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Les nouvelles de Turquie ne sont pas toutes mauvaises

Une grande incertitude demeure en Turquie, mais on constate suffisamment de tendances positives pour hisser une timide bannière d’espoir

Être témoin de l’atmosphère politique qui a émergé en Turquie après le coup d’État manqué me met en contradiction avec le consensus laïc en Occident qui observe le ciel et ne voit que les sombres nuages menaçants de l’oppression étatique.

Ce que j’ai vécu et observé jusqu’à présent est tout à fait différent, un ciel bien plus dégagé. Je vais m’en expliquer.

Deux tendances actuelles semblaient répondre aux priorités politiques qui occupaient la première place du programme du gouvernement après le coup d’État : maintenir l’unité contre le putsch en changeant de politique au sein des cercles dirigeants de l’AKP pour se diriger vers une « démocratie inclusive » et, avec elle, un recul par rapport aux revendications clivantes d’une « démocratie majoritaire » qui s’étaient grandement intensifiées après les élections nationales de 2011 et se sont particulièrement manifestées dans la manière inacceptable et maladroite dont le gouvernement turc a géré les manifestations du parc Gezi deux ans plus tard.

Le réalisation concrète la plus importante de ce mouvement post-15 juillet vers l’inclusion est une série d’initiatives visant à créer un front commun entre les trois principaux partis politiques du pays, notamment les partis d’opposition que sont le CHP (grand parti laïc) et le MHP (droite nationaliste).

L’effet Atatürk

En outre, cette évolution est renforcée par la preuve manifeste d’une volonté de l’AKP à exprimer une certaine reconnaissance envers Kemal Atatürk, volonté qui brillait par son absence du profil politique de l’AKP depuis qu’il a pris les commandes du pays en 2002.

Il est à noter qu’Erdoğan, lors de son importante conférence de presse à l’aéroport d’Istanbul dans la nuit de la tentative de coup d’État, s’exprimait en-dessous d’un portrait géant d’Atatürk.

Cela a été souligné par la prédominance de grandes photos d’Erdoğan et Atatürk, et personne d’autre, derrière la tribune lors de l’énorme rassemblement de soutien à la démocratie du 7 août et plus encore par une longue citation d’Atatürk au cours du discours d’Erdoğan, le point culminant de l’événement.

De même, cet accent sur la direction d’Atatürk était notable dans l’effort du CHP pour décrypter la victoire de la démocratie et de la ferveur patriotique turques.

Il faut comprendre que l’image et la pensée d’Atatürk sont des façons d’exprimer deux réalités : en particulier, une affirmation de l’orientation laïque de l’État turc mais aussi la reconnaissance du fait que la Turquie connaît un « moment patriotique » suprême d’unité nationale.

Apprendre de ses erreurs

En accord avec cet éloignement bienvenu du genre de polarisation toxique qui avait précédé le coup d’État figuraient le ton calme et le contenu modéré du leadership d’Erdoğan.

Dans les médias nationaux pro-AKP, il y a eu des allusions aux conseils alors controversés d’Erdoğan au peuple égyptien d’insister sur des fondations laïques du processus de gouvernance suite au soulèvement de la place Tahrir qui a renversé Moubarak, une position qui n’avait pas été appréciée par les Frères musulmans à l’époque et avait été considérée comme une intrusion dans la politique intérieure égyptienne.

En regardant en arrière, si l’Égypte avait suivi ce conseil, elle en aurait probablement grandement bénéficié, ce qui implique que la crise actuelle de la Turquie est due au fait d’avoir laissé le mouvement religieux de Fethullah Gülen pénétrer si profondément au cœur du gouvernement.

Bien sûr, les voix anti-AKP insistent sur le fait qu’Erdoğan n’a pas respecté ses propres lignes directrices, à la fois en introduisant l’islam politique dans le processus d’attribution de postes et de formulation des politiques de l’État turc ces dernières années, et en concluant un marché opportuniste avec les forces de Gülen qui avait des années auparavant ouvert la voie à l’immiscion d’influences religieuses au sein de l’État turc.

Peut-être est-il possible d’apprendre de ce passé en admettant ses erreurs (comme Erdoğan l’a fait en référence à Gülen).

« Autant d’amis que possible »

Une autre facette de la compréhension actuelle du 15 juillet est que, de l’avis de l’ensemble du spectre politique turc, les États-Unis étaient impliqués dans une certaine mesure.

Dans quelle mesure est une question d’opinion, qui implique des réponses extrêmement divergentes allant de la complicité active au soutien passif. En Turquie actuellement, certains pensent même que le timing du coup d’État reflète la nervosité du gouvernement américain concernant l’apparent virage d’Ankara vers Moscou, et qu’au minimum, Washington aurait versé peu de larmes si le coup avait réussi.

