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Le second Printemps arabe ? L’Égypte est l’épreuve de vérité de la révolution au Moyen-Orient

C’est en Égypte que la première vague du Printemps arabe a été écrasée. Ce sera en Égypte que la dictature qui a suivi mourra elle aussi
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à gauche) s’entretient avec l’ancien président soudanais Omar el-Béchir (Reuters)

À l’issue de 48 heures haletantes, un président, un ministre de la Défense et un responsable de la sécurité ont tous été évincés au Soudan. 

Le président Omar el-Béchir détenait un pouvoir absolu depuis trois décennies. Awad Ahmed Ibn Auf, le ministre de la Défense qui a annoncé l’arrestation de Béchir et déclaré que le pays serait dirigé par un conseil militaire pendant deux ans, a tenu 24 heures.

Bien que sélectionné par les Saoudiens, les Émiratis et les Égyptiens en tant que futur dirigeant, Salah Gosh, dont j’ai révélé les discussions avec le chef du Mossad Yossi Cohen lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en février, a démissionné peu de temps après.

Une leçon retenue

Le soulèvement soudanais repose sur un équilibre fragile. Contrairement à ce que l’on a observé lors de la révolution égyptienne du 25 janvier 2011, Al Jazeera n’est pas en première ligne. L’accès à internet est restreint depuis des mois et les journaux ont été censurés. Les médias internationaux sont absents.

Les seuls enregistrements de manifestations de masse, qui durent depuis près de quatre mois, ont été filmés par des activistes sur leur téléphone portable. Les femmes occupent un rôle de premier plan dans les protestations. 

Un sit-in organisé devant le ministère de la Défense à Khartoum devrait se poursuivre jusqu’à la formation d’un conseil de transition civil. Rares sont ceux qui font confiance aux nouveaux visages de l’armée qui prend le relais du pouvoir. 

Les manifestants soudanais semblent avoir retenu les leçons de l’échec égyptien en 2011

Jusqu’ici, les manifestants soudanais semblent avoir retenu les leçons de l’échec égyptien en 2011. Ils ont cessé de chanter que « le peuple et l’armée ne font qu’un », puisque c’est souvent faux.

Ils ne font pas confiance – à raison – aux hauts responsables de l’armée, ni aux membres de l’ancien régime, pour la création d’un nouveau régime. Ils ne recherchent pas le soutien du monde extérieur, car ils se rendent compte qu’ils sont livrés à eux-mêmes.

Cette détermination inébranlable se manifeste également en Algérie.

Des centaines de milliers de manifestants continuent d’exiger des poursuites contre le « pouvoir » et ne font pas confiance pour cela à Abdelkader Bensalah, chef de la chambre haute du Parlement et président par intérim. Bensalah occupe le pouvoir jusqu’aux élections prévues pour le 4 juillet.

Le général Ahmed Gaid Salah, chef de l’armée et fidèle partisan de Bouteflika depuis quinze ans, est devenu du jour au lendemain un homme qui affirme qu’il garantira « la transparence et l’intégrité » lors des prochaines élections.

Un Algérien défile avec une pancarte contre les « 3 B » (le président intérimaire Abdelkader Bensalah, le président du Conseil constitutionnel démissionnaire Tayeb Belaïz et le Premier ministre Noureddine Bedoui) à Oran, le 9 avril (AFP)
Un Algérien défile avec une pancarte contre les « 3 B » (le président intérimaire Abdelkader Bensalah, le président du Conseil constitutionnel démissionnaire Tayeb Belaïz et le Premier ministre Noured

Or, l’arrestation de 180 personnes vendredi dernier suite à des affrontements avec des « infiltrés » indique le contraire.

Néanmoins, les manifestants au Soudan et en Algérie semblent avoir tiré d’importantes leçons de la première vague du Printemps arabe, en 2011. 

Le Printemps arabe revisité

La première leçon est que le Printemps arabe n’est « mort » ni en Égypte, lorsque plus d’un millier de personnes ont été massacrées en un jour sur la place Rabia du Caire en août 2013, ni avec la guerre civile en Syrie, qui a commencé par des manifestations pacifiques non armées à Deraa.

Les braises de la révolte populaire sont restées allumées, malgré tout l’argent versé par le Golfe pour la réprimer

Les braises de la révolte populaire sont restées allumées – malgré tout l’argent versé par le Golfe pour la réprimer en qualifiant les manifestants de terroristes, malgré les arrestations massives, les morts en prison, les actes de torture et les souffrances.

Pourquoi ? Parce que pour une population animée de la fougue de la jeunesse, les causes de cette révolte – chômage, corruption et répression – se sont au contraire intensifiées. 

