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Le référendum sur l’indépendance kurde, un moyen pour l’élite du GRK d’accaparer le pouvoir

Le référendum a davantage pour but d’assurer l’emprise sur le pouvoir du président Barzani et du Gouvernement régional du Kurdistan que de réaliser les aspirations d’un peuple depuis longtemps opprimé

Le référendum sur l’indépendance kurde est projeté par beaucoup comme la prochaine étape pour un peuple largement persécuté dans sa poursuite de l’autodétermination et de la sécurité. Mais un examen plus approfondi permet de révéler un débat de plus en plus vif qui sème les graines de divisions futures et non de l’unité.

Dans une interview accordée à Foreign Policy, le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani a déclaré : « Nous [les Kurdes] préférerions mourir de faim plutôt que de vivre sous l’oppression et l’occupation d’autrui. » Mais comme le souligne Kamal Chomani, un journaliste kurde, « ce n’est jamais lui qui meurt de faim, mais le peuple ».

Cela fait écho à un sentiment croissant au sein de la population et en particulier chez les jeunes Kurdes, qui estiment que ce référendum vise à consolider la position de Barzani et son influence sur Bagdad. Le référendum porte sur « l’avenir du PDK [Parti démocratique du Kurdistan] et de Barzani, pas du peuple kurde », ajoute Chomani.

Le copinage est répandu dans le fief, et la famille Barzani s’est servie de son monopole du pouvoir pour amasser une fortune

Après plusieurs années de crise financière et de mauvaise gestion économique, Erbil a accumulé 30 milliards de dollars de dettes et les maigres salaires des travailleurs du secteur public sont régulièrement payés en retard. Mais les effets ne se font pas ressentir pour tout le monde : le copinage est répandu dans le fief, et la famille Barzani s’est servie de son monopole du pouvoir pour amasser une fortune à la tête du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK).

Le gendre de Barzani, Sirwan, est le directeur général d’un des principaux fournisseurs de télécommunications d’Irak, Korek, une société d’une valeur de plus de 2 milliards de dollars. Son fils Masrour dirige le conseil de sécurité de la région, tandis que son autre neveu, Netchirvan, occupe actuellement le poste de Premier ministre du GRK.

« Un État fasciste »

Le gouvernement ne ressemble guère à la « citadelle de la démocratie et du pluralisme » que Barzani a promis d’établir et qui est souvent dépeinte dans les médias. En réalité, la seule chose que l’on puisse dire est qu’il ressemble aux monarchies du Golfe. « Barzani n’a jamais vraiment accepté les appels à la démocratie et à la libéralisation [...] Un Kurdistan indépendant avec lui à sa tête serait un État fasciste », insiste Chomani. Les efforts déployés dans le but de galvaniser les Kurdes derrière la version de Barzani d’un État kurde ont échoué car les ramifications de la corruption et de la crise financière ont abasourdi de nombreux habitants.

La présidence de Barzani entre maintenant dans sa douzième année, et bien que des élections présidentielles soient prévues en novembre prochain, certains sont sceptiques quant au fait qu’il quittera un jour son poste. La réglementation du GRK stipule que sa présidence aurait dû prendre fin en 2013, mais il l’a prolongée de deux ans à deux reprises, en 2013 puis en 2015.

Le cheikh Jaffar, de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan), a laissé entendre que les opposants à l’indépendance étaient pires que l’État islamique

Ces préoccupations sont si graves qu’un des membres de la Haute commission électorale indépendante du Kurdistan, chargée de surveiller le référendum, a démissionné à la fin du mois de juillet, affirmant qu’il n’y avait « aucune intention sérieuse » d’organiser les élections prévues. Beaucoup pensent que Barzani entend invoquer le besoin de surveiller personnellement le processus d’indépendance pour rallonger encore son mandat.

Les divisions entre les fervents défenseurs de la vision de Barzani et le reste sont de plus en plus rendues publiques, alors même qu’approche le référendum d’indépendance. Des membres de haut rang du PDK et du GRK ont investi les réseaux sociaux pour déclarer que quiconque s’opposait au mouvement indépendantiste était un « traître » à la solde de gouvernements étrangers. Bien que ces sentiments et accusations ne se limitent pas au PDK, le cheikh Jaffar, de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan), a laissé entendre que les opposants à l’indépendance étaient pires que l’État islamique.

« Une excuse pour rester au pouvoir »

Cette réaction va bien au-delà des joutes verbales sur les réseaux sociaux. Chomani, qui fait partie du nombre croissant de Kurdes qui se positionnent publiquement contre le référendum – chose qui aurait été impensable il y a quelques années à peine – est régulièrement menacé en ligne comme dans la rue. « Les gens me qualifient de traître, ils disent que je devrais être tué, tout cela parce que je suis contre le référendum de Barzani – voilà la réalité du Kurdistan », a-t-il déclaré.

La campagne en faveur du « Non » a été renforcée fin juillet lorsque Shaswar Abdulwahid, homme d’affaires kurde propriétaire de NRT, l’une des principales chaînes de télévision kurdes de la région, a annoncé le lancement d’une campagne contre l’indépendance à l’occasion du référendum, qui est selon lui « une excuse trouvée par les dirigeants kurdes pour rester au pouvoir ».

Lui aussi a immédiatement été accusé d’être financé par l’Iran et d’être proche de l’ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki. Si les membres de haut rang du GRK sont incapables d’accepter l’opposition au mouvement d’indépendance comme une position d’intégrité, il est difficile de voir comment un Kurdistan indépendant pourrait fonctionner sous la forme de la démocratie libérale pour laquelle il essaie si désespérément de se faire passer.

Les raisons émotionnelles en faveur d’un Kurdistan indépendant sont indéniablement irréfutables, mais l’indépendance peut être un processus extrêmement traumatisant

La bataille contre l’État islamique a également suscité le développement de nouvelles tensions dans des zones contestées dont les Kurdes ont pris le contrôle avec opportunisme, comme Kirkouk. Ces zones abritent des Arabes et des minorités sans affinité naturelle envers un État kurde, et le gouvernement irakien convalescent exige leur restitution en tant que territoire souverain irakien. Début août, un discours du représentant du GRK à Washington à l’Institut des États-Unis pour la paix a été perturbé par des manifestants assyriens avec des pancartes affichant « Pas de liberté de parole au GRK » et « Le GRK n’est pas une démocratie ».

Les raisons émotionnelles en faveur d’un Kurdistan indépendant sont indéniablement irréfutables, mais l’indépendance peut être un processus extrêmement traumatisant, comme cela a été observé au Soudan du Sud.

Le fait que le prochain référendum a davantage pour but d’assurer l’emprise sur le pouvoir du président Barzani et du GRK met à mal les aspirations d’un peuple qui compte parmi les principales victimes de discriminations au monde.

De plus en plus de Kurdes, en particulier les jeunes, réalisent qu’une famille détourne leurs aspirations à former une nation indépendante pour ses propres intérêts.
 

- Nous ne divulguons pas l’identité de cet auteur basé en Irak afin d’assurer sa sécurité.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un Irakien coud un drapeau du Kurdistan orné du portrait du dirigeant kurde irakien Massoud Barzani, à Erbil, capitale de la région autonome kurde du nord de l’Irak, le 8 juin 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.