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L’élimination de l'araignée saoudienne

La destitution du prince Bandar par le roi Salmane lors du récent remaniement marque un changement majeur qui va probablement combler le fossé avec le Qatar et la Turquie, et inquiéter l'Egypte

Le coup d’Etat du palais est terminé. Jeudi soir, par un décret d’une grande portée, le nouveau roi saoudien Salmane a déconstruit l'héritage de son demi-frère Abdallah et mis le royaume sur les rails d’un réalignement régional important. Un éventuel rapprochement avec la Turquie et le Qatar, un retour au rôle de médiateur entre le Fatah et le Hamas traditionnellement joué par l’Arabie saoudite, et un changement qualitatif dans le soutien que Riyad a apporté aux dirigeants militaires de l'Egypte, sont autant d’éléments à envisager.

Souffler sur les toiles d'araignée signifie aussi s’occuper de l'araignée elle-même. Le prince Bandar ben Sultan a été délogé de son poste à la tête du Conseil national de sécurité. Cela semble indiquer la fin du parcours pour Bandar, et la région n’en sera que plus stable.

Les deux fils d’Abdallah, le prince Mishaal ben Abdallah, gouverneur de la Mecque, et le prince Turki, ex-gouverneur de la capitale Riyad, ont été démis de leurs fonctions. Le seul fils d’Abdallah à demeurer au pouvoir est le prince Muteb, qui reste à la tête de la garde nationale. Le courant ne semble pas passer avec cette famille.

Conservateurs et libéraux

Saad al-Shethri, un religieux conservateur en faveur la ségrégation entre les sexes dans l'enseignement supérieur, est devenu conseiller personnel de Salmane. Mais un contrepoids a été apporté en désignant l’ancien patron de la chaîne d’information al-Arabiya, le jeune libéral Adel al-Toraifi, comme nouveau ministre de l'Information.

Les deux hommes qui semblent émerger avec le pouvoir de diriger le pays sont le vice-prince héritier Mohammed ben Nayef, et le propre fils de Salmane Mohammed, désormais chargé de trois portefeuilles : ministre de la Défense, secrétaire général de la Cour royale et président du tout nouveau Conseil pour les affaires économiques et le développement. Un autre fils de Salmane, Abdelaziz, est nommé vice-ministre du pétrole. La deuxième génération est désormais solidement protégée par le clan Sudairi.

Salmane a entamé son règne en achetant l'amour de son peuple, tout comme le défunt roi Abdallah avait essayé de le faire pendant les premiers mois du Printemps arabe. Tous les employés de l'Etat recevront deux mois de salaire en bonus, plus deux mois de pension pour tous les employés retraités de l'Etat. Les étudiants bénéficiant de subventions de l'Etat ou de la sécurité sociale toucheront aussi deux mois de fonds supplémentaires. Cette facture coûtera quelque 30 milliards de dollars.

« Cher peuple, vous méritez bien plus, et malgré tout ce que je fais, je ne serai pas en mesure de vous apporter ce que vous méritez », a déclaré sur Twitter le monarque nouvellement couronné, et ce quelques semaines seulement après l’annonce faite par Riyad d’une réduction des dépenses publiques suite à l'effondrement des prix du pétrole. La déclaration de Salmane a été retweetée 250 000 fois.

Mettre un terme à la rupture avec le Qatar et la Turquie

Des critiques dithyrambiques ont accueilli le roi Salmane. Toutes sortes d'anciens opposants au roi Abdallah chantent ses louanges. Certains observateurs saoudiens bien informés font remarquer que le roi Abdallah était devenu dogmatique dans ses dernières années. Salmane, selon eux, marque un retour à la modération du roi Fahd.

Le nouveau roi prône la continuité, mais ses sept premiers jours au pouvoir indiquent tout le contraire. Et le changement de cap sera d’abord observé à l'étranger. Dans un monde où les relations personnelles se mêlent à la politique, il est important de se rappeler qui sont les amis de Salmane et de ben Nayef.

Le roi Salmane a gardé une certaine proximité avec l'émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad, de sorte que la menace faite pas l'Arabie saoudite l'an dernier d’assiéger son minuscule voisin ou de le faire expulser du Conseil de coopération du Golfe semble désormais un mauvais souvenir. De même, ben Nayef est proche des hauts responsables turcs, selon nos sources.

Le fossé entre la Turquie et l'Arabie saoudite, qui avait vu le jour à la suite des révolutions arabes de 2011, l’aura affecté, et pas seulement en raison du besoin mutuel des deux puissances régionales pour contenir l'influence accrue de l'Iran en Irak, au Yémen, au Liban et en Syrie. Sur le plan personnel également. Il est fort possible que cette faille soit réparée.