La deuxième leçon est que les manifestants ne prêtent aucune attention à ceux qui leur disent qu’ils ne sont pas prêts pour la démocratie et que s’ils n’acceptent pas les miettes qui leur sont données, le sort de leur pays ressemblera à celui de la Syrie, du Yémen ou de la Libye. 

Ils continuent de réclamer la liberté politique de la même manière que leurs frères et sœurs sur la place Tahrir. Ils sont jeunes, ils sont intrépides et ils ne se laisseront pas tromper par de faux messages de soutien.

La troisième est que le soulèvement populaire est tout aussi contagieux et transnational qu’il y a huit ans. Si la minuscule Tunisie a pu allumer l’étincelle d’une révolte bien plus grande en Égypte, à quoi les événements au Soudan et en Algérie pourraient-ils aboutir ?

Toujours les mêmes

Aucune leçon de ce genre ne semble avoir été tirée par les dictateurs contre-révolutionnaires installés à partir de 2013. 

Le comité législatif du Parlement égyptien, dominé par les partisans du président Abdel Fattah al-Sissi, a approuvé ce mardi un amendement à la Constitution permettant à ce dernier de rester au pouvoir jusqu’en 2030.

Alors que le nombre de mandat était jusqu’à présent limité à deux, cet amendement permet de faire passer le deuxième mandat du président de quatre à six ans. Sissi pourrait en outre se représenter en 2024 à un troisième mandat de six ans.

La perspective d’une emprise de Sissi sur le pouvoir durant les deux prochaines décennies interpelle la plupart des Égyptiens. Si les Égyptiens pouvaient exprimer leur opinion sans crainte d’être arrêtés, « disparus » ou assassinés, ils s’y opposeraient à une écrasante majorité.

Une pétition en ligne contre ces amendements constitutionnels, baptisée Batel (« vide » en arabe), a recueilli plus de 250 000 signatures malgré les efforts gigantesques déployés par les fournisseurs d’accès égyptiens et soudanais pour la bloquer. 

Netblocks, un groupe de la société civile qui cartographie la liberté d’accès au web, a découvert que des fournisseurs d’accès égyptiens bloquaient l’accès au net à quelque 34 000 domaines internet dans le but d’éradiquer la campagne de l’opposition contre les amendements.

Un officier de police monte la garde devant des personnes accusées d’avoir participé en 2015 à l’assassinat du procureur général égyptien, le 17 juin 2015 (Reuters)
Un officier de police monte la garde devant des personnes accusées d’avoir participé en 2015 à l’assassinat du procureur général égyptien, le 17 juin 2015 (Reuters)

Les dommages collatéraux de cette tentative d’étouffement d’une voix politique alternative ont été énormes. « Les sites web et sous-domaines inaccessibles via Telecom Egypt, Raya, Vodafone et Orange comprennent des start-ups réputées du secteur des technologies, des sites de développement personnel, des pages de célébrités, des dizaines de projets technologiques open source ainsi que des sites web de groupes religieux bahaïstes, juifs et musulmans et d’ONG », a rapporté Netblock.

Presque toutes les factions politiques égyptiennes, des islamistes aux laïcs, se rendent compte que l’Égypte ne peut continuer ainsi

Le régime de Sissi se comporte comme un petit lapin apeuré.

Les initiateurs du site d’opposition qui a hébergé la pétition sont variés, allant de deux anciens ministres du gouvernement de l’ancien président Mohamed Morsi à deux acteurs égyptiens qui ont applaudi son renversement en 2013.

Presque toutes les factions politiques égyptiennes, des islamistes aux laïcs, sont représentées entre les deux. Toutes se rendent compte, dans des contextes politiques très différents, que l’Égypte ne peut continuer ainsi.

Un pouvoir absolu

Pendant ce temps, l’alter ego de Sissi en Libye, le général Khalifa Haftar, poursuit son offensive militaire sur Tripoli, qui a fait jusqu’à présent 121 morts et 561 blessés dans sa quête du pouvoir absolu. 

Une photo d’une rencontre entre le maréchal autoproclamé et le secrétaire général de l’ONU António Guterres le 5 avril, juste avant le début de l’offensive, en disait long.

Guterres, le plus important des deux hommes, occupait un fauteuil latéral, tandis que derrière Haftar, trônait un énorme écu héraldique en or. C’est à travers ce délire que Haftar se voit gouverner la Libye. Il la possède. Il la dirige. Elle est à lui. 

