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Les Syriens du plateau du Golan impassibles après les déclarations de Donald Trump

Les Syriens considèrent l’appel en faveur d’une reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté israélienne sur la région comme un argumentaire flagrant visant à aider le Premier ministre israélien avant les élections
Bien que les druzes, comme les autres habitants du Golan, puissent obtenir un passeport israélien, beaucoup le refusent par principe (Reuters)
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JÉRUSALEM

Jeudi dernier sur son compte Twitter, le président américain Donald Trump a envoyé une nouvelle onde de choc à travers le Moyen-Orient lorsqu’il a déclaré que les États-Unis devaient reconnaître la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan occupé. 

À contrecourant de six décennies de politique étrangère américaine dans la région, Trump a indiqué dans un tweet qu’une telle initiative revêtait « une importance stratégique et sécuritaire cruciale pour l’État d’Israël et la stabilité régionale ! »

Sans surprise, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui doit faire face à une âpre bataille électorale dans quelques semaines, a grandement apprécié le soutien de Trump, le remerciant directement après l’annonce.

« Le président Trump vient d’écrire une page d’histoire. Je l’ai appelé, je l’ai remercié au nom du peuple d’Israël. Il l’a fait une fois de plus ! », s’est exclamé Netanyahou.

Les habitants du plateau du Golan occupé sont restés pour leur part imperturbables et n’ont finalement pas été surpris par l’annonce de Trump.

Wesam Sharaf, un diplômé en droit de 25 ans qui vit sur le plateau du Golan, a tout d’abord été choqué par la nouvelle mais s’est vite rendu compte qu’un tweet ne pourrait rien changer à sa nationalité syrienne. 

« Ma première réaction a été : “Mon Dieu, ça va être terrible pour nous”. Mais j’ai ensuite compris que cela n’avait aucun impact pratique sur nos vies »

- Wesam Sharaf, habitant du Golan

« Ma première réaction a été : “Mon Dieu, ça va être terrible pour nous”. Mais j’ai ensuite compris que cela n’avait aucun impact pratique sur nos vies », confie-t-il à Middle East Eye.

Wesam Sharaf, qui est né et a grandi à Ein Qiniyye, sur le plateau du Golan, a une identité syrienne profondément enracinée.

« C’est à nous de décider quelle identité est la nôtre ; nous n’avons pas besoin d’un président américain qui, j’en suis sûr, n’a jamais entendu parler du plateau du Golan avant la semaine dernière, pour décider à notre place de qui nous sommes. »

Wael Tarabieh, responsable des programmes relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels d’Al-Marsad, une organisation de défense des droits de l’homme, estime qu’il était attendu que Trump fasse cette annonce à un moment donné. 

« Le camp israélien [a travaillé] très dur pour obtenir cette annonce de l’administration américaine », explique-t-il.

« Son tweet ou son annonce en dit davantage sur l’administration américaine que sur notre cause ou sur nous-mêmes […] parce que cela entre en contradiction avec toutes les résolutions et décisions de l’ONU. »

En vertu de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, l’occupation du plateau du Golan par Israël est illégale. 

D’après cette résolution, le territoire acquis par Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967 (le Golan, la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est) n’est pas reconnu comme appartenant à Israël et la souveraineté syrienne – dans le cas du plateau du Golan – doit être respectée.

Pour Aram Abu Saleh, étudiant et activiste de 22 ans, le soutien constant des États-Unis en faveur d’Israël dans toutes ses violations du droit international est « dévastateur ». 

« C’est très énervant de voir quelqu’un de l’autre côté du monde faire des déclarations qui concernent notre destin », déclare-t-il à MEE.

Un soutien électoral en faveur de Netanyahou

Tous ceux qui se sont entretenus avec MEE depuis le plateau du Golan occupé ont estimé que l’annonce de Trump avait été orchestrée pour soutenir Netanyahou afin de l’aider à remporter un nouveau mandat lors des prochaines élections législatives, prévues le 9 avril.

« Cela lui donne plus de points, il pousse le monde à reconnaître le contrôle d’Israël sur les territoires occupés », indique Abu Saleh depuis Majdal Shams, un des derniers villages syriens sur le plateau du Golan.

« C’est d’un bel effet [aux yeux du] public israélien ».

À l’approche des élections israéliennes, les partis de droite gagnent du terrain au sein de la population locale en tentant de montrer leur attachement à l’idée d’État.  

« Chaque parti montrera qu’il s’engage plus que les autres à essayer de garder le Golan », analyse Wael Tarabieh.