C’est aussi l’heure de rendre des comptes pour les ennemis personnels de ben Nayef. Le ministre de l'Intérieur n'a toujours pas oublié cette conversation que le prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed, avait eue pendant deux heures avec Richard Hass il y a douze ans. S’exprimant sur le père de ben Nayef, alors ministre de l'Intérieur, le prince émirati faisait observer que la théorie de Darwin selon laquelle l'homme descendrait du singe était fondée.

Règlement de comptes avec ben Zayed

Le fils, ben Nayef, a des comptes plus récents à régler avec le souverain d'Abou Dhabi. Erem News, qui, comme toute plateforme d’informations émiratie, est contrôlée par la cour royale, a remis en question la nomination de ben Nayef comme vice-prince héritier. Faisant remarquer que Salmane avait omis de consulter le Conseil d'allégeance, l’organe de presse des Emirats arabes unis a déclaré : « Le mécanisme selon lequel Mohammad ben Nayef a été choisi parmi plusieurs petits-fils éminents a attiré l'attention des observateurs ».

Ce n’était pas une déclaration fortuite. Youssef al-Hosseini, présentateur à la télévision égyptienne, a tenté le même coup dès la révélation de la dernière maladie d’Abdallah. Selon le site Arab Secrets, cela faisait partie d'une campagne orchestrée par Khaled al-Tuwaijri, le confident d’Abdallah évincé du pouvoir, visant à garder le prince Meteb dans la course pour la position de vice-prince héritier. Le site en question avait mentionné la source par laquelle le script avait été dicté depuis la cour royale saoudienne jusqu’au gestionnaire du bureau de Sissi, Abbas Kamil, l'homme qui avait été secrètement enregistré en train de demander le limogeage du satiriste Bassim Yousef.

Tuwaijri, Bandar et ben Zayed ont manqué de temps. Le roi est mort avant qu’un obstacle majeur n’ait pu être érigé contre Salmane. Et maintenant, au moins deux d'entre eux font figure d’hommes du passé. Nous suivrons avec intérêt le sort du troisième. Le mécanisme alimentant cette chaîne d’intrigues entre Riyad et le Caire est susceptible d'être rompu.

Sissi peut perdre son chèque en blanc

Les effets des changements qui ont lieu au palais royal saoudien commencent déjà à se faire sentir. Ben Zayed n’a pas assisté à l'enterrement d’Abdallah, ni le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Et cela juste au moment où Sissi semble avoir besoin d'une nouvelle injection d’argent saoudien, l'Egypte apparaissant plus instable que jamais, notamment en raison des opérations militaires de grande envergure qui ont lieu dans le Sinaï et les manifestations de masse à travers le pays, qui semblent ne jamais s’estomper. La livre égyptienne est à un niveau historiquement bas. Les options de Sissi semblent s’amenuiser.

Ce n’est donc pas le bon moment pour l'armée égyptienne de perdre son pourvoyeur de fonds de Riyad, mais cette éventualité n’est plus à exclure. Même si ben Nayef décide de poursuivre l’injection de fonds – et il y avait toujours une différence entre les fonds promis et l’argent comptant reçu – il peut désormais assortir cet approvisionnement de certaines conditions.

La politique consistant à désigner les Frères musulmans comme une organisation terroriste peut aussi être sur le point de changer. Salmane a personnellement reçu le cheikh Rached Ghannouchi, leader du parti tunisien Ennahda, lors des funérailles du défunt roi. Il s’agit du plus haut responsable islamiste à être reçu en Arabie saoudite. La destitution du ministre des Dotations et affaires islamiques, Suleiman Ab al-Khail, fervent adversaire des Frères musulmans, est un autre signe que la politique en la matière pourrait être sur le point d’évoluer.

Et même si ce n’était pas le cas, le résultat du séisme de cette semaine en Arabie saoudite sera accueilli avec satisfaction par les hauts responsables du ministère des Affaires étrangères britannique, qui s’étaient cabrés contre le lancement d’une enquête sur les Frères musulmans en Grande-Bretagne à l’initiative de David Cameron, sous la pression des Saoudiens et des Emiratis.

Jusqu'à l’arrivé au pouvoir de Salmane, l'enquête dirigée par Sir John Jenkins s’était avérée une source d'embarras politique. Le rapport final n’avait pas été publié en raison de sa conclusion jugée « mauvaise », puisqu’innocentant les Frères musulmans de toute implication dans le terrorisme en Egypte. Maintenant, les nouveaux maîtres de Riyad pourraient même soutenir une telle conclusion.


- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il était précédemment journaliste au Guardian où il a occupé les positions de rédacteur en chef adjoint et contributeur principal de la rubrique Actualités internationales, éditeur de la rubrique Affaires européennes, chef du bureau de Moscou, correspondant européen, et correspondant en Irlande. Avant The Guardian, Hearst était correspondant pour la rubrique Education au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : le roi saoudien Salmane a annoncé un important remaniement de son cabinet (AFP).

Traduction de l’anglais (original).