à des accords et à des amnisties locaux plutôt que de permettre aux rebelles de partir dans d’autres zones. Dans leur tentative de prise d’Alep, le régime syrien et la Russie continueront à employer la stratégie de la guerre totale dont une analyse d’Amnesty International a estimé qu’elle visait « délibérément et systématiquement » les civils et les installations civiles.

Ces crimes de guerre visent non seulement à combattre les groupes radicaux tels que le Front Fatah al-Cham, mais aussi à évacuer la population locale d’Alep, comme ce fut le cas dans d’autres régions syriennes.

Des précédents déplorables et un manque de confiance

La proposition de l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie n’a également pas pris en compte les implications qu’un tel accord aurait pour les dynamiques locales du conflit.

« Si nous convenons d’évacuer le Front Fatah al-Cham d’Alep aujourd’hui, le régime exigera l’évacuation d’Ahrar al-Cham demain et, par la suite, celle des autres groupes », a indiqué Abou Youssef al-Muhajir, le porte-parole militaire du mouvement islamiste Ahrar al-Cham, à Zaman al-Wasl, un site d’informations proche de l’opposition syrienne, plus tôt cette semaine.

Plus généralement, les Syriens ont perdu confiance en la capacité de la communauté internationale à pousser le régime syrien à respecter ses engagements. Anas Rasheed, un habitant du district assiégé d’Alep al-Ansari Mashad, m’a affirmé cette semaine qu’il n’était pas seul à ne plus faire confiance à Bachar al-Assad ou à la communauté internationale.

« Quel genre de garanties Staffan de Mistura peut-il offrir afin de protéger les civils à Alep si les combattants du Front Fatah al-Cham acceptent de partir ? L’ONU n’a pas été capable de faire pression sur Bachar al-Assad pour qu’il autorise l’apport d’aide humanitaire aux zones assiégées. Personne n’a tenu Bachar al-Assad responsable de l’utilisation d’armes chimiques ou du ciblage systématique des hôpitaux, des écoles ou des boulangeries », a-t-il indiqué.

Placer Alep entre les mains de Bachar al-Assad ?

Fait important, les Syriens sur le terrain s’inquiètent, avec raison, de ce que l’offre pourrait être utilisée pour justifier et légitimer les attaques du régime syrien contre les civils.

« Staffan de Mistura soutient la version de Bachar al-Assad quant aux événements qui se déroulent à Alep », m’a indiqué Mustafa al-Abdallah, journaliste militant à Alep.

« Comme tout le monde, il sait que Bachar al-Assad ne combat pas le Front al-Nosra à Alep. Bachar al-Assad combat tous ceux qui s’opposent à lui, surtout les civils. Ainsi, Staffan de Mistura, qui sait que sa proposition ne fonctionnera pas, donne le feu vert au régime pour poursuivre ses attaques sur Alep et lui fournit une justification pour le faire sous le prétexte de combattre le Front al-Nosra. »

Samedi, des soldats pro-gouvernementaux patrouillaient dans le quartier d’Uwaija dans le cadre de leur progression dans les zones contrôlées par les rebelles à Alep (AFP)

En outre, si un tel accord était effectivement mis en œuvre, il n’y aurait aucun mécanisme d’application clair et adéquat pour empêcher le régime syrien de s’emparer d’Alep. Ainsi, le fait d’escorter 900 combattants du Front Fatah al-Cham, qui comptent parmi les opposants les plus efficaces du régime, hors d’Alep ne ferait sans doute que faciliter la prise de la partie orientale de la ville.

L’accord simplifie à outrance les complexités de ce conflit. Les attaques du régime syrien sur Alep sont motivées par bien d’autres choses que le fait de vaincre 900 combattants d’un groupe radical. Staffan de Mistura aurait dû se contenter de se concentrer sur la protection des civils et la cessation des violations perpétrées par le régime plutôt que de les justifier.

- Haid Haid est un chroniqueur et chercheur syrien associé à la Chatham House. Il se concentre sur la politique de sécurité, la résolution de conflits et les mouvements kurdes et islamistes. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HaidHaid22.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, lors d’une conférence de presse sur la situation à Alep organisée le 6 octobre 2016 dans les locaux de l’ONU à Genève (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.