Aller au contenu principal

Le plan d’annexion de Netanyahou va tuer Israël

L'annexion élimine tous les murs soigneusement érigés par Israël pour diviser les Palestiniens, détruisant de l’intérieur le rêve sioniste d’un État à majorité juive
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’exprime à Ramat Gan au sujet de sa promesse d’annexer la vallée du Jourdain, le 10 septembre (AFP)

Cela devait être la promesse électorale suprême. Benyamin Netanyahou, l’homme qui domine Israël depuis près de trente ans, avait prévu d’asséner ainsi le coup de grâce à ses rivaux politiques de la droite colonisatrice. Avigdor Lieberman, le faiseur de roi ? Plus maintenant. 

Toutefois, l’annonce par Netanyahou qu’il annexera la vallée du Jourdain s’il est réélu, et avec elle près d’un tiers de la Cisjordanie, n’a pas eu l’effet escompté.

Netanyahou s’est vanté d’être en mesure d’annexer toutes les colonies au cœur de sa patrie, grâce à « [sa] relation personnelle avec le président Trump ». 

Toutefois, le président américain Donald Trump a refusé de jouer le jeu cette fois.

Bolton viré

La Maison-Blanche a sorti un communiqué affirmant que la politique américaine n’avait pas changé à l’heure actuelle, et pour enfoncer le clou, Trump a viré son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, longtemps considéré par les dirigeants israéliens comme leur homme à Washington.

Ben Caspit, correspondant de Maariv, a affirmé que Netanyahou avait demandé à Trump le même degré de reconnaissance pour l’annexion de la vallée du Jourdain que pour le plateau du Golan. Bolton était partant, mais Trump a refusé. 

Caspit et d’autres correspondants ont tous souligné que Netanyahou n’avait même pas besoin de demander la permission de Trump pour annexer la vallée du Jourdain, laquelle a une histoire juridique bien différente de celle du plateau du Golan, qui a été pris à la Syrie.

Le président américain Donald Trump et son ancien conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, photographiés à Washington en avril 2018 (AFP)
Le président américain Donald Trump et son ancien conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, photographiés à Washington en avril 2018 (AFP)

Netanyahou a seulement besoin d’une majorité simple à la Knesset pour annexer la vallée du Jourdain, car la loi lui permettant de le faire existe déjà. Cette loi adoptée par les députés de gauche en 1967 amendait une ordonnance remontant au mandat britannique, laquelle autorisait le gouvernement à publier un décret énonçant dans quelles régions de la Palestine s’appliqueraient la juridiction et l’administration de l’État d’Israël. C’est cette loi qui a permis au gouvernement de Levi Eshkol d’annexer Jérusalem-Est en 1967. 

Peu importe. Cette défection spectaculaire a été suivie par une autre – la sienne. 

Netanyahou a dû être évacué de la scène par des gardes du corps au milieu d’un discours de campagne à Ashdod, dans le sud d’Israël, lorsque des roquettes tirées depuis Gaza ont déclenché les sirènes annonçant les raids aériens. C’était un rappel adressé à Netanyahou et à tous les colons israéliens de la terre sur laquelle ils avaient planté leur tente.

La fiction AP

Aucune annexion, quelle qu’en soit l’ampleur, ne mettra fin à ce conflit. Les Palestiniens se moquent de savoir comment leurs terres sont occupées, ou si effectivement 33 % supplémentaires seront arrachés aux 20 % de la Palestine historique qui leur reste.

Savoir dans quelle enclave, quel bantoustan ou quelle prison ils sont détenus ; ou si l’Autorité palestinienne (AP) est effectivement dissoute ; ou si le président Mahmoud Abbas remet les clés de la Cisjordanie au commandant de l’armée israélienne le plus proche relèvent du sophisme pour eux. En l’état actuel des choses, Abbas doit demander la permission à l’armée israélienne pour chaque geste. 

