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La résilience trompeuse du Liban

Le temps est venu pour les responsables politiques libanais de renforcer le système immunitaire affaibli du pays, ou voir sa robuste santé se détériorer soudainement

La résilience tant vantée du Liban, sa capacité à résister et rebondir face aux troubles régionaux, cache en fait une autosatisfaction dérangeante qui simultanément préserve et fragilise sa situation de plus en plus précaire.  

Les conflits qui font rage dans la Syrie voisine et au-delà ont jusqu’à un certain point joué en sa faveur, déplaçant le cœur de la confrontation entre l’Arabie saoudite et l’Iran loin de Beyrouth. La guerre civile en Syrie a également envoyé des avertissements puissants à un pays qui sort à peine de 15 ans d’un similaire désastre collectif. La suprématie militaire du Hezbollah, mouvement armé et parti politique chiite libanais soutenu par l’Iran, a en outre dissuadé ses ennemis nationaux et régionaux de le défier directement.

Pour autant, l’implosion de la Syrie a envoyé d’énormes ondes de choc de l’autre côté de la frontière, exacerbant les lignes de fracture politiques et sectaires, alimentant les peurs existentielles des diverses communautés libanaises, ravivant les activités des milices et provoquant une arrivée massive de réfugiés, qui comptent désormais pour plus de 20 % de la population du pays.

Néanmoins, ces problèmes, neufs comme anciens, ont servi de prétexte à la classe politique libanaise pour agir aussi peu que possible. Les responsables libanais, qui dirigent une structure de gouvernance si polarisée qu’elle s’est retrouvée paralysée pendant la plus grande partie des dix dernières années, se sont contentés de contenir certains aspects de la crise et de gérer la longue impasse dans laquelle se trouve le système.

Les parlementaires ont ainsi échoué à élire un nouveau président bien qu’ils se soient réunis à cet effet plus de vingt fois, comme si le rituel de rejouer le statu quo était suffisant en soi. En attendant, le corps législatif a renouvelé son propre mandat de façon inconstitutionnelle, l’exécutif s’est avéré incapable de gouverner, et des disparités socio-économiques croissantes ont privé des segments de plus en plus grands de la société libanaise d’opportunités de développement.

Typiquement, la gestion de l’extrémisme sunnite et de la menace du groupe État islamique par la classe politique libanaise s’est concentrée sur les symptômes afin de détourner l’attention des causes profondes. En traitant le problème comme un sous-produit importé des conflits de la région, les dirigeants libanais – en particulier le Hezbollah et son ennemi juré, le Courant du futur – ont fui leurs responsabilités dans l’alimentation du sectarisme.

Les musulmans sunnites du Liban – qu’ils soient d’origine libanaise, syrienne ou palestinienne – ont déjà de profonds sentiments de persécution. L’approche lourdement sécuritaire des autorités libanaises – notamment les raids et arrestations arbitraires, les détentions illégales et la torture – a marginalisé encore davantage ces communautés, et ce bien au-delà de leurs franges fondamentalistes. En fermant les yeux sur l’équivalent chiite du radicalisme islamique, les autorités ont exacerbé le sectarisme.

Pour leur part, les réfugiés syriens sont devenus les boucs-émissaires de problèmes endogènes tout aussi pressants. Un ostracisme décomplexé a renforcé le ressentiment des réfugiés à l’encontre de leur pays d’accueil – un écho troublant des attitudes envers les réfugiés palestiniens qui avaient contribué à nourrir la guerre civile de 1975-1990. Mettre sur le dos des réfugiés syriens les tensions sociales du pays, les infrastructures vétustes, les difficultés économiques et le manque croissant de services de base est symptomatique des dysfonctionnements de l’État. En ne parvenant pas à se mettre d’accord sur une politique générale pour faire face à ce défi, les dirigeants ont permis aux conseils locaux et aux communautés d’imposer des mesures abusives, telles que la mise en place de couvre-feux sélectifs imposés uniquement aux Syriens.

Les performances catastrophiques de la classe politique libanaise ont paradoxalement renforcé sa position. La société libanaise, endurcie par un état de crise persistent, a su s’ajuster aux dysfonctionnements de l’État, court-circuiter ses institutions et s’en remettre aux initiatives privées pour continuer à vivre. Toutefois, les déficiences de l’appareil d’État et de l’économie formelle ont renforcé les réseaux clientélistes liés à l’élite politique, la rendant indispensable. Bien que les Libanais déplorent ces circonstances, qui portent atteinte à l’État de droit que la plupart d’entre eux préfèreraient, ils ont dû composer, dans leur grande majorité, avec les règles du clientélisme, du népotisme et de la corruption.

L’équilibrisme virtuose de la classe politique libanaise ne contribue guère à pallier les préoccupations de son peuple, parvenant tout juste à empêcher un effondrement collectif. Pour éviter d’atteindre le point de rupture, les responsables politiques utilisent avec dextérité des accords informels, mais ces solutions de dépannage sont tout à fait imparfaites et facilement réversibles. Par exemple, le dialogue entre chrétiens permet de gérer les tensions sur la question de la présidence, mais sans la résoudre. De même, la ligne de communication et le plan sur la sécurité de 2014 entre le Hezbollah chiite et le Courant du futur sunnite ont prévenu l’éruption de la violence mais ont permis aux deux camps de continuer à cracher le venin du sectarisme.

La résilience de la classe politique et de la société libanaises sert, par conséquent, de trompe-l’œil. En réalité, le pays est loin d’être protégé des troubles internes et externes, parmi lesquels, et non des moindres, la lutte acharnée entre Riyad et Téhéran, et les nouvelles formes de djihadisme transnational sunnite et chiite.

Le temps est venu pour les dirigeants libanais de renforcer le système immunitaire affaibli du pays, notamment en organisant ces élections parlementaires et présidentielles qui n’ont que trop tardé, en adoptant une politique envers les réfugiés syriens qui à la fois minimise les menaces à la sécurité et garantisse le respect de leur dignité et de leurs droits, en promouvant la transparence au sein de l’appareil d’État, et en luttant contre une corruption endémique. Faute de cela, nous avons toutes les raisons de croire que la santé en apparence robuste du pays risque, tôt ou tard, de se détériorer.

Sahar Atrache est une analyste libanaise auprès de l’International Crisis Group.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : jeunes réfugiés syriens du camp de Zahrani, au sud du Liban, le 17 juillet 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).