Une réplique de Jérusalem

Wesam Sharaf souligne que l’année dernière, lorsque Trump a transféré l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem – enfreignant là aussi le droit international et allant à l’encontre de la politique antérieure des États-Unis –, la majorité de la communauté internationale a condamné l’initiative.

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« Il se passe la même chose aujourd’hui. Lorsqu’il a tweeté [au sujet du Golan], l’UE, la Russie et le Royaume-Uni ont tous condamné sa décision et déclaré qu’ils considéraient cette région comme syrienne », observe-t-il.

Sharaf estime que cette décision est donc sans importance, étant donné que la reconnaissance de souveraineté nécessite une majorité mondiale.  

« Cela ne fait qu’isoler du reste du monde la politique américaine en la matière. »

Pour Wael Tarabieh aussi, la décision de Trump ne changera pas le statut du plateau du Golan.

« Ni Donald Trump, ni personne d’autre ne peut décider de lui-même du sort du Golan aussi facilement, par le biais de Twitter. »

Alors que les Syriens du plateau du Golan peuvent acquérir la citoyenneté israélienne et un passeport israélien, la majorité de la population continue de rejeter l’offre.

Aram Abu Saleh observe un manque général d’espoir de changement dans le Golan, mais se montre confiant quant au fait que personne n’acquerra la citoyenneté israélienne à la suite de l’annonce de Trump.

« Je ne pense pas que quiconque la prenne très au sérieux à l’heure actuelle, car ce n’est qu’une annonce sans incidence pratique, nos vies ne changent pas pour le moment. »

Quand la politique l’emporte sur la sécurité

Wesam Sharaf dit ne pas comprendre la rhétorique d’Israël – reprise par Donald Trump dans son tweet – selon laquelle le plateau du Golan constitue une zone tampon capitale face à la menace de l’activité iranienne en Syrie.

« Ce qui est plus dangereux, ce sont les politiques de facto sur le terrain […] telles que le nouveau projet d’Israël consistant à amener 100 000 nouveaux colons d’ici cinq à dix ans »

- Wael Tarabieh, Al-Marsad

« Nous parlons ici d’un État qui […] tue quotidiennement dans d’autres régions qu’il contrôle militairement », déclare-t-il en référence aux Palestiniens tués par les forces israéliennes.

« Ainsi, la sécurité de l’État d’Israël ignore la sécurité des habitants d’autres zones occupées. »

Il affirme qu’il n’a jamais vu « la moindre balle être tirée dans la moindre direction » près de la zone démilitarisée située entre le plateau du Golan et la Syrie.

« Je suppose que les raisons sont davantage politiques que sécuritaires », a conclu Sharaf.  

La guerre en Syrie mise à profit

Selon Tarabieh, Israël profite depuis plusieurs années de la guerre par procuration qui se déroule en Syrie pour poursuivre son programme de colonisation juive et ses politiques d’occupation sur le plateau du Golan.

Il estime que les politiques israéliennes sur le terrain sont beaucoup plus préoccupantes que les tweets de Trump.

« Ce qui est plus dangereux, ce sont les politiques de facto sur le terrain […] telles que le nouveau projet d’Israël consistant à amener 100 000 nouveaux colons d’ici cinq à dix ans », explique-t-il.

carte golan

Il évoque également la poursuite de l’exploitation des ressources et la mise en place de parcs éoliens dans des exploitations agricoles à l’origine syriennes.

Néanmoins, en raison de l’instabilité persistante en Syrie, les chances de voir le plateau du Golan être rattaché à la Syrie de sitôt sont minces.

« [Les Assad] ne nous utilisent qu’à des fins de propagande, ils n’ont jamais rien fait en réalité pour nous aider contre l’occupation »

- Aram Abu Saleh, activiste

« Ce sera possible et peut-être réel lorsqu’il y aura une sorte d’État ou de gouvernement démocratique en Syrie », estime Tarabieh. « Seul un État démocratique œuvrera à la reconquête de ce territoire occupé. »

Étant donné que le président syrien Bachar al-Assad a désormais repris le contrôle d’une grande partie de son territoire, huit ans après l’escalade des protestations qui visaient à le destituer du pouvoir, la démocratie semble perdue de vue.

Aram Abu Saleh souligne que Bachar al-Assad et son père Hafez, président de la Syrie de 1971 à 2000, ne se sont jamais souciés de l’occupation israélienne du plateau du Golan.

« Ils ne nous utilisent qu’à des fins de propagande, ils n’ont jamais rien fait en réalité pour nous aider contre l’occupation », déclare-t-il.

« Je pense que tant que la Syrie sera sous son contrôle, personne ne sera libre, ni le Golan, ni aucun autre Syrien. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.