L’AP n’a pas de véritable existence, il ne s’agit que d’un moyen par lequel Israël oblige les policiers palestiniens à dégager les rues avant que ses forces ne pénètrent dans toute la Cisjordanie pour des raids nocturnes

L’AP n’a pas de véritable existence, il ne s’agit que d’un moyen par lequel Israël oblige les policiers palestiniens à dégager les rues avant que ses forces ne pénètrent dans toute la Cisjordanie pour des raids nocturnes.

L’autonomie de la zone A est en grande partie fictionnelle. Si l’AP devait être dissoute, la seule préoccupation d’Israël serait les 100 000 armes environ détenues par les forces de sécurité palestiniennes. 

En raison de leur nature vide toute substance, toutes les institutions et structures palestiniennes sont devenues largement hors de propos – hormis en tant que source de revenus – pour les Palestiniens eux-mêmes. Il importe peu de savoir qui exerce l’occupation, ni combien de lois sont adoptées les privant de leur identité nationale, de leurs droits de propriété et de leur État.

Quoi qu’il arrive et quel que soit le nombre d’enclaves créées pour les Palestiniens, le noyau démographique de ce conflit restera le même : il y a maintenant plus de Palestiniens que de juifs israéliens entre le fleuve et la mer. 

Apartheid israélien

Le chef adjoint de l’Administration civile israélienne, le général Haim Mendes, a présenté les chiffres suivants à la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset en décembre dernier : il y a aujourd’hui 6,8 millions de Palestiniens entre le fleuve et la mer (5 millions à Gaza et en Cisjordanie, et 1,8 million à l’intérieur d’Israël et de Jérusalem-Est). En comparaison, les juifs israéliens sont 6,6 millions en Israël selon le Bureau central des statistiques.

carte

La seule façon de changer le cœur du conflit est de savoir si, ou quand, Israël procédera à une autre expulsion de masse ou à un acte de nettoyage ethnique, comme cela s’est produit en 1948 et 1967.

Les juifs israéliens deviennent minoritaires dans ce qu’ils affirment être leur propre terre, et ne peuvent imposer leur suprématie que par l’apartheid

Autrement, la vie des Palestiniens ne changera pas. Cela signifie que quelles que soient les déclarations faites durant les campagnes électorales, les juifs israéliens deviennent minoritaires dans ce qu’ils affirment être leur propre terre, et ne peuvent imposer leur suprématie que par l’apartheid.

Bien que cela ne change rien à l’état d’assujettissement imposé aux Palestiniens dans leur propre pays, cela change le récit d’Israël parmi les élites politiques en Europe et aux États-Unis, auxquelles Israël a prodigué des milliards de shekels pour les courtiser.

Avant l’annexion, et alors que le principe de « la terre contre la paix » était encore le récit dominant du processus d’Oslo, la classe politique de gauche et de droite en Grande-Bretagne, aux États-Unis et à travers l’Europe pouvait épouser simultanément des visions mutuellement exclusives d’une solution au conflit.

Ils pouvaient s’engager à être des « soutiens d’Israël », tout en adhérant simultanément au droit à l’autodétermination palestinienne dans un État palestinien putatif – mais jamais réalisable.

Perte de légitimité internationale

Dans la mesure où cela s’appliquait à Israël, le mythe qu’ils perpétuaient était qu’il y avait quelque chose appelé « Israël proprement dit », qui a été internationalement reconnu – et puis, hélas (gros soupir), il y avait des choses appelées colonies, qui étaient illégales, mais (nouveau gros soupir) que peut-on faire à ce sujet ? L’idée que si seulement les deux parties pouvaient faire des compromis, une solution territoriale pouvait être trouvée.

Le mur de séparation israélien photographié le 17 janvier (AFP)
Le mur de séparation israélien photographié le 17 janvier (AFP)

Avec l’annexion comme politique officielle, tout cela change. Le moment où l’État d’Israël considère les colonies comme faisant partie de son territoire, c’est le moment où « Israël proprement dit » cesse d’exister. L’ensemble d’Israël devient une colonie. L’État israélien perd sa légitimité internationale.