Le fait qu’une redéfinition majeure de la politique étrangère était en cours avant la tentative de coup d’État prête une certaine crédibilité à ces soupçons. Elle était centrée sur les initiatives diplomatiques visant à rétablir des relations diplomatiques et économiques positives avec la Russie et Israël, et peut-être même avec la Syrie et l’Égypte.

Les perspectives d’une normalisation avec l’Égypte ont pris un mauvais tournant en raison de la sympathie apparente du Caire à l’égard de la tentative de coup d’État et de l’éventuelle réceptivité des autorités égyptiennes vis-à-vis d’une demande d’asile de Fethullah Gülen.

Pourtant, ce qui semble être à bien des égards un retour à l’approche pré-Printemps arabe de la Turquie du « zéro problème avec les voisins » a été reformulé par le Premier ministre actuel, Binali Yıldırım, en ces termes : « autant d’amis et aussi peu d’ennemis que possible. »

Ce dos tourné au genre de politique étrangère idéologique qui existait depuis 2011 peut ne pas plaire aux radicaux aux États-Unis et en Europe, mais a certainement du sens du point de vue des intérêts nationaux turcs.

Atmosphère de peur

Ayant examiné les signes positifs concernant l’avenir de la Turquie, permettez-moi de mentionner quelques aspects négatifs de l’atmosphère actuelle.

Erdoğan a mobilisé un soutien massif de la rue dans la nuit du coup d’État manqué et les observateurs ont pensé que son appel à occuper les places de la ville a joué un rôle décisif dans le renversement du cours de la bataille ce soir-là.

Mais certains craignent que la persistance chaque soir de ces sentiments populistes puisse ramener le pays sur le chemin d’une démocratie majoritaire et d’une polarisation accrue, et de quelque chose d’encore pire si le consensus temporaire commence à s’effilocher.

De même, les récits d’arrestations et de suspensions de masse impliquant plusieurs milliers de personnes, dont la plupart sont considérées comme probablement innocentes, sont préoccupants. Il existe aussi des rapports de torture et de mauvais traitements concernant les personnes en détention, ce qui crée une atmosphère généralisée de peur et d’intimidation et fait que les gens craignent d’exprimer leurs opinions.

Compte tenu des souvenirs encore frais de la tentative de coup d’État, de sa violence brutale, et du souci réaliste que des éléments pro-putschistes occupent encore une place stratégique dans la société, il existe une grande pression pour renforcer la sécurité intérieure et ceci doit être analysé avec un certain degré de compassion ou tout au moins de compréhension.

Il y a des raisons de nourrir un certain espoir dans la mesure où des individus sont blanchis et libérés et où les dirigeants se sont engagés à procéder conformément à l’État de droit, notamment en faisant des efforts consciencieux afin de ne pas confondre les conspirateurs gülenistes avec les détracteurs de l’AKP. Il est encourageant à cet égard qu’Erdoğan, ainsi que d’autres dirigeants turcs, aient abandonné plusieurs milliers d’affaires judicaires reposant sur une loi turque qui criminalise les insultes à l’encontre du président turc et d’autres fonctionnaires.

Pression populaire

Il existe néanmoins des raisons de s’inquiéter des efforts démagogiques d’Erdoğan visant à mobiliser des pressions populistes afin de restaurer la peine capitale dans le but de poursuivre et de punir Fethullah Gülen. On devrait mieux tenir compte du fait que toute tentative d’application de la peine capitale à Gülen serait rétroactive, ce qui est inacceptable.

Entre autres choses, une telle perspective créerait un prétexte légal pour refuser la demande d’extradition en attente, ce qui créerait une tempête de ressentiment anti-américain en Turquie – comparable à ce que les Américains auraient pu ressentir après le 11 septembre 2001 si un gouvernement soi-disant ami avait donné refuge à Oussama Ben Laden.

L’aspect le plus irréfléchi de l’approche actuelle est la décision manifeste de couper court à l’inclusion du parti politique pro-kurde, le HDP ou Parti démocratique des peuples, dans l’approche de l’unité nationale, ainsi que l’absence de toute manifestation d’une quelconque volonté de renouveler le processus de paix avec le mouvement national kurde, y compris les représentants du PKK.

Compte tenu des préoccupations actuelles suscitées par le groupe État islamique (EI) et les retombées de la guerre syrienne, l’avenir de la Turquie semblera bien plus lumineux si la dimension kurde peut être abordée de manière constructive.

Ce qui reste après cet exercice d’équilibriste, c’est beaucoup d’incertitude, mais suffisamment de preuves de tendances positives pour hisser une timide bannière d’espoir. Une telle bannière est également justifiée pour neutraliser la bannière de désespoir et de rage agitée si vigoureusement par des zélateurs opposés à Erdoğan dans le monde entier avec le soutien considérable des médias traditionnels.

- Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’Université de Princeton pendant 40 ans. En 2008, il a également été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un manifestant agite un drapeau national lors d’un rassemblement de tous les partis turcs à Istanbul le 24 juillet pour condamner la tentative de coup d’État contre le président Recep Tayyip Erdoğan (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.