Le secrétaire général des Nations unies António Guterres rencontre le commandant de l’armée libyenne Khalifa Haftar à Benghazi, le 5 avril (Reuters)
Le secrétaire général des Nations unies António Guterres rencontre le commandant de l’armée libyenne Khalifa Haftar à Benghazi, le 5 avril (Reuters)

Le seul feu vert qui lui importait – avant qu’il ne rompe les pourparlers avec le président du Conseil présidentiel libyen Fayez al-Sarraj et ne lance son attaque injustifiée contre Tripoli – était celui qu’il avait reçu des Saoudiens.

C’est contre cette sorte de dictateur militaire que les Libyens se sont rebellés lorsqu’ils se sont débarrassés de Mouammar Kadhafi.

« La Libye ne deviendra pas la prochaine Égypte […] Nous avons déjà tellement perdu », a affirmé à MEE Jamal Mahmoud, un habitant de la zone située sur la route de l’aéroport de Tripoli. « Tant de nos jeunes ont donné leur vie pour se débarrasser d’un dirigeant tyrannique. Ils n’ont pas perdu la vie pour qu’un autre dictateur prenne la place de Kadhafi. » 

La communauté internationale – si tant est qu’une telle expression ait un sens – est divisée à propos de Haftar. Les forces spéciales françaises l’ont aidé à débarrasser Benghazi de divers groupes islamistes.

Le géant français du pétrole Total attend avec impatience en coulisses que Haftar s’empare de Tripoli. L’Italie soutient Tripoli – pour le moment.

S’il mène à bien son entreprise, Haftar ne pourra apporter qu’une chose : un retour aux jours que les Libyens de toutes les villes côtières ont cherché de toutes leurs forces à renverser.

Réconciliation et inclusion

Rien de cela ne signifie que tout est couru d’avance au Soudan comme en Algérie. Il faut voir cette seconde vague du Printemps arabe pour y croire. De nombreux obstacles se trouvent sur son chemin.

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La rue soudanaise doit comprendre qu’aucun parti, aucune faction ou aucun courant, laïc ou islamiste, ne peut être exclu du processus de transition. Il convient de se demander si cette leçon a été apprise par l’Alliance pour la liberté et le changement au Soudan, qui réclame actuellement un gouvernement civil de transition qui gouvernerait sans élections pendant quatre ans. 

L’un des leaders des partis d’opposition et d’un syndicat, l’Association des professionnels soudanais, est un communiste de 77 ans, Mohammad Mokhtar al-Khatib. Un autre est Ali al-Sanhouri, dirigeant du parti Baas, toujours fidèle à Saddam Hussein. Chacun a sa propre histoire et son propre bagage. 

Les dictateurs n’ont pas d’autre idéologie que leur propre préservation. Saddam Hussein et Bachar al-Assad étaient baasistes. Omar el-Béchir était un islamiste et a créé de nombreuses scissions dans le mouvement.

Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, se décrit comme le porteur d’un prétendu « islam modéré ». Sissi s’est avéré être le plus cruel des dirigeants égyptiens, surpassant l’autocratie de Hosni Moubarak, au nom de la « stabilité ». 

Ces étiquettes n’ont donc pas de sens si le résultat est une autocratie brutale. Seules la réconciliation et l’inclusion de tous les courants dans le nouveau processus politique l’empêcheront d’être détourné par des généraux toujours à l’affût.

Tous les yeux rivés vers l’Égypte

Le succès – si succès il y a – de la nouvelle vague du Printemps arabe ne passera que par l’Égypte. Malgré la taille et l’importance du Soudan et de l’Algérie, l’Égypte constitue l’épreuve de vérité de la révolution au Moyen-Orient.

Avec une économie en chute libre, une classe moyenne en déclin et 30 % de la population sous le seuil de pauvreté, l’Égypte est écrasée sous le poids de sa mauvaise gestion. Un tiers du budget sert à payer les intérêts de la dette.

Les dictateurs peuvent tuer, mais ils semblent incapables de gouverner. Les États arabes modernes – ceux qui ne sont pas déchirés par la guerre civile – sont dans un état de crise perpétuel, précisément parce que leurs dirigeants ne peuvent contenir les forces que leur mauvaise gestion a déchaînées.   

À tous égards, l’Égypte d’aujourd’hui est plus vulnérable aux troubles populaires qu’elle ne l’était en 2011. C’est en Égypte que la première vague du Printemps arabe a été écrasée. Ce sera également en Égypte que la dictature qui a suivi mourra elle aussi.

Une fois que cela se sera produit, les jeux seront faits pour tous ceux qui chercheront dans le monde arabe à nier les droits fondamentaux de leur population.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et mis à jour.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.