Si l’annexion est toxique pour l’image internationale d’Israël en tant qu’État européen avancé dans un désert d’Arabes sauvages, déraisonnables et nerveux, elle est encore plus mortelle pour la perspective de construire et de maintenir un État juif à l’intérieur.

La concession la plus dommageable que Yasser Arafat et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ont faite pendant le processus d’Oslo n’était pas la reconnaissance de l’État d’Israël, mais l’abandon des Palestiniens – 20 % de la population – qui y vivent. 

Lutte pour la souveraineté

Cela a créé toutes sortes d’anomalies. Jérusalem était le cœur du conflit et la capitale de l’État palestinien, mais l’AP, en tant que telle, n’avait aucune autorité sur les habitants de Jérusalem qui y vivent.

Pendant une grande partie du processus de paix, les « Palestiniens de 1948 » – ceux qui ont été autorisés à rester derrière, ou qui ont été déplacés à l’intérieur du pays lors de la création de l’État d’Israël – n’ont pas participé à la lutte contre l’occupation. Ils avaient la citoyenneté israélienne et ont été appelés « Arabes israéliens » par leurs maîtres.

L’annexion change tout cela. Elle élimine, d’un seul coup, tous les murs soigneusement érigés qu’Israël a bâtis pour diviser les Palestiniens, créant une gradation surveillée de blocs de prison. Gaza, la Cisjordanie, les « Palestiniens de 1948 » et la diaspora deviennent tous un peuple qui lutte pour la souveraineté dans leur propre pays.

Sans le savoir, l’annexion détruit de l’intérieur le rêve sioniste d’un État à majorité juive.

Qu’importe le nombre de dirigeants arabes qu’il achète, Israël attise continuellement la colère des Arabes et des musulmans où qu’ils vivent

Les dirigeants palestiniens qui n’ont pas été assassinés ou emprisonnés par Israël étaient essentiels au maintien du statu quo, en vertu duquel des zones comme la vallée du Jourdain ont été effectivement annexées, sinon officiellement.

Ce n’est pas comme si les Palestiniens pouvaient actuellement utiliser et cultiver la vallée du Jourdain, leur terre la plus fertile. Elle s’étend sur quelque 160 000 hectares et représente près de 30 % de la Cisjordanie. Israël exploite la quasi-totalité de la vallée du Jourdain pour ses propres besoins et interdit aux Palestiniens de pénétrer ou d’utiliser environ 85 % de la zone, que ce soit en matière de construction, d’infrastructures, d’agriculture ou de résidence.

En 2016, 65 000 Palestiniens et 11 000 colons y vivaient. Cela signifie qu’une minorité de la population est autorisée à errer dans 85 % de la terre.

Une mort lente

Israël n’a pas besoin d’annexer la vallée du Jourdain. Il l’a déjà fait en réalité.

Alors que les dirigeants palestiniens sont à l’agonie, les générations à venir de Palestiniens seront à la recherche d’un paysage très différent. Ils seront obligés de repenser leur stratégie, de corriger les erreurs du passé et de se considérer à nouveau comme faisant partie d’un peuple déplacé d’un pays.

Un berger bédouin marche avec son troupeau de moutons dans la vallée du Jourdain le 11 septembre (AFP)
Un berger bédouin marche avec son troupeau de moutons dans la vallée du Jourdain le 11 septembre (AFP)

L’annexion est la mort de l’Israël de 1948, un État à majorité juive. 

C’est la naissance d’un État minoritaire juif qui ne peut survivre qu’en éliminant et en contrôlant sa majorité palestinienne. Faire cela, dans un continent à majorité arabe et musulmane, c’est se dévouer à une mort lente et persistante.

Qu’importe le nombre de dirigeants arabes qu’il achète, Israël attise continuellement la colère des Arabes et des musulmans où qu’ils vivent. Aucun mur, aucune armée, aucune flotte de drones, aucun arsenal nucléaire, aucun président américain ne protégera un État minoritaire juif à long terme.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.